LES CAUSES DE LA CHUTE DE MALAKOFF
Pendant tout le temps du siège de Sébastopol, les Français l'attaquèrent pendant les nuits ou à l'aurore, et toutes ces attaques, pour la plupart, échouèrent parce que sur tous les points de Sébastopol nos soldats se tenaient sous les armes depuis le soir jusqu'au lever du soleil dans l'attente de l'attaque ennemie ; mais pendant la journée quelques-uns partaient pour se reposer. Aussi l'ennemi trouva impossible de prendre Malakoff de nuit et l'attaqua pendant la journée. Toutes les faces de la colline étaient entourées d'un fossé large et profond et d'un rempart très élevé. Les trois mines françaises, en sautant en l'air, remblayèrent tellement le fossé de la face antérieure qu'il était devenu impossible d'y descendre sans échelle. C'est pourquoi, pendant l'assaut, abandonnant la colline, ils se jetèrent sur la première ligne défensive, et à laide de sa muraille grimpèrent sur la face gauche de la colline. Ils s'affermirent et ouvrirent le feu contre nos troupes qui poursuivaient les Français au delà des fossés de loup. Cette circonstance fit reculer nos troupes de la première ligne défensive vers la seconde.
Cependant pour beaucoup de gens plusieurs circonstances sont restées inexpliquées. De notre batterie du Nord, qui se trouvait en vue et même
un peu en avant de la colline de Malakoff, on voyait bien que, dès le matin, les troupes ennemies avec leur artillerie sortaient du camp et se concentraient en face de notre 4 e section : le 1 er et le 2" bastion et la colline de Malakoff.
Par suite d'un hasard inexplicable, on ne fit pas attention au drapeau rouge, qui fut pourtant hissé à temps sur cette batterie, et qui prévenait tout le monde d'être prêt, et Ton ne devina point que l'ennemi entreprenait sérieusement un coup décisif. On aurait pu alors faire venir immédiatement les troupes de la ville jusqu'aux secondes lignes défen* sives, au lieu d'attendre l'apparition des Français sur la colline.
Le général Baussaou, qui racheta par la mort cette faute, se trouvant constamment dans le blindage sur la colline, près de sa face gauche, après l'explosion des trois mines, on ne sait pourquoi, ne donna point l'ordre à toutes les troupes, massées sur la colline, de se mettre sur la banquette. L'assaut commença une demi-heure après les explosions, et ce temps suffisait pour que les troupes, qui se trouvaient sur la colline, occupassent leurs postes; la première attaque de l'ennemi aurait été arrêtée jusqu'à l'arrivée des renforts de la ville. D'autant plus que les Français, dès le début de l'assaut, agissaient très irrésolument, précisément parce que tous leurs assauts précédents leur avaient coûté cher. Notre chaîne journalière de carabiniers, qui seule stationnait sur la banquette, n'ayant point
à temps les renforts des réserves, ne put tenir à la première pression de l'ennemi: telles sont les causes directes de la chute de Malakoff.
Mais si les 200 hommes qui se trouvaient dans la galerie sous la tour avaient été conduits contre l'ennemi ils auraient pu l'arrêter, à eux seraient venus se joindre les autres soldats et les réserves, dispersés par groupes sur la place, derrière les traverses ; leurs forces réunies auraient infailliblement chassé les Français de la colline. Alors une partie de la face antérieure et toute la face gauche auraient reçu l'ennemi de flanc par un feu de salve et de décharges d'artillerie, et le canon qui se trouvait au-dessus du fossé de la première ligne les eût pris en enfilade ; la seconde ligne défensive les eût pris de front, toute la face droite du l or bastion eût dirigé sur eux un feu nourri dans le flanc, et la batterie septentrionale un feu plongeant sur ses réserves; dans ces conditions l'assaut eût été repoussé. Le côté faible de Malakoff ne rendait qu'au point de sa face gauche où se joignait la muraille de la première ligne défensive. En outre, nous avions une mine chargée en avant de la colline, plusieurs mines non chargées, mais toutes prêtes et, si je ne me trompe pas, il y avait aussi une fougasse vers la face gauche.
Mais le sort n'a pas voulu que ce drame fatal se terminât ainsi. Après le bombardement infernal et l'explosion des mines, personne ne conduisait nos soldats, et les Français, à leur grand étonnement,
au commencement môme de l'assaut, occupèrent la colline de Malakoff presque sans coup férir.
Le 2 e bastion, le plus faible de tous, se défendait héroïquement contre les Français par une fusillade nourrie ; on dit qu'en cet endroit les soldats étaient disposés, sur la banquette, sur sept rangs. Et Malakoff, lui aussi, aurait pu se défendre si dès le début de l'assaut les troupes s'étaient trouvées à leurs postes; il n'aurait point été facile aux Français de monter sur le rempart au moyen d'échelles d'assaut.
Mais personne ne se doutait que les Français avaient fait sauter leurs mines non point pour se divertir mais afin de combler le fossé de la colline et par suite en faciliter l'accès. Personne n'avait eu l'idée, sur la batterie septentrionale, d'où on apercevait toutela disposition des fortifications françaises et la concentration de leurs troupes, de hisser au lieu d'un, deux pavillons rouges, qui eussent pré venu l'agglomération des troupes ennemies dans les tranchées, dans des proportions extraordinaires. En apercevant les deux pavillons, tout le monde aurait su positivement qu'il devait y avoir un assaut; les troupes qui se trouvaient en ville auraient alors occupé à temps les secondes lignes défensives, et sur les batteries tous les hommes auraient été placés à leurs postes et sur la banquette et non derrière les traverses dans l'attente de l'assaut. Mais c'en était fait...
On nous fit traverser, comme aux autres prison-
niers, toutes les fortifications jusqu'à un profond ravin. Sur la montagne, stationnaient en réserve deux colonnes turques. Nos bombes de la batterie septentrionale, tombant plus bas que la redoute Kamtschatscky , faisaient sur l'autre un tel ricochet qu'elles atteignaient les colonnes des vrais croyants.
Notre voyage ultérieur le long du camp français fut très désagréable. Lessoldats ennemis nous insultaient, les Anglais crachaient même sûr nous et les soldats turcs se contentaient seulement de crier d'un air idiot : « Bon Français ».
Nous passâmes la première nuit dans le camp. Les explosions des mines, des dépôts de poudre, de la caserne Nicolas, qui continuaient toute la nuit et la rougeur du ciel au-dessus de la ville nous firent comprendre que les nôtres reculaient du côté nord de Sébastopol.
Du camp, on nous transporta sur le navire Chartemagne. Là, on nous annonça que le général Pélissier nous avait promis que, si après l'occupation de Sébastopol, les Français avaient encore à souffrir des explosions de mines il ferait fusiller tous les officiers faits prisonniers. Nous avons pris cette amabilité du général Pélissier pour une plaisanterie.
Enfin, tous les prisonniers russes furent placés sur l'île Eld-Prince, une des îles princières de la mer de Marmara. Les officiers furent logés en ville et les soldats dans les camps près du monastère grec. Là, nous étions entourés par un ramassis de canailles de toutes les nations. Mais le patriote et
philanthrope russe Demidoff chargea les sœurs de charité de distribuer à l'hôpital des vêtements à nos officiers.
Le sous-lieutenant Novikoff et moi nous avons prié le prêtre fait prisonnier à la forteresse de Kimbourg de célébrer la messe pour les soldats et de leur inspirer leurs devoirs envers le Tzar et la Patrie. Après la messe, le prêtre donna à baiser la croix aux soldats et les aspergea d'eau bénite. Ses paroles firent sur eux un grand effet.
Vers la fin du mois de janvier 1856, je quittai l'île Eld-Prince et je pris congé des bons et honnêtes grecs , nos braves coreligionnaires, qui montraient pour nous tous un intérêt et un attachement vraiment fraternels; ils fournissaient notre demeure de meubles, de vaiselle, de linge de table et de tout ce que nous avions besoin dans notre ménage; il y avait, parmi eux, beaucoup de dignes personnes, et nous garderons toujours le souvenir de la bienveillante attention qu'ils nous ont témoignée.
Je fus embarqué sur un navire français et je me mis en route vers les rives natales, pour être échangé contre les officiers français qui étaient prisonniers chez nous; au mois de février, j'étais déjà en Russie.
Au nom de notre mère commune, l'Impératrice, on avait remis à chaque prisonnier un secours ; je reçus ainsi la somme de 100 roubles, et l'Empereur voulut bien nous compter le temps que nous avions
passé en captivité comme service actif et donna l'ordre de nous payer nos appointements.
Cette faveur impériale justifie le proverbe populaire qui dit : « Le service du Tzar n'est jamais perdu ».
En 1861, le 15 décembre, je tus admis à la retraite par ordre impérial, à ma demande, à la suite de maladie, avec le grade de capitaine en second et l'uniforme.
C'est ainsi que prit fin ma carrière militaire. Toutes ces choses tristes et amères sont passées ; seuls, les chers souvenirs sont demeurés éternellement vivants.
Pour conclure, je joins ici la copie de la lettre que j'ai reçue pendant ma captivité sur les lies princières, des officiers du régiment Lublinsky :
8ur les hauteurs d'Inkermann, 18 octobre 1855.
« Notre brave Camarade,
« C'était à qui lirait le premier votre lettre au « nom du major Guedroitz, et nous nous la sommes « littéralement arrachée des mains l'un à l'autre, « non par pure curiosité, mais bien à cause de l'in- « dicible joie que nous avons ressentie en apprenant
« que notre vaillant camarade, le cligne représen- « tant des Lublinois, était vivant et nous donnait « l'espoir de reparaître de nouveau, dans un temps « prochain, dans nos rangs et d'être l'ornement € de notre régiment. Nous tenons à vous affirmer, « cher Polovsy, que les sentiments exprimés dans « ces quelques lignes appartiennent non seule- « ment à une seule personne, mais bien à la « société de tous les officiers qui ont eu l'honneur « de servir avec vous et qui en sont à présent très « fiers.
« Tout le monde vous plaint d'avoir été blessé et « d'être en captivité, et en même temps chacun de < nous vous témoigne notre sympathie comme à « r homme qui a rempli son devoir d'officier russe, « et qui a acquis la véritable affection et la sincère « reconnaissance de ses camarades.
« Nous vous souhaitons unanimement une prompte « guérison et nous prions Dieu qu'il nous procure « l'occasion de vous embrasser le plus tôt pos- « sible.
« Vous avez laissé pour toujours, dans le régime ment Lublinsky, le souvenir d'un beau et brave « officier, tant qu'y servira un seul de vos carnage rades.
« Agréez la présente lettre comme la sincère « expression des sentiments de reconnaissance « envers vous des Lublinois.
« La somme de 190 roubles et les effets viennent « de vous être expédiés.
« Le commandant du régiment, qui vous aime et « vous estime profondément,
€ Colonel Nicolas Mazaraky ;
« Les officiers supérieurs: Guedroitz, Yanovsky;
« Les officiers subalternes : Scoutinsky, Batorsky, « Gila Àlféorff, Kartachevitsch, Poutzylo, Zo- € lotkovsky, Joukovsky-fon-Lax, Mazaraky, « Yakovleff, Dobginsky, Malsky, prince Gaga- « rine, Donika, Markoff, Ygitzky, Romanenko, « Botcharsky I er , Krassovsky, Maslianikoff, « Meyer. »