COMMENT JE CONNUS MURGER
Mon premier atelier était situé, en 1841, au n° 19 de cette sombre rue du Fouarre, que les leçons d'Abeilard et de Buridan illustrèrent jadis.
J'avais pour voisin Léon Noël, dessinateur lithographe (qui n'est pas celui du même nom, dont la notoriété était alors assez grande).
Il ne travaillait que juste ce qui lui était nécessaire pour ne pas mourir de faim à des en-téles de romances ou de factures, et restait couché une partie de la journée à rêver et écrire des tragédies qui n'ont jamais vu le feu de la rampe.
Cependant ce n'était pas le premier venu. Il nous déclamait des scènes qui nous émerveillaient. Spec-
laleurs naïfs, nous applaudissions à tout rompre ce Don-Quichotte de la pensée travaillant dans le vide.
Son signalement eût été un squelette vivant ; peau jaune claire tendue sur les os; long comme un manche de fouet ; chevelure abondante ; œil noir fiévreux ; traits fins et accentués.
Le maigre mobilier de la chambre qu'il habitait tremblait sous les efforts de sa voix caverneuse dans le récit vibrant des vers à efTet. •
Un soir, la pléiade de rapins et d'étudiants dont je faisais partie, était rassemblée chez le poète, pour entendre la lecture d'un acte de tragédie qu'il venait de terminer.
De temps en temps il s'interrompait intentionnellement à la césure, semblant guetter l'arrivée d'un nouveau visiteur. En effet, la porte ne tarda pas à s'ouvrir: un jeune homme entra; c'était Murger.
Nous nous étions tous rangés à droite et à gauche pour lui faire place et pour que la lumière de la fenêtre, traversant des petits carreaux dont quelques-uns, dans le haut, étaient à cabochons, l'éclairât en plein; il sentit que nous l'observions. Sa figure ne m'était pas inconnue. Nature inquiète et timide, ainsi qu'il a toujours été, il en fut tout interloqué, nous regarda à peine, donna la main à Léon No«'l qui nous le présenta comme un jeune poète d'avenir, à qui il voulait bien donner des conseils de versification.
On lui offrit du tabac ; il bourra sa pipe, l'alluma, et, assis au pied du lit, regarda dans le vide pour ne fixer personne pendant la lecture de l'acte reprise par son auteur.
La déclamation terminée, Murger fit effort pour vaincre sa timidité qu'il sentait ridicule, et nous étonna par quelques appréciations littéraires et artistiques qui lui appartenaient bien.
A cette époque, la question d'argent était absente de nos discussions; mal venu eût été celui qui aurait fait de l'art un négoce. Nous n'admettions que le travail indépendant, sans aucune concession au mauvais goût. On était encore en plein romantisme.
L'église Notre-Dame, vue de profil dans l'encadrement de la fenêtre, le ton verdâtre des vitres, combiné avec la fumée des pipes, formaient un tableau avec des parties embues, qui n'étaient pas sans charmes.
Je ne sais si la vue de la vieille basilique fit tourner la conversation sur Victor Hugo ; mais Murger en saisit l'occasion, et nous déclara avec mille adjectifs a giorno l'admiration sans réserve que lui inspirait le grand poète.
Peut-être ici serait-il temps de faire son portrait? On l'a fait tanl de fois que cela me semble inutile. Je me contente de dire qu'à cette époque il n'avait pas cette maladie de la glande lacrymale qui faisait
pleurer l'œil gauche, pendant que le droit souriait à Mimi ! Quant à ses vêtements dont lacoupeavait été certainement prise dans un numéro très arriéré du Journal des chasseurs, ils pouvaient rivaliser avec les nôtres par leur élégance moins que relative. Mais il me souvient d'un proverbe ayant cours dans notre jeunesse : Il ne faut blaguer ni les parents ni les effets.
A propos de costumes, il me revient une anecdote que Nadar m'a racontée. Une année il existait en novembre dans Paris trois chapeaux blancs forme clarence ; en janvier, on n'en rencontrait plus que deux, le sien et celui d'un inconnu qu'un jour il croisa sur le Pont Neuf. Ils se saluèrent confraternellement devant Henri IV ébahi, quin'a aucun couvre-chef pour rendre cette politesse (économie de métal). Cette royale victime de Ravaillac, qui semble d'ailleurs peu se soucier de ce détail de toilette, n'en continue pas moins avec ses yeux de bronze à surveiller le baromètre de Chevalier, attendant que l'aiguille, dans ses évolutions, lui marque avec les variations du temps un changement de régime politique.
En quittant Léon Noël, il fut convenu avec Murger qu'il assisterait à la plantation de la crémaillère dans le nouveau logement que j'allais prendre à l'hôtel de Sens.
Murger avait alors près de vingt ans; j'en ai la
preuve authentique par la pièce que voici, et qui est son acte de baptême dont j'ai pris copie sur les registres de Notre-Dame-de-Lorette.
« L'an mil huit cent vingt-deux, le jeudi 28 mars, a été baptisé Louis Henry.
» Né d'hier, fils de Claude-Gabriel Murger, et de Hortense-Henriette Tribou, son épouse, demeurant rue Saint-Georges, n° 17.
» Le parrain a été Louis-Henri Burdet, rue Yerte, n° i24.
» La marraine a été, Emilie-Louise Franklin, rue de Miroménil, n° 15.
» Lesquels ont signé avec nous. »