‹ Souvenirs de SchaunardChapitre 5 sur 41 · RAPIN · texte numérisé non relu

RAPIN

Mon père, après quelques années d'un travail heureux, voulut faire de moi quelque chose ; il se décida àm'envoyer aux cours des Arts-et-métiers. Là, on enseignait, un jour le dessin de figure et d'ornement, le lendemain la géométrie et le dessin mécanique, suivi le surlendemain du lavis appUqué aux différents ordres d'architecture.

Admis après examen , j'y apportai naturellement mes défauts ; la gourmandise était un des plus capitaux.

Notre surveillant, un brave homme que je n'ai jamais connu que sous le nom du père Grispin, vrai type de l'officier retraité, décoré de la Légion

d'honneur, se promenait toujours dans notre salle coudée, avec l'attitude de Napoléon I", une main dans son gilet ou entre deux boutons de sa redingote, l'autre dans le dos; il était suivi d'un chien de chasse noir et taché de roux.

Versle milieu de la séance, près de son bureau placé dans l'angle des deux salles, il tirait de sa poche une belle et bonne brioche de trois sous qu'il brisait en morceaux devant son ami poilu. Nous profitions du moment où, continuant ses allées et venues, il nous tournait le dos, et nous disputions au chien sa fine pâture. Aussi bon enfant que son maître, il se plaignait à peine ; mais un jour, et c'était mon tour, sur un grognement plus prolongé, Crispin se retourna rapidement et n'aperçut que mes jambes, étant moi à quatre pattes. Il me reconnut à la couleur de mon pantalon ; en ce moment n'osant ni mâcher ni avaler, j'avais sur la joue la grosseur d'une chique. Crispin m'enleva par ma ceinture comme une plume, me tira les oreilles l'une après l'autre sans mot dire, peut-être pour ménager mon amour propre. Depuis ce jour, il ne quittait plus son vieux toutou pendant sa laborieuse mastication.

Je mordais surtout au dessin mécanique ; mon professeur, M. l'ingénieur Armengaud, m'envoya un matin chez un lamineur de la rue Fontaine-au-Roi pour croquer, d'après nature, une des premières machines à vapeur que l'on ait vu fonctionner dans

Paris. Il fut si satisfait du lavis que je rapportai, qu'il écrivit immédiatement à mon père lui demandant s'il pouvait payer demi-pension à l'école de Châlons-sur-Marne? La réponse de mon père fut ce qu'elle devait être: ayant alors six enfants à élever, il ne voulait pas en favoriser un aux dépens des autres, par un sacrifice d'argent qu'il ne pouvait répéter six fois.

Je ne partis donc point pour Châlons, mais cela ne m'a pas empêché de garder beaucoup de reconnaissance à M. Armengaiid, qui m'avait marqué (ant de bon vouloir.

Cependant, mon père ayant fait rencontre d'un gardien chef au musée du Louvre, nommé Tubeuf, celui-ci ayant apprécié mes dessins, conseilla de me faire étudier la peinture. Après réflexion, mon père accepta. Tubeuf me présenta à M. Schopin, prix de Rome, élève de Gros et d'Horace Vernet. Mon nouveau maître, qui demeurait rue de l'Est, m'envoya le matin aux cours de dessins de la Rue de l'Ecole de Médecine, ensuite de une heure à quatre au musée du Louvre pour dessiner d'après l'antique.

C'est chez lui que je fis la connaissance d'Hyppolite Boileau son premier élève, plus âgé et plus avancé que moi. Il allait à l'Ecole des Beaux-Arts et peignait au Louvre. C'était un bon et joli garçon très distingué et très fin, me reprenant toujours sans beaucoup de succès sur le sans-façon de ma

tenue et de mes manières. Il habitait chez son père, professeur de mathéntiatiques, rue de la Harpe.

C'est par Boileau que je connus Jules Rozier, le paysagiste élève du pèreBertin. Un soir, ce Rozier avait découvert le théâtre Comte, où à l'aide de billets meilleur marché qu'au bureau, billets d'auteur que nous trouvions chez un marchand de pain d'épices du passage Choiseul, nous étions devenus «trois messieurs de l'orchestre ». Dieu me pardonne, nous envoyions des bouquets aux jeunes comédiennes. Amour platonique de collégiens. Nous osions même reconduire, quand on voulait bien nous supporter marchant à côté sans même que l'on prit notre bras. C'était enfantin et grotesque.

Il me souvient à cette occasion d'avoir entendu au moins trente fois cette littérature :

C'est la fée aux loques,

Dont les goûts baroques

Sont d'aller en toutes saisons,

Vêtue d'un tas de vieux chiffons.

Les étoiles du moment étaient les jeunes demoiselles: Aline Duval, Cavalié, Léontine etc.. qui depuis, comme étoiles, ont longtemps étincelé dans les ciels de théâtre; mais, des trois satellites, tournant autour d'elles sans les atteindre, il ne reste plus que moi de vivant.

J'abandonnai cet Eden, où nous ne donnions que des coups d'épée dans l'éther ; et plus sagement, je suivis des cours de dessin que M. Mulard faisait le soir aux Gobelins. On y dessinait une sennaine d'après le plâtre, et l'autre d'après nature, (modèle homme).

C'est là, que je fis la connaisance de cet excellent Eustache Lorsay, artiste de talent et auteur dramatique (pièces militaires) ; ainsi que d'une partie « des Buveurs d'eau » : Tabar, Vastine, Cabot, Villain, et les frères Bisson, mes introducteurs dans le cénacle où plus tard je devais rencontrer Murger.

Ensuite, et comme on va le voir, je devins élève du célèbre peintre Léon Cogniet.

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