SOUVENIRS D'UN CANONNIER
A l'époque de la campagne de Crimée, je servais dans la deuxième batterie de l'artillerie à cheval du Don, j'étais le premier servant de la quatrième pièce. Le service de notre pièce se composait du personnel suivant : L'officier de peloton khoroungy ! Babitscheff, le sous-officier Alexandre Zvonareff, le n° 1 moi, votre serviteur, le n° 2Tedor Ossokine, le n° 3 Semion Davidoff, le n° 4 Ivan Kossolapoff, le n° 5 Kosma Popoff, le n° 6 Paul Wyrikoff, le n° 7 Efime Karitine, le n° 8 Pierre Gourbanoff, le n° 9 Paul Pismenikoffet enfin len° lOEulantZorine.
Nous stationnions sur les hauteurs de Belbek ; le 23 octobre, on nous annonça que les grands-ducs Michel et Nicolas venaient d'arriver sous Sébastopol. A minuit, les 2 e et 4 e batteries du Don reçurent du commandant en chef Tordre de se trouver avant l'aube près du pont d'Inkermann et d'y attendre d'autres ordres.
A cette nouvelle, nous fûmes tallement ravis, que les minutes nous semblaient des heures. Enfin,
1 Officier en pre.nier dans les Cosaques.
le caporal ordonna d'enlever le matériel, le n° 3 se mit à attacher le porte-étendard, le n° 4 à rouler la mèche sur le boute-feu.
— Eh bien, frères, dis-je, je suis prêt; enfin voilà l'heureux jour qui arrive, où je pourrai venger le sang que mon père a versé en 1812 sous Moscou.
— Nous brûlons tous du môme désir, me dirent mes camarades.
— Mais fais attention, Danilytsch, me dit len° 3, et tâche de viser cemme il faut.
— Quant à moi tu peux être tranquille. Mais toi, Sémion, tu vas avoir bien des difficultés avec l'écouvillon.
— N'aie pas peur, Danilytsch, j'espère épuiser le caisson de charge sans me reposer.
— Je veux bien le croire; mais vois, frère, quel malheur : notre pièce est chargée de mitraille.
(La pièce avait été chargée de mitraille sur les hauteurs de Mekensy, et quand on commença à la décharger, les attaches se rompirent, de sorte que la mitraille restadans la pièce.)
— Ce n'est point un grand malheur, dit le n° 4» est-ce que la mitraille ne partira pas pour la même destination ?
— Sans doute, si nous sommes placés en première ligne avant les tirailleurs, mais si ceux-ci sont placés devant nous, nous ne pourrons point tirer, sous peine d'atteindre les nôtres.
— Eh bien, alors, nous lâcherons la charge sur le côté.
— Je sais bien ce que j'ai à faire, mais même pour lâcher de côté, il y quelquefois des obstacles, et puis c'est dommage d'envoyer sa charge en l'air. Tu sais, Sémion, que quand je faisais les exercices je n'ai jamais lâché aucune charge de côté. Te souviens-tu, à Varsovie, quand le colonel Konstandoulaky m'embrassa, et quand l'empereur voulut nous faire distribuer un pourboire de sept roubles par personne ?
— Je me le rappelle parfaitement ; pourtant tout peut arriver : il n'y a si bon charretier qui ne verse.
— Enfin cela ne vaut pas la peine de discuter maintenant avant l'heure; quand nous serons sur place, nous verrons ce qu'il y aura à faire.
Tout à coup nous entendons le commandement :
« Sellez ! attelez ! » et puis « à droite, au pas, marchez! » lie passage, depuis la position que nous occupions jusqu'au pont d'Inkermann n'avait pas plus de dix verstes, et nous marchions en silence. Chacun de nous brûlait d'impatience d'atteindre le but si longtemps désiré: se battre au plus vite possible et prendre sa revanche des échecs passés. Le soleil n'était pas encore levé, quand nous arrivâmes au pont d'Inkermann.
Tout à coup, sur les hauteurs d'Inkermann, un coup de canon se fit entendre, puis un autre ; une salve d'artillerie tonna et la fusillade crépita. Le feu des batteries de Sébastopol, du côté de Balaklava, et sur les hauteurs d'Inkermann redoublait d'intensité. A gauche du pont d'Inkermann, l'infanterie
s'avançait du côté de la montagne et elle soutenait une fusillade nourrie.
— Regarde, Danilytsch, me dit le n° 3, quel brouillard épais ! on n'aperçoit môme pas les sommets des montagnes.
— Tant mieux; maintenant les Français et les Anglais ne savent de quel côté se jeter. Regarde comme ils roulent là-bas des bastions de Sébastopol.
— C'est vrai, frère Danilytsch, mais ce n'est pas nous qui roulons. Tu sais, la 3 e batterie a déjà reçu huit croix, et la 4 6 batterie de réserve en a reçu quatre, il faudrait que nous en recevions au moins une ou deux ; mais je crois que ce n'est pas encore pour aujourd'hui : nous ne ferons qu'attendre, puis nous repartirons sans avoir rien fait.
— Que veux-tu, Sémion, nous n'avons probablement pas de chance. Mais regarde donc là-bas, voilà un Cosaque qui court à toute bride ; il se peut que ce soit enfin pour nous.
Et, en effet, l'ordonnance accourait avec l'ordre du commandant en chef : les batteries du Don devaient marcher au trot vers la position désignée. On nous ordonna d'abandonner tout le superflu et de ne prendre avec nous que le strict nécessaire. Nous ne prîmes que nos manteaux et partîmes au trot. Après avoir passé le pont, nous commençâmes à rencontrer des nôtres qui étaient blessés et des Anglais qu'on emmenait prisonniers. Arrivés au point où la montagne devient très escarpée, nous
trouvâmes une compagnie de soldats munie de sangles. Ils nous aidèrent à monter les pièces et les caissons sur la montagne! Nous nous disposâmes à côté de trois pièces installées avant notre arrivée ; à une quarantaine de mètres de là, stationnait le commandant en chef et les grands-ducs Michel et Nicolas se trouvaient avec lui. Tout à coup notre n° 8 Gourbanofi, tombe blessé. Nous sautons de cheval, je le déboutonne, examine la blessure: Tépaule gauche était traversée par la balle d'une carabine. « Tu as de la chance, Pierre, lui dis-je ; tu vas recevoir la croix et ta blessure se cicatrisera. Mon père avait été blessé en 1812, sous Moscou, juste à la poitrine, il guérit cependant et vécut encore près de quarante ans. >
Le blessé fut remplacé sur-le-champ par un soldat de réserve, et quand toute la batterie fut arrivée au sommet de la montagne, nous occupâmes le poste désigné, et nos batteries ouvrirent le feu. Quant à notre quatrième pièce, nous ne pouvions nous en servir, chargée qu'elle était de mitraille. C'est alors que les camarades me dirent: braque au plus haut point de mire, Danilytsch, et nous la lâcherons sur la montagne.
— Mais non, frères, c'est impossible; nous aurons beau prendre n'importe quelle hauteur, nous irons toujours atteindre les nôtres.
— Mais nous ne pouvons point rester toujours sans rien faire ; les autres pièces ont déjà lâché plus de vingt coups.
— Voilà ce que nous allons faire, frères : nous allons demander à l'officier qui accourt vers nous, la permission d'avancer pour un moment vers la ligne des tirailleurs, et alors nous pourrons encore, peut-être, jeter à terre un ennemi de plus.
A cet instant, accourait le commandant du peloton, Babitscheff ; il nous apostropha sévèrement en nous demandant pourquoi notre pièce demeurait inactive ? Nous lui en expliquâmes la cause et nous le priâmes de nous permettre de nous avancer avec jusqu'à la première ligne et là d'y lâcher la mitraille, « Eh bien, allez-y ! nous répondit l'officier ; mais b y restez pas trop longtemps, du reste je vais vous y accompagner ».Nous nous mîmes en route, parcourûmes environ 400 mètres et, arrivés à la première ligne, nous lâchâmes une bordée de mitraille. L'officier nous commanda de cesser le feu. « Mon commandant, lui dis-je, permettez-nous (Je lâcher encore une ou deux charges. Regardez, l'artillerie ennemie est en train de ranger ses pièces ; eh bien ! je vous assure que je ferai sauter le caisson, ou que je briserai le canon » .
— Mais avec quoi le briseras-tu ; tu n'as point d'obus?
— Nous avons ici trois obus, mon commandant, et cela suffit : je manquerai l'un, mais le troisième arrivera juste.
L'officier sourit et dit : Eh bien, vas-y !
Nous braquâmes le canon, le coup partit et l'obus passa. Nous chargeâmes l'autre, il atteignit la bat-
terie. Nous lâchâmes la troisième charge, et un énorme tourbillon de fumée s'éleva avec un fracas formidable.
— Eh bien, qu'en dites-vous, mon commandant, c'est bien le caisson qui vient de sauter en l'air ! L'officier sourit et nous donna l'ordre de retourner à notre poste. Nous revînmes avec le canon à la batterie reprendre notre poste. Pendant ce temps, les autres pièces avaient déjà épuisé leurs premiers caissons, à ce moment même l'artillerie ennemie se tut complètement.
On commençait à transporter les blessés à l'ambulance à travers notre batterie. Nous les questionnâmes : Où en sont les afiaires, là-bas ? — Mais, Dieu merci, frères, tout va bien, les nôtres ont pris les batteries anglaises. Telle fut la réponse.
Tout à coup, l'aide de camp du commandant en chef accourt et ordonne à toute l'artillerie légère de cesser le feu. — Qu'est-ce que cela signifie? dis-je aux camarades, en braquant la pièce, et apercervant l'officier, je lui en demandai la cause. Il me répondit que notre infanterie attaquait le camp anglais, et que si notre artillerie légère continuait à tirer, elle atteindrait infailliblement les nôtres.
Nous cessâmes le feu, mais la première batterie, placée au flanc droit, continua la canonnade. En ce moment le brouillard commençait à se dissiper et tout le champ de bataille apparaissait au grand jour. L'artillerie ennemie ouvrait, contre nos batteries, le feu des pièces qui venaient d'arriver de
Balaklava. Je m'assis sur un affût, bourrai ma pipe et je dis au n° 4 : « Veux-tu me passer la mèche, Ivan, pour que j'allume ma pipe ». — Est-ce que tu es fou ? la mort est à deux pas, et tu penses encore à ta pipe ». Tout à coup un obus lui fracassa les deux genoux. Je me couchai sur l'affût et je dis : « c'est drôle tout de même, frères, la canonnade de l'ennemi est devenue plus forte, et chez nous il n'y a qu'une batterie qui réponde ». En effet, toute l'artillerie ennemie tonnait furieusement contre la première batterie.
Les hommes de cette batterie, exténués par la canonnade continue, accomplissaient leur devoir avec acharnement. Comme beaucoup d'entre eux avaient été tués ou blessés, chaque soldat faisait le service de deux; les officiers même remplissaient les fonctions des soldats blessés : apportaient des engins, et braquaient les pièces.
J'avais les yeux rivés sur cette batterie. Tout à coup j'entends quelqu'un derrière moi, qui me prie de lui prêter pour un moment ma pipe. Je regarde et j'aperçois un artilleur de la première batterie, dont le bras, coupé par un obus, pendait sur un morceau de son manteau. Je lui passai ma pipe, il «en tira quelques bouffées, puis me la rendit en disant : « Merci, frère, mais n'y a-t-il point chez vous un peu d'eau-de-vie, j'en boirais une goutte et je retournerai travailler. — Frère, il te vaudrait mieux aller à l'ambulance, car il ne te sera pas commode de travailler avec un seul bras. — Mais
je porterai au moins les engins. » Tout à coup le n* 9 de notre pièce tomba foudroyé, et à peine accourions -nous vers lui qu'un autre obus vint tuer le cheval du cosaque Démide Poliakoff.
« Diable! s'écrie celui-ci; j'avais beau prier le commandant de me permettre d'aller sur le bastion de Sébastopol, je n'obtenais pas satisfaction ; pourtant vous voyez bien maintenant, dit-il, montrant son cheval tué, que la Providence elle-même m'envoie mourir glorieusement sur les murs de Sébastopol. »
Comme nous revenions vers notre pièce, er. emportant avec nous le cadavre de notre camarade, un officier accourut, qui nous ordonna d'aller remplacer la première batterie. Notre commandant y consentit, mais il fit toutefois remarquer à l'officier que notre batterie avait eu jusqu'à quarante chevaux et vingt hommes de tués. L'officier partit en courant et immédiatement après arriva l'ordre de battre en retraite. Nous changeâmes de front et nous nous mîmes en position défensive. En face de nous, à 500 mètres environ, stationnait la batterie anglaise, qui s'était déjà trouvée un moment entre nos mains; plus tard, quand les nôtres commençaient à battre en retraite, l'ennemi l'avait occupée à nouveau et commençait à la remettre en ordre sous nos yeux, ses pièces n'ayant été que renversées par les nôtres... Je braquais déjà sur elle mon canon, quand le commandant de la batterie me défendit de tirer. Quelques minutes après nous nous mettions
en marche. Nous nous arrêtâmes et envoyâmes chercher un affût de réserve, mais nos hommes revinrent sans en avoir trouvé. Il ne restait plu» rien à faire , c'était dommage, mais il fallait bien abandonner la pièce. Nous arrivons avec la batterie jusqu'au pied de la montagne, du côté de la baie. Soudain, nous apercevons des affûts de réserve. Alors le commandant de la division, Sirotine, prend avec lui l'avant-train d'un affût de réserve et les hommes de la septième pièce, et leur dit : «Enfants, l'ennemi est déjà bien près de nous, allez-donc en rampant jusqu'à la pièce et tenez-là toute prête; je vous préviendrai ». Les soldats arrivent en rampant jusqu'à la pièce, l'officier donne le signal et l'avanttrain est amené instantanément; on y fait hisser la pièce et on remmène. Nous descendons alors la montagne, nous dirigeant vers le pont d'Inkermann, que nous traversons sous le feu de l'artillerie ennemie, nous emportons les bagages que nous avions abandonnés et après avoir ouvert un tonneau d'eau-de-vie, nous buvons à la santé des vivants et au repos des âmes de ceux qui sont restés sur les hauteurs d'Inkermann ; puis nous montons à cheval et nous partons en chantant vers la position que nous occupions auparavant. Chemin faisant, je demandai au n° 3 de la deuxième pièce, Ivan Skripine : « Comment avez-vous perdu le n° 1 , Bourdiougoff, dans la position que vous occupiez sous Inkermann? »
« — Il ne cessait de se quereller sans cesse et d'in-
jurier tout le monde de ses gros mots. Et c'est un fait connu : celui qui pendant la bataille se querelle, n'évitera point la mort. Nous étions couchés dans le retranchement quand le feu de l'ennemi devint de plus en plus fort, et que les obus commencèrent à voler abondamment. C'est alors qu'il insista pour que nous roulions la pièce derrière la colline, afin qu'elle ne fut point atteinte par les obus ; nous dûmes lui obéir; à peine étions-nous arrivés près de la pièce, qu'un de nous s'attela à la roue droite, un autre à la roue gauche, et que Bourdiougoff se mit à pousser le canon, tournant le dos à l'ennemi; tout à coup, un obus l'atteint dans le dos, de telle sorte que les entrailles lui sortaient du corps. Il est dommage que l'obus ait en même temps brisé la roue et l'affût. »
En arrivant à notre ancienne position, nous y trouvâmes le cosaque Mikhailoff, blessé à la jambe par un fragment d'obus; il était arrivé seul à la position de la batterie sur son cheval qui était, lui aussi, blessé. Le lendemain, c'est-à-dire le 25 octobre, le grand-duc Michel Nikolaïevitsch, se dirigea vers notre batterie, accompagné dju commandant en chef. Il nous remercia de notre service et nous conféra deux croix de Saint-Georges. Son Altesse s'adressant à notre commandant, lui dit : « Votre batterie s'est conduite courageusement et elle a beaucoup souffert ». Puis, il dit au prince Menschikoff : « Voilà, prince ce que j'ai vu : Passe à côté de moi à cheval un jeune cosaque de cette batterie, je
lui demande où il court, et il me répond avec fermeté : moi et mon cheval nous ne sommes plus bons à rien, nous sommes tous deux blessés; et il frappe du fouet son cheval boiteux et part ! » Puis son Altesse, s*adressant au commandant de la batterie, ajouta : «Nous avons besoin de fourgons supplémentaires pour les blessés ».
Malheureusement, nous n'en avions point.
Voilà tout ce que j'ai vu et entendu pendant cette bataille; je l'ai relaté comme j'ai pu.
J. GOLOVTCHIENKO
En 1849, au mois de juin, j'entrai au service militaire de Sa Majesté Impériale, dans la flotte de la mer Noire, comme matelot volontaire, au 33" équipage de la flotte de Sébastopol. Servant dans le 33* équipage, j'ai navigué sur la petite flottille qui lui appartenait, et sur le vaisseau Tchesma, sur la mer Noire jusqu'en 1852. Je fus alors destiné à la corvette Adrtatna, sur laquelle j'ai fait la campagne jusqu'au mois de mars 1854. Au mois de mars 1854, Y Adrtatna se trouvait dans la mer Adriatique, dans le port de Trieste, où arriva l'ordre du souverain : les bâtiments de guerre russes, qui se trouvaient dans les ports étrangers, devaient être remis au gouvernement grec, et les équipages qui se trouvaient sur ces navires expédiés par voie de terre en Russie.
Cette nouvelle était très triste, mais ce fut encore plus triste quand le moment arriva de l'exécuter. Ainsi, dans les derniers jours du mois de mars 1854,
nous quittâmes la corvette et nous nous rendîmes par la voie de terre en Russie, passant par les villes de Vienne, Varsovie, Lioubline, Nicolaïef et Sébastopol, où nous arrivâmes au mois de juillet. Le terme de mon service était expiré ; on m'avait offert, ainsi qu'aux autres qui avaient fini leur service, de recevoir la patente et de donner ma démission. Mais, comme un fidèle fils de la patrie, j'estimai comme un devoir sacré de rester au service pendant la durée de la campagne , sachant que la priera à Dieu et le dévouement à l'Empereur ne se perdent jamais. Par suite de ma déclaration de rester au service, je fus détaché à la batterie des 12 Apôtres, qui se trouvait dans la grande baie; j'y suis entré comme commandant du canon n° 1. Au mois de septembre, j'étais transféré à la batterie de la tour Volokovsky, qui se trouve du côté du nord, où j'entrai comme servant du canon n° 2 et commandant du canon n° 1. Je me suis battu en cet endroit pendant le bombardement de Sébastopol contre la batterie de la flotte anglo-française, le 5 octobre.
À l'occasion de cette bataille, une croix de Saint-Georges fut envoyée à notre batterie ; cette croix fut reçue par le capitaine d'artillerie Doudareff. Après cette affaire, il y a eu très peu de fusillades sur notre batterie jusqu'au 24 novembre 1854.
Mais dès le matin du 24 novembre, les Français ouvrirent le feu sur notre batterie. A 2 heures du soir, les grands-ducs Nicoiaï Nicolaïevitsch et Michel Nicolaïevitsch arrivèrent chez nous et, sans
faire attention aux coups de feu, ils montèrent sur la batterie, nous saluèrent et attendirent quelqu'un bien longtemps; mais qui? personne ne l'a jamais su. J'étais de service de jour à la batterie. Bientôt nous vîmes que deux navires à vapeur russes, Voldemar et Chersonèse, prenaient la haute mer ; Voldemar partit le premier et Chersonèse le suivit. Puis ce dernier s'étant arrêté, ouvrit le feu de son flanc gauche sur le camp des ennemis, tandis que Voldemar s'avançait plus au loin sur mer et commençait à attaquer le navire anglais. Ce dernier s'en étant aperçu, leva l'ancre et rejoignit sa flotte. Du navire Voldemar, on tira quelques coups de feu. Dans ce moment, le bateau-frégate anglais sortit du milieu de la flotte des ennemis , je ne me rappelle pas si ce fut Kamicheffoxx Strelietshe, se rangea vis-à-vis du Voldemar; celui-ci regagna aussitôt la rade de Sébastopol, mais l'anglais commençait à le poursuivre. Des deux navires furent échangés plusieurs coups de feu, mais, à ce qu'il paraît, sans aucun dommage pour chacun.
Quand nos navires, Chersonèse en tête et Voldemar le suivant, pénétrèrent dans la baie, le navire anglais s'approcha à portée d'un coup de canon de notre batterie ; c'est alors que par ordre du grand-duc Nicolaï Nicolaïevitsch et du commandant de la batterie, lieutenant Kerganoff, détaché pendant le jour à la batterie, je commençai à pointer le canon ; le commandant m'avait questionné : « Golovtchenko, plus vite! » Le grand-duc me
demanda aussi : « Es-tu prêt? » Sur ma réponse: C'est fait! le grand-duc ordonna: « Tire! » Je tirai, et le premier boulet endommagea le mât gréé en foc et le tambour de la roue de gauche du bateau anglais. Le grand-duc Nicolaï Nicolaïevitsch, voyant ce résultat, me dit : « Golovtchenko, je ne t'oublierai pas! » En entendant ces paroles du grand-duc, je n'attendais pas d'autre récompense, il me suffisait qu'il me les eût dites en présence du commandant et de l'équipage qui se trouvait sur la batterie. Pour ce qui est du bateau anglais, nous tirâmes encore dessus plusieurs bordées de feu ; il répondit et, quoique ce fut assez adroitement, nous n'eûmes, grâce à Dieu, aucun mal. La nuit s'approchait, le bateau regagna sa flotte et L. A. I. les grands-ducs rentrèrent dans leurs appartements. Le 25 novembre, les grands-ducs arrivèrent à la batterie et me firent cadeau de dix roubles ; j'en donnai six aux aides qui se trouvaient près du canon. Le 26, L. A. I. les grands-ducs arrivèrent à la batterie : l'équipage était aligné, le commandant vers l'alignement. Le grand-duc Nicolaï Nicolaïevitsch s'approcha de l'équipage et dit : « Golovtchenko , en avant ! » Je sortis des rangs et le grand-duc tira alors de sa poche un papier plié, d'où il sortit une croix de Saint-Georges, avec un ruban et une épingle. Il porta la main sur la lisière de mon uniforme et y attacha la croix, en disant en même temps : « Pourvu, toutefois que je ne t'arrache pas la peau ; je l'attacherai n'importe comment, et
toi après tu la rattacheras plus solidement t » Puis il me félicita d'avoir la décoration de Saint-Georges et me dit : « Tu sais que c'est aujourd'hui la fête des chevaliers de Saint-Georges ! » Après que Son Altesse Impériale m'eut demandé mon âge et mon nom, je lui répondis que j'avais 24 ans et que je m'appelais Jean ; il ajouta en souriant : « Et pourquoi pas Nicolas ? » Ainsi s'est fini ma conversation avec son Altesse. Elle m'est restée comme un éternel souvenir d'un de mes plus heureux moments.
Après le départ de Leurs Altesses Impériales, ma joie d'avoir reçu des mains de Son Altesse Impériale la croix de Saint-Georges et les dix roubles, ne connut plus de bornes. A vrai dire, la prière et le service pour l'Empereur ne se perdejat jamais. Depuis ce temps, je suis chevalier de la décoration de Saint -Georges, sous le n° 101,130. Le lendemain, le 27 novembre, j'ai écrit une lettre à mon père, en lui décrivant les faits du commencement jusqu'à la fin et j'y ajoutai un rouble que j'avais reçu des mains de son Altesse. Mon père, comme il me Ta raconté plus tard, avait encadré ce rouble sous verre et depuis bien longtemps , il y est demeuré. Beaucoup de connaissances en voyant ce rouble en papier encadré, s'étonnaient et en demandaient la signification, mon père contentait leur curiosité en leur lisant ma lettre. Mais jusqu'à ce que je sois retourné du service, les circonstances ont forcé mon père à dépenser ce rouble, et je ne l'ai plus retrouvé ; je ne voulais pas le remplacer
par un autre rouble pour ne pas me tromper.
Après le 26, je me suis trouvé encore à la batterie de la tour Wolokhoff, jusqu'au mois de juin 1855. A cette époque, je fus transféré sur la colline de Malakoff. J'entrai au flanc droit de la batterie pour le canon n° 1, et là, je me suis battu jusqu'au 27 août. Ce jour-là, à l'attaque imprévue de Tannée ennemie, j'étais blessé et, sans connaissance, emmené en captivité. En revenant de captivité en 1856, au mois de mars, j'ai reçu la patente, j'avais quitté le service militaire et je donnai ma démission. J'ai omis de relater ma blessure : il est possible que je perdrai à cause d'elle le secours fixé par S. M. TEmpereur, pour célébrer le centenaire de l'établissement de Tordre militaire du grand martyr et victorieux Saint-Georges.
Mais, quoi qu'il en soit, je n'oublierai jamais nos princes courageux. Comme il est agréable , pour un soldat, d'admirer les jeunes héros intrépides et d'être décoré par la main d'un courageux!
d'un combattant de sébastopol
La vie de l'homme tout entière est composée de vicissitudes, et à tout un peuple comme à chaque personne prise individuellement, il arrive souvent plus d'un moment difficile dans la vie. Heureusement pour l'humanité, tout passe comme un songe, il ne reste que les souvenirs du passé vécu, souvenirs bons ou mauvais. On vit avec ces souvenirs, on en est fier ou on les déplore, suivant la part de bonheur ou de malheur que le sort nous a procurée. Il en fut ainsi pour moi.
Je suis entré au service, en 1849, comme sousofficier, et au mois de mai 1854 je fus nommé enseigne ; par conséquent, lorsque nos troupes passèrent de la Moldavie et de la Valachie sur le territoire turc, j'étais encore sous-officier et servais dans le régiment d'infanterie Lublinsky. Ici commencent mes souvenirs.
Le 11 mars 1854, nos troupes quittèrent la ville de Brailoff et passèrent sur la rive droite du Danube,
sous les coups de feu de l'ennemi. Le passage fut brillant d'ordre et de vitesse.
Quelques jours avant le passage, notre artillerie de l'île Byndoi répondait par une formidable canonnade à celle des batteries turques, construites sur la rive droite du Danube. Vers deux heures de l'après-midi, le régiment Lublinsky commença ses préparatifs pour le passage. Comme je sortais de mon logis, je rencontrai une vieille bohémienne, portant deux seaux pleins d'eau sur les épaules, et une pipe dans la bouche. Crachant furieusement dans tous les sens, elle s'arrêta devant moi, les cheveux en désordre, comme une sorcière, me montra de la main la direction de la canonnade et me dit en roumain : « Ce qui tonne fort, c'est le canon russe et ce qui tonne moins fort c'est le canon turc. » Cette explication de la vieille bohémienne me plut beaucoup, et je lui donnai du tabac pour plusieurs pipes; en revanche, je reçus ses remerciements et elle me souhaita de ne pas être tué par les Turcs
Enfin nous commençâmes à avancer vers les bords du Danube, qui fut bien des fois témoin du passage des Russes. Un chaud tableau se présenta à nos yeux : des deux côtés du Danube brillait un formidable feu de salve, sur ses rives et ses eaux s'élevait lentement une fumée épaisse, les roseaux brûlaient des deux côtés du Danube, enflammés par les coups de feu, et la fusillade pétillait sur le devant. On nous fit traverser le fleuve sur des bateaux à voiles grecques, avec l'aide de notre
flottille ; le passage se termina heureusement. Les Turcs battirent en retraite vers la villede Matschine ; les troupes exécutèrent avec honneur ce qui leur fut ordonné, et moi, je reçus ce jour-là le baptême du feu.
Le troisième jour après le passage, des hommes du régiment Zamostsky furent envoyés, dès le matin, pour enterrer leurs camarades, tués au mois de février sur la rive turque. Voici comment est arrivé le malheur qui frappa ces victimes courageuses : notre vaisseau de guerre devait remorquer, de Galatz à Braila, une canonnière chargée de poudre, et sur la rive turque du Danube se trouvait une batterie munie de quatre pièces. Afin de détourner son attention du bateau, au moment de son passage sur le fleuve, le général Engelgardt envoya deux compagnies du régiment Zamostsky sur la rive turque et leur donna Tordre d'y occuper l'ennemi par une fusillade, pendant que le bateau passerait. Mais une des compagnies détachées dans ce but s'en retourna, car le bateau moldavien à rames Kalarasch avait coulé; de l'autre bateau, la brave compagnie débarqua hardiment sur la rive turque. Je tiens ce récit d'un témoin oculaire : « La nuit était très obscure, on n'apercevait rien à cinq pas; mais le débarquement s'effectua heureusement sur la rive; la compagnie s'avança vers la batterie, quand tout à coup une grêle de mitraille commença à pleuvoir sur elle ; les soldats se lancèrent à l'assaut avec leurs baïonnettes et atteignirent la batterie,
mais ils furent forcés de battre en retraite ». Le témoin se souvient particulièrement d'avoir remarqué un soldat qui chargea son fusil avec une précaution extrême, resta un instant sans bouger, prêtant l'oreille, puis se jeta tout à coup dans les buissons et se mit à piquer de sa baïonnette un turc qui s'y cachait...
J'appris que mon camarade, l'enseigne Penevsky, n'était pas revenu de cette expédition nocturne fatale pour lui. Ce jeune et hardi officier, quelques jours seulement avant l'expédition sortait de l'hôpital, encore bien faible. Les camarades l'avaient dissuadé d'y prendre part; dans la crainte de passer pour un poltron, il était parti et avait trouvé sa tombe dans les flots du Danube.
Je partis avec les sapeurs du côté de la batterie turque afin de voir au moins le cadavre de mon camarade. Un tableau navrant se présenta à nos yeux : près de la batterie gisaient plusieurs têtes dont les oreilles et le nez avaient été coupés, les yeux crevés; les crânes et les figures étaient hachés par des yatagans; quant aux cadavres, on n'en trouva aucun. On commença à chercher dans le fleuve, on en retira quatre ou cinq cadavres bleuis, nus, dépourvus de têtes, des écrevisses s'accrochaient déjà à leurs corps; le cadavre de Penevsky n'avait pas la tête tranchée, mais il était tout couvert de blessures : la mâchoire était brisée par la mitraille, sur le cou, près de la gorge, il y avait une blessure occasionnée par une balle ; le dos était
contusionné par un obus, et la joue gauche était tuméfiée. Le prêtre du régiment dit les prières des morts pour ces malheureux; puis, sans cercueils et sans linceuls, les corps furent ensevelis tout nus : « Nu il naquit et nu il s'en alla. »
Passant ! si tu te trouves un jour en Turquie et si tu t'en vas par hasard errer le long de la vallée du Danube, couverte de roseaux et de saules ; si, à deux verstes et demie du passage de Brailoff à Matschine, tu trouves une batterie turque sur la rive du Danube, tourne-toi alors du côté de l'orient, et tu apercevras, à vingt pas à gauche de la batterie, deux tombes solitaires, à côté Tune de l'autre : dans Tune d'elles reposent les restes des braves soldats du régiment Zamostsky ; l'autre, celle de gauche, renferme les cendres de l'enseigne Penevsky. Paix à vos cendres, vaillants guerriers, vous avez laissé un bon souvenir!
La marche ultérieure des troupes russes vers la forteresse de Silistrie s'effectua très lentement ; le 4 mai nous nous avançâmes vers ses murs et nous eûmes une affaire avec les Turcs; la 15 e division d'infanterie occupa la position en face des batteries turques : l'Arabe, la Sablonneuse et la Serpentine ; nous stationnâmes en vue de ces batteries pendant près de deux heures, mais les Turcs ne tirèrent point sur nous : le bruit courait qu'ils n'étaient pas encore armés ; néanmoins, pendant que nous nous dirigions vers la nouvelle position,' un coup de canon partit de la galerie Serpentine sur le régi-
ment Modlinsky, plusieurs hommes furent tués par l'obus. Les commandants étaient d'avis qu'on pouvait prendre ces batteries d'une seule fois, et je partageais volontiers cette opinion. Nous nous avançâmes ensuite doucement vers ces redoutes ; je pris part à la construction de la tranchée et, après le lever du siège, je fus au nombre des troupes qui quittèrent la place en dernier. Dans cette campagne nous n'avions point l'occasion de nous distinguer par des faits d'armes éclatants, néanmoins il était triste de retourner en Russie par le fait de quelque nécessité politique. Cette campagne m'avait déjà assez enfumé de poudre et suffisamment préparé pour les combats de Sébastopol. C'est pour ce seul motif que l'année 1854 est encore présente à ma mémoire.
En revanche, l'année 1855 s'est gravée pour toujours dans ma mémoire par des événements sanglants, à partir du jour môme, où, après avoir quitté les bords du Pruth et du Danube, je me retrouvai avec le régiment en Crimée.
Le 20 juin, le régiment Lublinsky passa du côté nord de Sébastopol sur son côté sud et campa dans la rue ; quelques-uns de mes camarades et moi nous nous postâmes dans une église vide; je trouvai plus tard un logis plus commode dans le théâtre. Mais hélas ! en ce monde il n'y a rien de constant, et je fus invité à quitter mon luxueux logis et à passer au 6 e bastion, où, avec une autre mise en scène, se jouait à la face de l'Europe, le spectacle solennel
du drame : « La vie pour le Tzar ». Le rôle de notre régiment, dès les commencements, devait être un rôle muet, ce n'est qu'à l'apparition de l'ennemi sur la scène, que nous le reçûmes par un applaudissement de coups de fusils et de baïonnettes. Cette fois l'ennemi recula et se borna seulement à ouvrir une forte canonnade du côté de la rade. Durant toute la nuit, des bombes volèrent au-dessus de nos tètes, et nous passâmes le temps à regarder ces météores flamboyants. Avant le lever du soleil, alors que l'obscurité de la nuit n'était pas encore complètement évanouie, et que la terre était comme enveloppée d'uji voile d'une fumée due à la poudre, je montai avec mon voisin de chambre, l'enseigne Yourkévitsch, sur l'échauguette où se tenait un matelot chargé de faire le guet. Ce marin expérimenté se mit à nous indiquer très aimablement la situation des batteries ennemies avec leurs tranchées, quand tout à coup au-dessus de nos têtes passa avec son sifflement un globe de feu, qui traçait dans l'air un demi-cercle; à mesure que la bombe descendait, son désagréable sifflement se faisait entendre de plus en plus fort; elle tomba enfin sur le sol, sifflant comme un serpent et, avec un craquement épouvantable, éclata en morceaux. Notre attention était tellement suspendue à elle,. que ni moi ni Yourkévitsch, nous n'avions pensé un seul instant à bouger de notre place. La Providence nous sauva. Le matelot guetteur avec le cri : « Prenez garde ! » nous tira fortement en arrière ; nous avions-
à peine eu le temps de nous mettre à l'abri derrière la muraille qu'un fragment énorme de la bombe passa rapidement et bruyamment au-dessus de nos têtes. Nous aurions quitté notre place une seconde plus tard, que nous eussions été tous deux décapités ; le fragment tomba à trois pas derrière nous. Un hasard heureux : une minute auparavant sur cette même place stationnait un groupe de soldats ! Yourkévitsch me dit en soupirant: « Eh bien, frère, c'est là un mauvais présage; c'est la première fois que nous venons sur le bastion et nous avons déjà failli y avoir la tête emportée ». Moi, je n'étais point de son avis : je pensais que l'avenir nous est caché; que nous étions revenus sains et saufs de Silistrie et que peut-être nous reviendrions de même de Sébastopol.
Je m'étais bien vite complètement habitué à la vie de Sébastopol : les morts, les blessés, le sang, les canonnades et les fusillades incessantes ne faisaient plus sur moi une impression particulière; nous étions jour et nuit au feu; tantôt une balle passait près de nos oreilles, sifflant comme un bourdon, tantôt un obus filait en grondant au-dessus de nos tètes ; tantôt une grenade parcourant lentement sa trajectoire lançait de la fumée et jetait des étincelles; tantôt une raquette jaillissait aux yeux comme un serpent de feu, quelquefois tout cela volait ensemble, à qui mieux mieux. Mais nous étions déjà habitués au feu sous ses divers aspects et nous étions calmes et tranquilles.
Toutefois, un douloureux sentiment d'angoisse et de peur apparaissait chez moi de temps à autre, lorsqu'éclatait une bombe d'un calibre démesuré, comme celui de dix poudes, par exemple : elle laissait toujours après elle des traces terribles de destruction. C'était horrible à voir !
Sur le 3 e bastion, on réparait plusieurs fois pendant la même nuit les mêmes embrasures des canons et j'entendais le murmure des soldats : « Que le diable vous emporte, maudits démons, vous ne nous donnez même pas le temps de réparer les embrasures ! Pour un ouvrage pareil, étant libre, je n'aurais pas même pris vingt-cinq roubles par nuit ». « Çà ne fait rien, on peut bien le faire et pour moins cher », répondait un autre. Et immédiatement après les artilleurs de la marine envoyaient aux batteries anglaises plusieurs bombes à la fois, pour les calmer. Ces messages produisaient, en effet, sur les Anglais l'effet d'un médicament calmant; sur les Français, au contraire, l'effet était celui d'une médecine irritante...
Chaque jour apportait de nouvelles victimes. Le régiment Lublinsky, après plusieurs passages d'un bastion sur l'autre, fut définitivement placé à la première ligne défensive, entre la colline de Malakoff et le 2 e bastion. C'était une des positions les plus incommodes dans tout Sébastopol; nous avions pour adversaires d'abord la redoute française, puis, un peu plus bas, une batterie de dix pièces en face de la colline de Malakoff, plusieurs tranchées parallèles
et plusieurs batteries munies de mortiers. Entre nous et la ligne de l'ennemi nous avions creusé, à tout hasard, des fossés.
Jour et nuit, des pourparlers sanglants s'établissaient activement entre nous et les Français ; en usant de politesse mutuelle, on ne se cédait rien les uns aux autres. Une accalmie se faisait du reste pendant les nuits.
Nous étions alors sur la banquette, nous réparions les embrasures et les traverses, construisions des batteries et des tranchées nouvelles, et remettions en ordre tout ce qui avait été détruit pendant la journée. Quelquefois nous faisions des sorties et nous repoussions les attaques de l'ennemi ; beaucoup de victimes de la journée ne virent pas le coucher du soleil, et une foule d'autres après la nuit n'aperçurent pas l'aurore.
Près de la barrière se trouvait une batterie de mortiers, d'où le vaillant enseigne d'artillerie à cheval, Schakhoff, envoyait force bombes à l'ennemi ; celui-ci malheureusement ne prêtait guère attention à ses engins meurtriers et aux nôtres. Cela tenait à ceci : que sur la batterie de Schakhoff se trouvait un mortier de dix poudes d'un très mauvais caractère ; à chaque coup la bombe à sa sortie de la bouche à feu éclatait sur place, et tuait quelquefois beaucoup des nôtres. Les soldats étaient tellement ennuyés par ce mortier, qu'ils finirent par le descendre de la banquette au moment du coup, de crainte que la bombe n'éclatât sur place.
Je ne puis me rappeler sans terreur cet artilleur qui avait pour tâche d'appliquer la mèche au mortier: après chaque coup, le sang lui montait aux joues et il s'empourprait sous une doublé émotion : celle de la décharge et celle de l'explosion de la bombe ; néanmoins, il remplissait consciencieusement son devoir; sa situation, comme la nôtre, ressemblait à celle d'un homme vivant qui se trouverait déjà avec un pied dans la tombe. Les explosions de ces bombes nous rendirent presque sourds. A chaque coup de ce maudit mortier, nous nous bouchions les oreilles avec nos doigts, mais l'émotion n'en était pas moins considérable.
Un général d'artillerie, visitant la batterie, examina les fragments des bombes éclatées et émit cet avis : que très probablement la composition chimique défectueuse du fer de la pièce, occasionnait l'explosion immédiate de la bombe à l'instant même du coup. Il ordonna heureusement de changer ce mortier plein de défectuosités chimiques, et, en attendant, de n'en pas faire usage.
— Entends-tu ce qu'ils disent là-bas? me demanda alors le major petit-russien Yanovsky.
— J'entends parfaitement, quoique je sois déjà devenu presque sourd.
— Moi aussi je suis tout à fait sourd. Mais qu'est-il donc en effet devenu, ce maudit mortier, qui fait éclater sa « chimie » sur place, et a tué tant de nos gens ; je pense qu'ils disent peut-être vrai.
Ce major m'appelait en plaisantant « gros-bec » parce que, en passant la colline de Malakoff, chaque fois qu'une bombe tombait, je sautais vivement d'un endroit à l'autre, et par cela même indiquais aux soldats où il fallait se cacher. Il était ordonné aux soldats, par les autorités, de se cacher derrière les remparts et de ne pas exposer inutilement leur vie ; il y avait cependant des tempéraments qui regardaient paresseusement la mort en face, bien que l'instinct de leur propre conservation fut aussi suffisamment développé chez eux que chez les autres.
Nous rapportâmes à l'enseigne SchakhofF la conversation des artilleurs que nous avions surprise ; un des marins fit connaître son opinion qui était celle-ci : les bombes éclataient sur place à l'instant même du coup, non point à cause de la mauvaise composition du métal, mais seulement parce que les tubes n'en étaient pas solidement bouchés.
Schakhoff en fit tout de suite la vérification, ordonna d'enfoncer solidement les tubes, et à partir de ce moment chaque bombe qui partit de ce même mortier parvint heureusement à destination. La «chimie» se corrigea. Chez les Français, sur la redoute de Kamtschatscky, par suite de l'explosion de nos bombes, une colonne de fumée s'élevait en l'air. Plus tard, sur cette même redoute, le dépôt de poudre sauta à la suite de l'explosion d'une bombe partie d'une batterie du côté Nord. Chaque soir nous nous amusions à suivre son vol et nous
l'appelions « la colombe », car elle roucoulait, en volant, comme un pigeon.
. Sur les bastions il y avait souvent des incidents comiques ; il y en avait aussi de tristes. Je vais en citer quelques-uns :
Une nuit, sur le 3 e bastion, le capitaine en second Poutzylo et moi étions ensemble près de la traverse , près de nous se trouvait un gabion avec de la terre; tout à coup une bombe tombe justement à côté avec un sifflement infernal : le capitaine, se courbant, se cache derrière le gabion ; je calcule tout de suite que je n'aurai pas assez de temps pour passer de l'autre côté de la traverse, et la bombe frémit à quelque pas, comme un serpent. « Donnezmoi aussi, capitaine, un peu de place », lui dis-je, mais il s'entête et ne me laisse pas approcher. Poussé par l'instinct de la conservation, je me lance, sans réfléchir, et le presse tellement contre le sol qu'après s'être dégagé, il s'enfuit de côté et se couche, je prends alors sa place. La bombe éclate avec un craquement infernal, et un fragment renverse le gabion sur moi. Le capitaine, me croyant mort, murmure : « C'est dommage, mais tu Tas bien mérité; qui mène dans le fossé y tombe le premier » ! Grande fut sa confusion, quand je me relevai et lui répondis gaiement : « tranquillisezvous, capitaine, je suis sain et sauf et je vous souhaite de l'être pareillement ».
Sur la batterie de dix pièces, près du 2 e bastion, notre régiment hérita, des autres régiments qui l'y
avaient précédé, de plusieurs auvents construits pour s'abriter des rayons du soleil. C'étaient de vraies masures fabuleuses sur des pattes de poule. Mon blindage qui s'appuyait de deux côtés sur la muraille défensive, était couvert par-dessus de minces planchettes, aux autres côtés étaient attachées des nattes, c'était ma résidence pendant la journée ; je n'avais cependant pas le droit de m'y déshabiller : un luxe pareil était inconnu sur les bastions ; je n'avais même pas le droit d'y rester pendant la nuit, je me tenais alors sur la banquette. En revanche, pendant la journée je pouvais m'y rafraîchir à volonté, quand les Français ne nous inquiétaient pas. Pendant la journée, une chaîne de carabiniers était placée sur la banquette, et les compagnies de ligne se tenaient près de la muraille dans la réserve ; mais, durant toute la nuit, nous stationnions sur la banquette, et les carabiniers partaient en ville pour se reposer. L'intérieur de mon refuge était absolument Spartiate: au lieu d'un lit avec ses matelas, j'avais une planche nue et en guise d'oreiller, une pierre sous la tête ; les autres meubles étaient du même genre. Un jour, je reçus la visite des camarades : le lieutenant Woronetz, les enseignes Yourkévitsch et Galousine; ils se placèrent tant bien que mal; notre chien favori, Barbosse, s'étendit devant la porte ; il était né sur le bastion, y fut blessé et y fut tué par la suite.
— Qu'est-ce que c'était que cette fusillade que vous avez eue cette nuit ? me demandèrent mes hôtes.
— Les Français commençaient à construire une nouvelle batterie et, pour les couvrir, leur chaîne avait occupé nos fossés de loup. Nous les en fîmes sortir à coups de fusils et à coups de baïonnettes.
Sur ces mots notre conversation fut interrompue : la muraille de pierre de mon refuge s'écroulait soudain sur nous ; qui avait reçu un coup dans le dos, qui dans la tête, qui dans les reins et qui dans les membres; l'innocent Bar bosse lui-même n'avait pas été épargné. Après nous être dégagés, avec bien des peines, nous sortîmes en rampant un à un de dessous les ruines, à Tétonnement de tous. Le bon major Yanovky, en nous comptant : un, deux, trois, quatre, s'écria : « Ils y sont tous ! que Dieu soit loué ! En apercevant la bombe qui tombait sur votre masure, je m'étais déjà dit : Paix à nos cendres! » Heureusement pour nous, la bombe éclata au moment où, tombant sur mon blindage, elle heurta la muraille. Quelques instants plus tard, un obus tomba dans le petit blindage, creusé dans la terre : un soldat en sortit avec la rapidité de l'éclair, s'enfuit et éteignit son pantalon qui brûlait sur lui. Il dormait : l'obus, en tombant, l'avait réveillé ; le soldat confus passa heureusement en rampant au-dessus de l'obus, mais le tube brûlant enflamma son pantalon. « Ah le maudit 1 il m'a joliment arrangé mon pantalon ! », disait-il en se lamentant.
Il nous arrivait souvent, après avoir passé une nuit blanche r et encore au milieu des coups de ca-
nons, de nous endormir d'un profond sommeil. On sait que pendant le sommeil, l'âme se détache du corps fragile et séjourne dans l'espace infini ; quelquefois nous apercevions notre maison natale, nos parents, nos amis et tout ce qui nous est cher. Mais toute cette vision disparaissait instantanément au seul cri du soldat guetteur : « Gare la bombe »! Après une courte pause la même voix criait :
« Tout droit », ou « A droite », « A gauche », « Passera », « N'arrivera pas !» — Au mot « Tout droit », on ouvrait les yeux endormis, on mesurait la hauteur du vol de la bombe et l'on calculait mentalement à quelle distance elle irait tomber du lieu où nous étions et si elle ne nous causerait point quelque dégât. Mais aux mots «Passera », « N'arrivera pas », « A droite », « A gauche » on n'ouvrait pas même l'œil. Il faut dire la vérité, les guetteurs étaient notre Providence ; ils nous prévenaient des accidents fatals, nous évitaient de tomber à l'improviste sous le coup de l'ennemi.
Néanmoins, peu à peu, les hommes commençaient à diminuer dans notre régiment... La supériorité numérique de l'artillerie ennemie se faisait sensiblement sentir.
Sur la colline de Malakoff, au 2* bastion, dans la deuxième ligne défensive, comme dans la première, où notre régiment stationnait sur les banquettes, partout les bombes françaises, en éclatant, nous atteignaient par leurs fragments. Les Français avançaient si près de nous leurs tranchées, que les
obus que nous leur envoyions nous atteignaient parfois de leurs éclats.
Sébastopol commençait à prendre l'aspect d'une ruine formidable. Mais nous tenions ferme; les officiers et les soldats légèrement blessés n'allaient même pas à l'ambulance. Il arrivait très souvent de voir des défenseurs de Sébastopol sur les bastions la tète enveloppée de linges, le bras en écharpe, d'autres encore marchaient avec des béquilles. Parmi les officiers de notre régiment, je me rappelle, comme si c'était aujourd'hui même, debout sur le bastion, le lieutenant Woronetz, dont un pansement entourait la tête. Ce digne camarade fut tué plus tard pendant l'assaut. Néanmoins, malgré l'abnégation commune, nous commencions à manquer fortement d'officiers; en qualité d'enseigne, je commandais déjà, légalement, une compagnie. Beaucoup d'officiers furent tués, et ceux qui étaient grièvement blessés se trouvaient dans les hôpitaux.
L'incessant fracas des canons des deux côtés, la tension constante des forces physiques et morales, les contusions, les meurtrissures, occasionnées par les fragments de bombes, par les pierres et les poutres, tout cela fatiguait énormément. Je tombai enfin malade et pendant deux jours je ne parus pas sur la batterie.
En mon absence, mon voisin, l'enseigne Yourkévitsch, assis sur la banquette et prenant le thé du soir avec le lieutenant Schreyder, fut tué par un
obus de la redoute Kamtschatsky. L'obus traversa Je remblai et, passant entre les deux officiers, contusionna Schreyder et tua raide Yourkévitsch, en le rejetant à bas de la banquette ; le sang lui coulait par le nez et la bouche ; le témoin oculaire de cette catastrophe me disait que la mort fut instantanée, sans agonie, le malheureux officier n'eut même pas un tressaillement. Yourkévitsch avait déjà été auparavant, blessé plusieurs fois, néanmoins, il remplissait consciencieusement son devoir, il n'alla pas une seule fois à l'ambulance.
Que ta mémoire soit éternelle, digne représentant des Lublinois ! Tu es mort héroïquement, en combattant pour la patrie.
Enfin, il ne resta plus dans les racfgs de notre régiment que 500 hommes; cette circonstance fit qu'on nous envoya de la banquette dans le faubourg naval, au bas de la colline de Malakoff, devenu célèbre par les sanglants exploits de ses défenseurs.
Notre régiment fut divisé en trois détachements, et nous allâmes aux travaux de mines avancées de la colline de Malakoff. Les Français y organisaient contre nous des contre-mines.
Durant les derniers jours qui précédèrent l'assaut, avait eu lieu une terrible canonnade; la mort flottait autour de nous; jour et nuit tonnaient sans cesse les canons des deux côtés. C'était l'enfer dans la plus complète acception du mot.
Enfin arriva le jour fatal de l'assaut de Sébas-
topol le 27 août. Je devais aller ce jour-là, dès l'aurore, aux travaux de mines, mais j'étais harcelé par un pressentiment fatal. J'avais mon logis dans une maisonnette à moitié ruinée, et pendant toute la nuit je ne pus m'endormir ; d'abord je fus réveillé por un fragment de bombe qui vint heurter la porte de ma chambre, puis j'entendis le mur de la maison voisine s'écrouler par la chute d'un obus ; enfin le sifflement des obus et des bombes qui volaient sans cesse ne me donnait point de repos. Je me trouvais dans une situation étrange : je ne dormais pas, mais je n'étais pas éveillé. Enfin tout s'embrouilla dans mon imagination en une sorte de chaos indistinct. Je fus tiré de cette situation par le sergentmajor.
— Les hommes sont prêts pour aller aux travaux.
— Moi aussi, je suis prêt.
Près de la colline de Ma la ko ff nous rencontrâmes le capitaine en second Poutzy lo ; il venait des travaux de mines. Depuis l'incident survenu au 3° bastion il n'avait plus pour moi la même sympathie; mais, là, il me fit un signe mystérieux de la tête, et je m'approchai de lui : « Ne va point dans ces mines-là, me dit-il en m'indiquant de la main l'endroit dangereux, on y entend les Français qui travaillent, ils les feront sauter et tu périras ». — Je le remerciai d'un serrement de main, sans mot dire, j'allumai un cigare, et me dirigeai vers cet endroit, d'où je ne devais plus revenir. Nous pas-
sâmes la colline par groupes détachés, sous un feu infernal.
Nos braves sapeurs, fouillant et furetant comme des taupes sous la terre, chargèrent une mine, et j'ordonnai d'y placer une sentinelle, pour qu'elle ne laissa personne en approcher. Après avoir passé tour à tour, dans toutes les mines, je commençai à me promener dans le fossé de la colline ; les bombes et les obus volaient au-dessus de ma tête, plusieurs bombes roulaient du remblai jusque dans le fossé, l'une d'elles alla même jusqu'à la mine et 7 blessa deux soldats. Bientôt on m'annonça que les soldats, qui étaient occupés à enlever la terre et à la transporter sur les traverses étaient blessés; je m'y rendis pour les faire ramasser, et en route j -entrai dans la tour de la colline, pour voir si on ne s'y préparait pas pour l'assaut, quand tout à coup, je ressentis un fort tremblement de terre occasionné par trois explosions consécutives. Je parcourus la galerie souterraine située au dessous de la tour et regagnai le fossé de la colline; alors, à mes yeux se présenta le tableau suivant : dans le fossé, du côté gauche de la colline, il y avait beaucoup de terre, et plusieurs fusils, appuyés contre la muraille extérieure du fossé, étaient enfouis sous la masse du remblai, mais de nos mines, pas une n'avait sauté. Il était environ onze heures du matin.
Dieu soit loué! rexplosion.de trois mines françaises remblaya le fossé à l'endroit même où je me trouvais tout à l'heure, et si je n'avais pas été, au
moment de l'explosion, sur la colline, j'aurais été enseveli vivant sous la terre
Pendant que nous dégagions les fusils de dessous le remblai, une demi-heure environ après les explosions, mon tour de relevé arriva et je m'y rendis sans l'officier, il avait été blessé ou tué sur la colline.
Je donnai l'ordre à mes soldats de sortir de la mine, de passer par la colline en groupes détachés, et de m'attendre au bas, tandis que moi avec les porteurs et deux sous- officiers, devions suivre derrière et ramasser les blessés, si nous en trouvions sur notre chemin. Les Français firent encore plusieurs décharges de leurs canons, puis tout se tut. Je me réjouis du silence et du calme qui régnaient, et je m'avançai le dernier à l'entrée de la galerie souterraine, au-dessous de la tour. Le sapeur la refermait déjà quand tout à coup les soldats se mettent à crier : « Les Français sont sur la tour. »
Je fus comme foudroyé par cette nouvelle surprenante. En avant des Lublinois, à la sortie de la galerie, se trouvaient les soldats d'un autre régiment; si je ne me trompe, c'étaient ceux du régiment du prince Gortschakoff. Ils ne se répandaient pas sur la colline, et en même temps ils empêchaient les Lublinois de sortir ; toute la galerie était pleine de soldats.
Je commençai avec beaucoup de peine à m'a vancer à travers les troupes pour sortir de la galerie. Un sous-officier désireux de me suivre, me saisit par
la basque de ma capote. Les soldats se prévenaient l'un l'autre : «Faites passage, l'officier vient »
Sur la tour, en face de la sortie de la galerie, se tenaient deux Français, leurs fusils étaient déchargés, mais ils jetaient des pierres contre les soldats qui sortaient de la mine. Un fort coup de pierre à l'épaule gauche et à la tête, me fit tomber sur le sol. Une fois relevé je me lançai en avant, mais à ma rencontre, deux soldats du régiment Modlinskj accoururent impétueusement de la colline dans la galerie et m'y entraînèrent. Je me lançai de nouveau en avant et je me retrouvai enfin seul sur la plateforme située en face de la tour. Les soldats ne sortaient point de la galerie..., et ils jetaient au nombre d'environ 200 ! deux détachements, un du régiment Lublinsky et un d'un autre régiment. Je regardai autour de moi, nulle part on n'apercevait les nôtres ; mais, ça et là, ils stationnaient par groupes derrière les traverses sur la plateforme de la colline.
Je ramassai un fusil à terre et je me jetai sur le côté gauche de la colline, mais au passage, un Français, qui se tenait derrière le blindage, se jeta tout à coup sur moi. Nous croisâmes la baïonnette et, après une courte lutte, je reçus une légère blessure à la tête, et tombai surlecôté droit. Ma capote était déboutonnée et un espace vide se formait entre elle et ma poitrine. Le Français ajusta contre moi sa baïonnette, mais elle passa à travers la capote et le pantalon, et vint s'enfoncer dans le sol. Il avait
l'intention de renouveler cette petite opération, mais je retins la baïonnette dans mes mains, et je fus blessé légèrement à la paume. Tout cela se passa près du blindage, d'où sortit un lieutenant-ingénieur russe, plus tard emmené prisonnier avec moi. (Parmi les prisonniers il y avait deux officiersingénieurs, un polonais et un russe.) Je crois qu'il sortait pour me défendre, mais il fut aussi attaqué par le Français, qui luiappuya sa baïonnette contre la poitrine. J'admire la générosité des soldats français qui ne transperçaient pas de leurs baïonnettes les officiers russes qui leur tombaient pendant l'assaut, n'ayant que de courts sabres bons tout au plus pour la parade... En ce moment arriva un officier français avec une compagnie des siens; il me remit à deux soldats qui se rendirent avec moi à la face gauche de la colline. Nous nous y arrêtâmes près du canon qui était dirigé contre le fossé de la première ligne défensive ; son bouclier de câbles brûlait à la suite des coups de feu ; près du canon était couché un de nos soldats, blessé au ventre; livide comme un cadavre, il me priait d'une voix mourante de lui donner un peu d'eau.
Pendant quelques minutes je restai près du canon avec un soldat de l'escorte; l'autre était parti chercher un endroit commode pour m'y conduire. Je fus fort étonné de voir que tout le côté gauche delà colline de Malakoff était libre, on n'y apercevait aucun soldat, ni russe, ni français.
Tout à coup, un coup de feu part de derrière la
traverse, et le soldat qui m'escortait est frappé d'une balle à la tempe gauche. Ce coup de feu me fit comprendre que nos soldats se trouvaient dans les environs, et je commençai à me diriger vers la plateforme de la colline, mais mon second argus apparut soudain et m'arrêta dans mon entreprise. En même temps, arriva une compagnie française qui renversa le bouclier brûlant du canon dans l'embrasure, grimpa par dessus les murailles de la ligne défensive et monta sur la colline; quant. à moi, on m'emmena le long de la banquette de la face antérieure de la colline, entre les traverses et la tour, derrière lesquelles les Français stationnaient par petits groupes. Leur drapeau blanc strié de raies rouges flottait déjà sur le remblai de la colline, les tambours et les clairons jouaient une marche. On me fit passer près du drapeau, sur un petit pont, jeté à travers le fossé de la face antérieure de la colline, entre nos mines, dans les [tranchées françaises. Là se trouvait déjà prisonnier notre officier supérieur de la flotte, Karpoff; on nous emmena tous deux vers la batterie de dix pièces située en face de la colline de Malakoff, et où se trouvait le commandant en chef de l'armée française, le maréchal Pélissier.
— Les troupes russes sont-elles préparées pour l'assaut d'aujourd'hui ? nous demanda-t-il.
Nous répondîmes affirmativement.
— Y a-t-il des mines sous la colline de Malakoff?
— Il y en a même beaucoup.
— La garnison de la ville est-elle nombreuse ?
Nous donnâmes une réponse négative.
Le général nous menaça de nous faire fusiller, si nous ne lui avions pas dit la vérité. Il regarda tout le temps dans sa lunette d'approche du côté de la colline. Nos réservistes, arrivés de la ville, faisaient sortir, à force de baïonnette, les Français de la première ligne défensive, entre la colline de Malakoff et le 2 e bastion, et les poursuivaient au delà des fossés de loup ; mais ils furent, malheureusement, obligés de reculer. Les Français, affermis sur la face antérieure et sur la face de gauche de la colline, ouvrirent sur eux, par derrière, une formidable fusillade.
Dans cette lutte sanglante se décidait la question de savoir à qui resterait Malakoff, le cœur même de Sébastopol. Le maréchal Pélissier commença à donner de plus en plus souvent des signaux aux réservistes, et sur toute la ligne des tranchées retentirent les sonneries des clairons.
De cette batterie, j'aperçus les troupes anglaises concentrées dans les tranchées en face du troisième bastion, dans une attitude d'expectative et regardant les Français; je leur suis infiniment reconnaissant de cette attente : leur indécision permettait au troisième bataillon de se préparer pour les recevoir dignement.