‹ Souvenirs de SchaunardChapitre 8 sur 41 · CUISINIERS ET MÉDECIN LÉGISTE · texte numérisé non relu

CUISINIERS ET MÉDECIN LÉGISTE

Le docteur Berger m'arriva le lendemain, comme il avait été dit.

— Eh I mais, lui dis-je, en le voyant armé de sa trousse de prosecteur, est-ce donc une autopsie que vous allez pratiquer?

— Peut être, répondit-il, en saisisant le cadavre du matou. Et il ajouta : surtout ne me dites rien ; je veux déterminer anatomiquement la ou les causes de la mort.... N'ayez de crainte, chez moi, Dieu merci ! le médecin est doublé du cuisinier.

Mais je crus devoir, avant tout, m'assurer que la porte était fermée, car un de mes convives aurait pu entrer ; et il était inutile de lui révéler qu'il mangerait du chat pour du lièvre.

L'opérateur reprit :

— Commençons par l'inspection extérieure. L'enveloppe cutanée estindemne.... A propos, passez-moi donc les petits oignons La tète ne présente aucune fracture ; on pourra la préparer et en faire un encrier pour un critique félin et rageur. Diable ! il porte sur le col les marques d'un violent traumatisme. Considérez, Messieurs, que les vertèbres cervicales

— C'est moi que vous appelez « Messieurs » ? interrompis-je.

— Vous m'excuserez, je me croyais au cours. Nous disions donc que lesvertèbrescervicales sont brisées. .. Et maintenant un peu de sel et de poivre ne feraient pas mal. C'est cela. On ne sait toujours pas où sont les champignons. Ah ! si, les voilà.... La cuisse droite est luxée et sans trace apparente d'un deuxième coup ; ces diverses lésions ne peuvent être que consécutives à une chute.... Avec un verre de vin blanc et trois cuillerées de vinaigre, ça fera très bien.

Tout en parlant l'orateur déposait, dans un plat à marinade, les membres désarticulés et sanglants de la bête.

Devant la justesse de ses observations si techniques, la langue me démangeait ; je n'y pouvais tenir et je lui dis qu'il était fait pour la médecine légale. Je confirmais donc par le récit et la mort du chat ses inductions et déductions.

Pendant ce temps, Berger avait enveloppé la peau et la tête du chat dans un journal, songeant peut-être sérieusement à son projet d'encrier. Puis il me recommanda, d'un ton doctoral, de me procurer, pour le lendemain, du beurre et du lard. Quantaux fines herbes, au thym et au laurier, il se chargea de les fournir, jouissant de la confiance illimitée d'une fruitière.

— Enfin, me dit-il comme péroraison de sa conférence, notre cher défunt n'aura pas à se plaindre de ce que nous ayons lésiné sur les aromates nécessaires à son embaumement culinaire.

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