LE RECIT DU SOLDAT ZMIEFF
« Son Altesse Impériale le Tzarevitsch désire, dis-je au soldat Zmieff, qui apparut à mon appel, que tous les anciens combattants de Sébastopol lui communiquent tout ce qu'ils savent de la fameuse défense de cette ville. Sans doute, à nous deux, nous ne pouvons rien raconter d'important qui puisse expliquer la marche de cette grande guerre, mais nous pouvons rappeler quelques menus détails, qui sont restés dans notre mémoire, détails qui expliqueront au moins en partie l'état d'esprit et le caractère de nos frères qui ont pris part à cette guerre. En un mot, rappelons-nous quelques événements de notre vie de solda ta Sébastopol, très riche en vaillance personnelle et générale. Donc, racontemoi avant tout, comment et où tu as eu ton bras emporté, peut-être ensuite arriverons-nous à nous souvenir de quelques autres événements plus généraux de l'histoire de Sébastopol.
4L Comment j'ai eu le bras emporté? commença Zmieff, je ne saurai pas vous l'expliquer précisément, mon lieutenant. Je me trouvai sur le 4 e bas-
tion lorsque, au mois d'octobre (c'était le 21 je crois), on fit sortir notre régiment dans le champ sur la rivière Tschernaïa ; le 24, nous engagions le combat. Trois fois notre régiment avait enlevé la batterie des Français, cependant nous ne pûmes la garder, la cause en est peut-être à ce que les réserves n'arrivèrent point pour nous renforcer, je ne sais qu'une chose : c'est que nous fûmes obligés d'abandonner la batterie française et de battre en retraite. C'est alors au moment de la retraite, comme j'étais en train de charger mon fusil, que je fus atteint d'une balle de carabine dans le bras, un peu au-dessus du coude ; je réussis néanmoins à envoyer mon coup de feu à l'ennemi. Puis, tenant mon fusil sous le bras gauche, je sortis avec les nôtres un peu plus loin. Bientôt après, on me fit transporter à l'ambulance, et de là sur le côté Nord à l'hôpital. Si, pendant le combat du 24 octobre, les réserves étaient venues pour nous renforcer, je crois que nous serions tombés tous jusqu'au dernier, mais que nous n'aurions pas rendu la batterie. Le commandant de notre bataillon, Goreff, avait reçu six blessures et marché toujours en avant; lorsqu'il eut perdu complètement ses forces par la perte de sang due à ses blessures, les soldats l'emportèrent et une angoisse et un découragement extrêmes s'emparèrent de nous, et nous reculâmes. Cela veut dire que le chef est indispensable en chaque affaire pour diriger ses soldats et pour leur donner l'exemple comme un père ; si Goreff était resté plus longtemps
SOUVENIRS DE 8ÉBASTOPOL 73
avec sous, nous aurions encore assommé pas mal de Français et d'Anglais.
J'arrivai donc à l'hôpital sur le côté Nord. J'avais une fièvre terrible; je désirai ardemment retourner au combat, avec cette belle vaillance que nous autres soldats savons seuls avoir, mais mon bras m'en empêcha. Leurs Altesses les Grands-Ducs arrivèrent à l'hôpital et approchèrent de mon lit. Le grand-duc Nicolas Nicolaïevitsch me demanda en quel endroit mon bras me faisait mal; puis il regarda ma langue et décida qu'il fallait absolument me couper le bras, car la gangrène commençait déjà à y apparaître. Mais lorsque le grand-duc se mit à me parler avec bienveillance, je vous assure, mon lieutenant, que toute ma douleur disparut comme par enchantement; il me sembla que j'étais tout prêt à me jeter dans le feu et que j'aurais tué n'importe quel ennemi, rien que pour cette parole gracieuse. Je pleurai comme un enfant. Je commençai même à suffoquer d'émotion et je demandai un peu d'eau-de-vie, mais il n'y en avait pas à l'hôpital. Le Grand-Duc donna alors un rouble pour le verre d'eau-de-vie qu'on alla me chercher. Je le bus et je m'endormis tout de suite; il paraît qu'on 7 avait versé un narcotique. Pendant mon sommeil, on me coupa le bras.
Quoique ce soit surtout contre les Français que nous ayons lutté pour reprendre leur batterie, et que ce soit devant eux que nous avons reculé, il me semble toujours pourtant que ce sont les Anglais
qui m'ont fait perdre le bras et non les Français. Comme nous les détestions ces Anglais ! Quand nous partions après quelque sortie pour ramasser les corps, nous finissions presque toujours par nous disputer avec les Anglais: avec les Français, au contraire, nous buvions de leur rhum et nous causions amicalement.
— Mais estrce que tu sais le français ? demandaije à Zmieff.
— Point du tout ; mais nous causions toujours avec eux en russe, et notre conversation roulait tout entière sur le seul mot « camarade ». Les Français parlaient leur langue et nous la nôtre, et bien que nous n'eussions pas compris ce qu'ils nous disaient, il nous avait cependant semblé deviner par le sentiment une partie de leur conversation.
« Un jour, je ne me rappelle plus à quelle sortie, je fus désigné avec les autres pour enlever les cadavres. A peine les pavillons blancs avaient-ils été hissés, que d'un côté et de l'autre on cessa de tirer et que nous commençâmes à enlever les blessés et les morts. J'avais à peine transporté deux blessés à l'ambulance, qu'un officier français courut vers moi et commença à me tirailler en parlant vite, avec émotion, en me désignant du doigt la direction de ses batteries. Tout d'abord, il me sembla qu'il voulait m'attirer dans un piège et déjà je me préparais à lui administrer un formidable coup de poing, mais je me retins, car j'apercevais une larme briller dans ses yeux. — Il s'agit ici de
80UVKNIRS DE SÉBASTOPOL 75
quelque autre chose, pensai-je, j'irai avec lui; peut-être quelqu'un des nôtres l'a-t-il offensé et nous n'aimions point que pendant l'armistice on offensât quelqu'un, à l'exception toujours de» Anglais, que nous harcelions tout de même de temps à autre. Je suivis donc l'officier français qui, chemin faisant appela avec lui mon caporal pour qu'il nous suivît. Le Français se mit à courir, nous courûmes avec lui pendant une centaine de pas et nous arrivâmes à un endroit ou gisait le cadavre d'un Français. L'officier se jeta sur le mort et pleura et parla sur lui longtemps et beaucoup, mais il parla plus qu'il ne pleura. Cependant le caporal arrivait et demandait : « Qu'est-ce qu'il y a ?» Je n'avais pasencore eu le temps de répondre que le Français, s'adressant à nous deux, se mit de nouveau à parler et désignant le cadavre, nous pria, à ce qu'il nous parut, de le transporter chez eux. La douleur du Français paraissait tellement profonde, que le caporal et moi ne pûmes lui refuser ce service, aussi prenant le cadavre, nous nous mimes en devoir de le porter chez l'ennemi. Âpres l'avoir porté pendant une soixantaine de pas, nous nous arrêtâmes pour nous reposer un peu. Le Français s'assit à côté du cadavre et nous invita à faire de même. Nous ne le contredîmes point. Il ôta de dessus son épaule un bidon qu'il portait, en dévissa le couvercle, le remplit de rhum et me le passa. Je le bus, c'était d'excellent rhum ! Il en versa de nouveau et le donna au caporal qui ne refusa point ; puis il but à son tour. IL
nous en distribua ainsi tant qu'il y eut du rhum. Nous bûmes encore une fois, puis nous commençâmes à causer, je parlais, le caporal aussi, mais c'était le Français qui parlait le plus. L'officier français se mit à pleurer, puis ce fut le tour du caporal, et mes yeux se remplirent de larmes. Alors, pour ne pas me mettre à pleurnicher, je me levai et dis au caporal : « Eh bien, portons-le plus loin ». Je pris donc le cadavre par les pieds, le caporal par la tête, et en un instant nous arrivâmes jusqu'au camp français. La, nous fûmes tout de suite entourés par les Français, qui se mirent à faire un vacarme épouvantable. Notre Français et deux autres amis, l'un d'eux me parut très jeune, recommencèrent à pleurer, puis tous ensemble se mirent à nous parler vivement avec une grande émotion en nous remerciant et en nous serrant les mains, puis le jeune Français tira de sa poche un portefeuille, prit tout l'argent qui s'y trouvait, une dizaine de pièces d'or, et les glissa aux mains du caporal. Celui-ci faisait déjà mine de les prendre, ce qui me fâcha; alors je saisis en un clin-d'œil et les pièces d'or et le portefeuille du petit Français, j'ouvris vivement le portefeuille, y mis les pièces, puis le serrant dans les mains du Français, je dis au caporal : « Allonsnous-en ! » Les Français furent désappointés, mais l'un d'eux sauta sur moi et se mit à m'embrasser, après quoi on se mit à boire tellement, que ce fut avec beaucoup de peine que je pus enfin regagner mon poste.
« Voilà, mon lieutenant, ce qui me paraît étrange : c'était bien nous autres qui avions tué le Français, ses camarades auraient donc dû nous insulter et non pas nous remercier; au contraire : camarade! par-ci, camarade ! par-là. Bonjour ! et Très bien ! Voilà tout ce que j'entendis d'eux tout le temps que je passai à-Sébastopoi.
« Quant aux Anglais, ce fut tout autre chose. Chaque fois que nous nous rencontrions, une rixe était inévitable. Us se mettaient toujours à boxer; mais nous autres, leur envoyions un bon coup de poing dans la gueule, ce qui fait qu'ils n'y trouvaient jamais leur compte. Vous ne pouvez vous figurer à quel point, tous, tant que nous étions, nous les détestions ; je vous en citerai un exemple entre mille : — Un matin, c'était en automne, passaient au-dessus de nous beaucoup de grues et d'oies. Cela nous fut une distraction amusante, car il était bien ennuyeux de rester toujours sur le bastion ou sur la batterie en attendant que quelque balle ennemie vint nous abîmer la figure ; donc pour nous divertir, nous nous mîmes à envoyer des balles dans la direction des volatiles. Les Français, de leur côté, firent de même. Mais les Anglais, peuple économe, ne voulant pas perdre des cartouches inutilement, se contentèrent de regarder les oies, en se léchant les lèvres comme les chats. Nous continuâmes donc à nous amuser à tirer dans le tas, ce que voyant les Anglais ne cessèrent de se moquer de nous et des Français : Voilà une drôle
d'idée, dépenser des cartouches pour rien ! Soudain d'une des rangées d'oiseaux trois oies se séparent, tournent plusieurs fois dans les airs et enfin Tiennent s'asseoir à terre, entre nous et les Français. Pendant qu'elles décrivaient des cercles dans les airs ni nous ni les Français n'avions tiré une seule fois sur elles ; à peine s'étaient-elles assises sur le sol qu'une grêle de balle commença à pleuvoir sur elles de tous les côtés ; les Français s'échauffaient tellement à ce jeu qu'ils envoyèrent aux oies la mitraille de la batterie voisine. Deux oies tombèrent sur la place, la troisième réussit à s'élever et à s'envoler, bien que nous ayons envoyé à sa poursuite quelques balles tirées précipitamment. Tout cela s'était passé si rapidement que nous n'avions pas eu le temps de nous reconnaître. Mais enfin la chasse est finie, les oies gisent à terre, l'une d'elles agite encore les pattes ; nous sortons la tête hors des embrasures et nous les regardons. Personne ne tire plus sur elles, mais personne non plus n'ose aller les prendre, et pourtant tout le monde a bien envie de les avoir. Les Français mettent aussi la tête en dehors des embrasures et regardent le spectacle. En un mot, ces oies nous agaçaient joliment les dents. Enfin, tandis que nous étions en train de chercher un moyen quelconque pour pouvoir prendre les oies, nous apercevons sur la redoute Schvartz un jeune soldat du régiment Sélenguinsky qui se tient sur le remblai et agite quelque chose qu'il tient dans la main.
C'était un soldat qui, après avoir pris part, lui aussi, au tir des oies, avait ôté son manteau et une de ses bottes, pris la bande de grosse toile qu'il portait en guise de bas, avait sauté sur le remblai et agitait cette banderolle en signe de paix, afin qu'on ne tirât point sur Jui. Puis notre soldat descendit le remblai et tout courant arriva jusqu'à l'endroit où gisaient les oies. Il saisit une oie de toutes ses forces, la jeta du côté des Français en criant: « C'est pour vous! et celle-ci, prenant l'autre oie, c'est pour nous ! et celle-là, montrant Foie qui s'envolait, c'est pour les Anglais ! » Soudain une vingtaine de Français accourent et se lancent vers le Sélenguinois en criant : « Bravo ! bravo ! »Le Sélenguinois eut peur, il pensa, comme il l'avoua lui-même plus tard, qu'on voulait le prendre comme un lièvre, aussi prenant l'oie de la main gauche, il commença à menacer les Français de son poing droit, leur adressant de bien gros mots. Mais les Français l'entourèrent en un instant et, au lieu de le saisir, se mirent à faire « camaraderie » avec lui et à le régaler de rhum. Ils le grisèrent tellement, qu'il n'était plus en état de regagner seul la redoute Schwartz ; les Français l'y conduisirent eux-mêmes; quant à l'oie, il la tenait toujours ferme dans ses mains. Sur la redoute Schwartz nos soldats eux-aussi régalèrent joliment les Français. Puis après avoir embrassé tous les soldats de la redoute, les Français retournèrent gaiement chez eux ; cependant, tout grisé que fut
notre Sélenguinois, quand les Français prirent congé de lui, il ne laissa pas de leur désigner du doigt l'horizon lointain, en murmurant : « Et celle-là c'est pour les Anglais ! » Voilà, mon lieutenant, comment les nôtres détestaient les Anglais; tandis qu'avec les Français nous faisions très volontiers « camaraderie », et quoique pendant les sorties et dans les combats nous nous battions furieusement avec eux et ne les épargnions guère, et que de temps à autre nous les agacions en leur rappelant 1812, cependant nos cœurs étaient toujours bien disposés à leur égard et nous n'éprouvions pas envers eux la même haine qu'envers les Anglais. Mais il faut dire qu'ils étaient honnêtes et généreux, ces Français, sans aucune comparaison possible avec les Anglais ; ainsi voilà comment ils se conduisirent avec le capitaine Samoïloff; les Anglais n'eussent, certes, jamais agi comme eux.
Le capitaine Samoïloff était un chef vaillant et glorieux. Les soldats, ainsi que les officiers, ses collègues, l'aimaient beaucoup et ses chefs l'estimaient. Il était sévère avec sa compagnie ; à Sébastopol, ses soldats l'écoutaient et l'aimaient et ne sortaient jamais sans lui. Il n'avait que le défaut de boire quatre litres de vin par jour, c'était sa ration indispensable, mais, étant d'une parfaite santé et d'une force herculéenne, il ne s'enivrait jamais. Un jour, après une sortie nocturne, dont, bien entendu, il avait été avec ses braves, il voulut comme à l'ordinaire boire un coup pour reprendre
des forces après les fatigues éprouvées ; mais il n'y avait justement pas de vin sur la batterie, on fut donc obligé d'en envoyer chercher sur le côté Nord. Le capitaine Samoïiofl appela alors le sergent-major, lui donna de l'argent et donna Tordre d'envoyer chercher du vin. Le sergent-major chargea de cette commission un jeune soldat qui prit l'argent et la carafe, mais il était à peine arrivé au mur de refend qui séparait les batteries, les Français dirigeaient là leur feu si la moindre chose venait à y apparaître, qu'il s'arrête net, réfléchit et revint sur ses pas en disant : « Je n'irai pas pour rien au monde ! » Le sergent-major, bien entendu, alla rapporter la chose au capitaine qui ne manqua pas de gronder joliment le sergent-major de ce que ses soldats osassent lui désobéir, et, rouge de colère, ordonna de lui amener tout équipé le soldat récalcitrant ; ce qui fut fait.
— Est-ce toi que le sergent-major a désigné? lui demanda le capitaine.
— Oui, mon capitaine.
— Et pourquoi donc n'as-tu pas obéi à Tordre ?
— Je vous demande pardon, mon capitaine, mais j'ai eu terriblement peur.
— Comment! tu as eu peur? s'écria le capitaine d'une voix de tonnerre, un soldat russe qui a eu peur! Mais est-ce qu'un soldat russe sait ce que c'est que la peur? Eh bien, attends un peu, je vais chasser ta peur, viens avec moi !
Et le capitaine Samoïloff emmena le réfractaire
sur le remblai, et, là, se mit à lui faire exécuter l'exercice à pas lents. Tous les nôtres furent glacés de peur quand il monta sur le remblai ; car si quelqu'un faisait parfois avancer son képi sur une baguette de fusil en dehors du remblai ; plusieurs balles tombaient immédiatement dessus, et ces deux hommes se trouvaient tout à fait sur le remblai. A peine y étaient-ils qu'une balle frappa le capitaine au bras, mais il ne fronça môme pas les sourcils ; quant au soldat, une, balle traversa son manteau entre les jambes, une autre atteignit son sac, puis aucun coup ne fut plus tiré. Le soldat demanda grâce et promit de courir tout de suite trois fois sur le côté Nord, mais le capitaine refusait de l'écouter et répétait sans cesse : « Je chasserai ta peur ! » Enfin, fût-ce à cause de la forte douleur qu'il éprouvait au bras, il lâcha le soldat, à condition toutefois qu'il courût immédiatement sur le côté Nord, et qu'il prit part, cette nuit-là même à une sortie. Quand ils descendirent du remblai, le capitaine était très pâle, et de sa main gauche le sang coulait à flots. Un officier s'approcha de lui et lui demanda : « Vous êtes blessé, à ce qu'il me semble ? » — Cela ne vous regarde pas, répondit le capitaine dépité, et il s'en fut au blindage. Là on lui fit un pansement. Plus tard, les Français nous demandèrent pourquoi deux des nôtres étaient sortis sur le remblai. Nous cessâmes le tir, nous dirent-ils, car nous étions très étonnés et nous nous demandions à qui ils pouvaient en vouloir là-
bas? Les Anglais eussent à coup sûr tué notre brave capitaine.
Voici encore un incident qui survint à ce même capitaine Samoïloff, qui avait reçu en Silistrie et à Sébastopol douze blessures. Quand la paix fut conclue, l'empereur voulut bien passer en revue les troupes et les remercier de la campagne qu'elles avaient faite. Pendant la revue, tous les officiers furent rangés sur le flanc droit, et l'empereur s'approcha tour à tour de chacun d'eux et les questionna gracieusement sur toutes choses. Le jour de la revue, s'étant levé de bonne heure, le capitaine Samoïloff résolut de ne point boire sa ration ordinaire de tous les matins, ce qui fit qu'il était tout frissonnant et qu'il ne put rien faire. C'est ainsi, sans avoir bu qu'il vint à la revue. Il sentit qu'il s'y trouvait dans un très mauvais état : ses blessures commençaient à l'incommoder et son bras droit trembla considérablement (il avait le bras gauche en écharpe); mais il était déjà trop tard pour réparer le mal. Le capitaine Samoïloff s'abstint de boire sa portion comme on l'apprit plus tard, afin de ne pas sentir le vin dans le cas où le Tzar lui eût adressé la parole. Lorque l'empereur fut arrivé et se fut approché des officiers, demandant à peu près à chacun : « s'il avait été longtemps à Sébastopol? A quels combats il avait pris part? », etc. le capitaine sentit son bras trembler encore plus fort et il comprit qu'il lui serait difficile de tenir la main à la visière de son
képi. Le Tzar s'approchait déjà de lui, mais le capitaine sentit que son bras ne lui obéissait point. Ii serra alors les doigts et ne redressa que l'index qu'il tint à la visière du képi. L'empereur, s'approchant de lui et voyant sa poitrine toute couverte de médailles et de croix et son bras en écharpe s'arrêta, et lui demanda : « Étes-vous resté longtemps à Sébastopol?» Mais le bras du capitaine se mit à trembler si fort que son doigt quitta la visière et sa langue s'engourdit à un tel point qu'il ne put répondre un seul mot à la gracieuse question de l'Empereur. Le Tzar sourit et continua ses questions aux autres. Le capitaine restait toujours sans pouvoir prononcer un seul mot. Il ne revint à lui qu'une fois de retour de la revue, et se mit à pleurer comme un enfant.
— « Si j'avais su, disait-il en se lamentant, qu'un pareil malheur dût m'arriver, j'aurais bu ma ration habituelle et je n'aurais pas passé pour un nigaud!...
Les soldats en étaient fort affligés et l'en plaignaient sincèrement. Ses chefs ne lui firent toutefois aucune injustice, et plus tard il reçut la croix de Saint- Wladimir, objet de sa vive ambition.
DU CAPITAINE SWIETOSLAVSKY f
Au commencement du mois de mars 1855, le régiment de chasseurs « Tomsky », dans lequel j'avais eu l'honneur de servir, stationnait sur la redoute « Kamtschatsky ». Le 6 mars, la 8 e compagnie de chasseurs, que je commandais, avait été désignée, entr'autres, pour repousser la deuxième attaque de l'ennemi sur la redoute Kamtschatscky. J'ignore la marche de cette affaire, car je fus un des pre-
1 M'étant trouvé faire partie de la garnison de Sébastopol, durant neuf mois, pendant sa lameuse défense, j'avais eu de nombreuses occasions d'admirer ses vaillants combattants. Chaque officier chaque soldat avait été un héros dans la parfaite acception du mot. Le sang-froid, la patience et le courage avaient été la devise de chacun d'eux. A Sébastopol furent accomplies beaucoup d'actions si éclatantes qu'elles attiraient l'attention et appelaient l'admiration des ennemis eux-mêmes; chez nous, au contraire, elles passaient presque sans laisser de traces : chacun de nous avait été occupé de son affaire, et chacun ne se souciait que de sa compagnie. Mais bien souvent des cas d'une patience étonnante et d'un courage tellement extraordinaire se passaient, qu'ils sautaient aux jeux et se gravaient pour toujours dans la mémoire. Je vais raconter quelques-uns de ces cas dont je fus le témoin oculaire.
miers blessé à la tête d'une balle de carabine et transporté sans connaissance à l'ambulance. Quand je commençai à revenir à moi et que j'ouvris les yeux, je fus frappé à la vue d'un officier qui se tenait debout au milieu de la chambre, les mains sur ses hanches et nous regardant tous avec un air de reproche, comme s'il avait voulu nous dire : « C'est honteux, vous poussez des gémissements à cause de vos blessures insignifiantes, regardez-moi, je ne soupire même pas. » Et en effet, cet homme avait la mâchoire inférieure emportée, et sa langue pendait sur sa poitrine. Il était horrible à voir. Le médecin s'approchait en ce moment de moi pour examiner ma blessure; mais je le priai de voir d'abord ce malheureux. Le médecin jeta un regard sur lui, haussa les épaules et dit : « Mais c'est d'un prêtre qu'il a besoin et non de mes services! » Le blessé, entendant ces paroles, s'approcha de la table où le docteur écrivait ses ordonnances, saisit une plume et écrivit : « Ce n'est pas vrai »! — Le médecin, dont cette sortie de l'officier excitait la curiosité, s'approcha, alors de lui, l'examina, fit un pansement; l'officier fut sauvé. Dans la nuit, notre célèbre chirurgien Pirogoff affirmait que la patience et un sang-froid inaltérable avaient sauvé la vie à cet homme, blessé si grièvement. A cela, il faut ajouter, qu'il était venu à l'ambulance tout seul sans l'aide de personne. C'était un officier du régiment Kamtschatscky, dont je ne me rappelle plus le nom.
Voici encore un exemple du sang-froid et du courage de nos soldats ;
Le 5 juin 1855, la vaille du premier assaut de Sébastopol, notre régiment stationnait sur le 4* bastion. Pendant le bombardement de cette journée, deux bombes ennemies tombèrent sur la poudrière et firent un trou profond dans son remblai. Il fallut réparer ce dégât, car si une troisième bombe était tombée au même endroit, une explosion se fut inévitablement produite. Le chef de la batterie me demanda de lui donner des ouvriers; j'appelai six hommes. Parmi ceux-ci se trouvaient deux jeunes soldats, tous deux du gouvernement d'Orel ; ils n'étaient au service que depuis une année. Ils grimpèrent sur la poudrière et commencèrent à travailler ; mais il fallait voir avec quel sang- froid, avec des rires et des plaisanteries, sous une grêle de bombes, d'obus et de balles et se trouvant sur un endroit aussi exposé qu'une poudrière ! Durant ma carrière militaire, dans trois campagnes : en Hongrie, sur le Danube et à Sébastopol, j'avais vu beaucoup de soldats vraiment vaillants et hardis, j'avais vu des hommes se jeter tête baissée à l'endroit le plus chaud du combat, mais il ne m'était pas encore arrivé de voir un pareil courage flegmatique. Je les contemplai longtemps et je ne me lassai point de les admirer. L'un d'eux eut sa
casquette traversée par une balle; un fragment d'obus emporta un morceau du manteau de l'autre. Leur travail fini, les deux braves descendirent sains et saufs. Le lendemain, c'est-à-dire le 6 juin, à l'aube eut lieu l'assaut de Sébastopol. Je fus envoyé avec ma compagnie sur le flanc gauche du 4 e bastion, à l'endroit qui s'appelle « La Péressupe ». Tous avaient bien travaillé ce jour-là, mais surtout mes deux braves ; leurs bras n'étaient pas restés un seul instant inactifs et quand l'un d'eux eut son fusil emporté, il saisit un anspect qui se trouvait à proximité et travailla avec cet instrument encore mieux qu'avec son fusil. A la fin de l'assaut, je le présentai au colonel, comme étant de ceux qui s'étaient le plus distingués. Il fallait voir avec quelle émotion et les larmes aux yeux, ils reçurent de ses mains la récompense de leur bravoure. Tous deux avaient reçu l'ordre de Saint-Georges, ils en restèrent troublés et confus, comme, s'ils n'eussent rien fait d'extraordinaire qui eût pu mériter une récompense si haute. A mon grand regret, je ne me rappelle plus leurs noms ; mais ce dont je suis sûr, c'est que tous les deux, après la glorieuse défense de Sébastopol, restèrent sains et saufs.
d'un sous-officier du régiment de chasseurs
kamtschatscky
Au mois de janvier 1855, je ne me rappelle plus la date exacte, la 5° compagnie du régiment Kamtschatscky, dans laquelle j'avais eu le bonheur de servir comme sous-officier, fut envoyée aux tirailleurs, et on m'expédia en secret avec trois soldats aux Carrières. Nous passâmes tout doucement, sans être remarqués par la ligne des tirailleurs ennemis, et nous nous cachâmes derrière les rochers. Quelques minutes plus tard arrivait» également en secret, un détachement anglais que, malgré l'obscurité de la nuit, nous pûmes reconnaître parfaitement ; il se cacha près de nous. Cette nuit-là, il faisait une forte gelée. Les Anglais étaient transis de froid et pour se réchauffer se mirent à aller et venir ; deux d'entre eux s'approchèrent de nous si près, qu'ils n'en étaient pas à plus de quatre à cinq pas. Nous sautâmes alors de derrière les rochers, les saisîmes promptemeni et, ne leur donnant ni le temps de se
reconnaître, ni les moyens de résister, nous les bâillonnâmes et les emmenâmes au lieu d'arrêt, et de là, sur l'ordre du commandant de la ligne des tirailleurs, sur la colline de Malakoff, où les prisonniers furent reçus, tandis que nos noms furent inscrits dans le livre des faits de guerre.
Une autre fois, je ne me rappelle plus la date exacte, mais c'est également au mois de janvier, quand la redoute Kamtschatscky n'était pas encore construite, notre compagnie se trouvait pendant la journée dans la ligne des tirailleurs, et moi avec plusieurs soldats, dans le logement. A ce momentlà, les soldats ennemis se mirent à passer en courant d'une tranchée à l'autre. Voyant leur audace, je mesurai de l'œil la distance, pris une carabine et 9 avec l'excellent tireur Zakharoff, nous tirâmes sur eux une vingtaine de coups de feu ; nos soldats virent les Français emporter sur deux brancards des blessés et peut-être des tués à l'endroit dans la direction duquel nous avions tiré. L'ennemi, à son tour, tira aussi dans notre direction et si juste qu'il s'en fallut de peu qu'il n'atteignit l'embrasure d'où partaient nos coups : les balles qu'il nous envoya s'aplatirent contre les pierres, sans nous causer le moindre dégât ; mais l'une d'elles, en s'aplatissant fit pleuvoir sur moi plusieurs petits morceaux de plomb, qui m'atteignirent au front et sur la tète ;
je tombai inondé du sang de ces légères blessures* L'aide-chirurgien, Tabaschnik, qui se trouvait justement là, lava mes blessures et pût en extraire les petits morceaux de plomb. Je n'allai point à l'ambulance et mes blessures se cicatrisèrent très vite.
Au moment où Ton construisait la redoute Kamtschatscky (au nom de notre régiment) en avant de la colline de Malakoff, l'ennemi occupa, dans la soirée du 2 mars, nos tranchées et de là commença à tirer sur nous et à empêcher nos travaux : c'est alors que la 5 e compagnie de notre régiment reçut l'ordre de repousser les Français des tranchées et de s'y installer à leur place. Nous nous avançâmes sur eux tout doucement en rampant, aussi près d'eux qu'il nous fût possible, puis, nous dressant brusquement et hardiment, en poussant un formidable « Hourra ! » nous nous jetâmes contre les Français abrités derrière leurs tranchées. Une grêle de balles vint alors s'abattre sur nous, nous chargeâmes à la baïonnette ; le combat fut très chaud et dura assez longtemps. Dans cette attaque une balle me contusionna le pouce de la main gauche, et me mit dans l'impossibilité de tirer ; je me bornai à accompagner le commandant de la compagnie, le lieutenant Samarsky, pour le protéger. Enfin, nous pûmes rejeter l'ennemi, reprendre les tranchées et continuer sans interruption les travaux de la redoute
jusqu'à l'aube, sous le feu bien nourri de l'ennemi, qui, d'ailleurs, ne nous causa plus grand préjudice.
Le 9 mars, notre compagnie arriva le soir pour travailler à cette même redoute qu'on était en train de construire. Le travail était à peine commencé qu'une terrible fusillade, suivie de coups de canon, s'abattit sur notre chaîne. Bientôt après, notre compagnie reçut l'ordre d'aller renforcer la chaîne. Le commandant de la compagnie, le lieutenant Samarsky, après avoir rassemblé et fait ranger ses hommes s'adressa à nous et dit : « Allons, frères, avec l'aide de Dieu, au secours des camarades! » Il partit en avant avec le premier peloton, et m'ordonna de me tenir derrière lui avecledeuxièmepeloton afin qu'aucun soldat ne restât sur la batterie. En sortant de la batterie, le deuxième pelolon s'arrêta net, et je m'écriai : « Pourquoi vous arrêter î marchez en avant ! » Le peloton ne bougea point. Ce que voyant, je me mis en tête du peloton et commandai: «c En avant, amis, marchez ! » — C'est alors que le soldat qui occupait le flanc du peloton me dit : qu'à cause de la profonde obscurité on ne savait point où aller; aussi tous les soldats s'étaient-ils arrêtés, après avoir perdu de vue le premier peloton. Il n'y avait rien à faire. Abandonnant mon peloton, je me lançai en avant sous une grêle de balles, pour retrouver le
premier et bientôt je me trouvai sur le lieu du combat, où j'aperçus le commandant de la compagnie, se défendant avec son sabre dans une lutte corps à corps. Je couchai rapidement l'agresseur à terre, et, le commandant de la compagnie m* a percevant, me demanda : « Ouest donc le deuxième peloton ? — Près de la batterie, répondis-je. » Il m'ordonna de l'amener immédiatement. — « Tu vois, les Français prennent le dessus ! » ajouta-t-il. Je courus précipitamment pour retrouver le peloton, et, tout en trébuchant en chemin et en tombant sur les cadavres de mes camarades, j'arrivai enfin jusqu'à lui. Quelques minutes après, je Tarne nai au pas de course jusqu'au lieu du combat. A ce moment un prêtre, sans prêter la moindre attention à la nuée de balles, obus et bombes qui pleuvait autour de nous, et portant une croix dans ses mains marcha en avant, encourageant nos soldats et chantant le psaume : « Sauve, ô Seigneur, tes hommes. » Tous se ruèrent sur l'ennemi à coups de baïonnette. Le combat dura près de quatre heures ; nous luttâmes hardiment, l'ennemi se défendit désespérément, mais dût reculer. Beaucoup de nos camarades sont tombés là, mais qu'ils dorment en repos : nous avons vengé leur mort. L'ennemi essuya de grandes pertes : nous traversâmes ses trois tranchées et ce ne fut qu'au signal que nous retournâmes, bien à contre-cœur, reprendre nos postes. Notre 5" compagnie resta dans la chaîne jusqu'à l'aube, et aussi toute la journée suivante, les autres soldats
enlevèrent les morts et les blessés de ce combat nocturne, glorieux 9 pour nous, qui avait été dirigé par l'intrépide Khrouleff, dont le nom fut connu de toute l'armée. Après le combat, le lieutenant Samarsky me dit : « Eh bien ! mon cher Podpaloff, pour ta courageuse conduite de cette nuit tu peux compter sur le Tzar, tu vas recevoir sans aucun doute la croix de Saint-Georges et encore d'autres récompenses. » Il fut blessé plus tard à la poitrine pendant la retraite et transporté à l'hôpital. Ce vaillant officier paya probablement de sa vie la défense courageuse de sa patrie.
Après cet événement, je fus nommé comme garde du corps du colonel Goleff, promu peu après général de brigade. Je demeurai pendant près de trois mois à son service.
Un sentiment pénible et douloureux s'empara de notre régiment, quand, le 29 mai, au soir, l'ennemi s'empara, après une lutte cruelle, de la redoute Kamtschatscky et de la carrière ; notre régiment se trouvait alors sur le 3* bastion. C'est nous qui avions construit la redoute Kamtschatscky, nous aussi qui l'avions protégée de notre corps, quand les Français tentaient de nous la prendre le 2 et le 9 mars. Cette audacieuse tentative de nous prendre notre enfant avait coûté bien cher à l'ennemi: beaucoup d'entre eux tombèrent pendant la retraite, notre sang coula aussi à flots; mais les deux fois nous défendîmes courageusement et avec succès notre redoute. Notre indignation fut donc grande
contre ceux qui ne luttèrent point jusqu'à la dernière goutte de leur sang pour garder notre enfant chérie, notre redoute Kamtschatscky. Nous étions sûrs et certains, si nous-mêmes l'avions gardée, de ne point nous être rendus à l'ennemi, nous aurions repoussé l'assaut, ou nous serions tombés tous jusqu'au dernier sur ses remblais.
Cette même nuit, les bataillons des régiments Minsky et Wolynsky furent désignés pour repousser les batteries sur la carrière; mais ce fut sans succès, car l'ennemi ouvrit un formidable feu contre nos bataillons, où, principalement, furent tués et blessés les chefs et les officiers. On les remplaça par d'autres qui eurent le même sort. Le commandant des bataillons fit savoir au général Goleff, qu'ignorant la disposition des lieux il le priait de lui donner quelqu'un qui fût capable de conduire les troupes à l'endroit désigné pour l'attaque ; le général m'envoya, car je connaissais parfaitement la position des batteries ainsi que tous les environs. Je me présentai au commandant (je ne me souviens ni de son nom ni de son grade) et lui déclarai que j'allais conduire les troupes par un chemin qui m'était familier. Le commandant et moi sortîmes en tète de la colonne. Au commandement : « En avant, amis ! » les soldats crièrent : « Hourra ! » mais sans bouger de place
et, sous le formidable feu de l'ennemi, ils se tinrent comme rivés au sol.
Malgré les exhortations de leurs officiers, qui leur assuraient que j'allais les conduire par une bonne route jusqu'à la batterie, et que par une vive attaque, on chasserait en un clin d'œil l'ennemi de ses positions et qu'on occuperait glorieusement la batterie, tous se sentaient pris de doutes. Enfin, les officiers se lancèrent en avant; tandis que les soldats, comme frappés d'une terreur panique, baissant la tête, ne bougeaient point de place, tandis que sur eux pleuvait sans cesse une grêle de coups de feu, qui leur causa une grande perte. Nous perdîmes ainsi inutilement beaucoup de temps et pas mal d'hommes ; enfin le combat s'engagea. A l'aube, l'aide de camp des tranchées, le lieutenant Miassoïedoff, me demanda si j'avais la croix de Saint- Georges ; je lui répondis que jusqu'ici je ne la possédais pas encore. Il me promit de la solliciter pour moi ; mais à peine le lieutenant était-il arrivé au blindage, qu'il fut envoyé par le général Goleff, avec un rapport, à l'un des amiraux de la flotte, à Nakhimoflf, si je ne me trompe, pour s'informer s'il fallait donner ordre de battre en retraite, car le jour commençait déjà à poindre et les Français pouvaient, en conséquence, nous causer d'énormes pertes. Sans tarder un seul instant, le lieutenant Miassoïedoff accompagné d'un sous-officier se précipite pour exécuter l'ordre du chef; mais ils avaient à peine fait quelques pas qu'un obus parti de la batterie
-ennemie, les tua tous les deux. J'ignore si le lieutenant Miassoïedoff avait eu le temps de dire quelques mots en ma faveur, mais, le matin même/le général me décora de la croix de Saint-Georges et me adonna trois roubles de récompense.
Le 6 juin, à l'aube, nos troupes qui occupaient les -chaînes et les glacis des redoutes et des batteries, descendirent de leurs postes jusqu'à la baie où se tenait la flotte. Tout à coup, une fusée est tirée du camp ennemi, qui s'épanouit en gerbes de feu multicolores, puis une autre de l'aile gauche ennemie, «et enfin une troisième. Nos chefs comprirent la «signification de ces signaux et donnèrent Tordre de battre la générale. Les troupes réussirent à regagner à temps leurs postes et se préparèrent pour recevoir l'ennemi. Comme une nuée noire, celui-ci avançait de toutes les directions, portant avec lui des échelles d'assaut, des gabions et des outils de retranchement.
Il se fit un profond silence ; on n'entendait aucun coup de feu ; nous attendions courageusement l'assaut et nous observions attentivement le mouvement des colonnes ennemies, qui s'avançaient menaçantes contre nous. Enfin, Français et Anglais s'approchèrent à la distance d'une bordée de mitraille, et alors les coups de feu brillèrent, les canons se mirent à tonner, la mitraille sifflait, ainsi
que les bombes et les balles ; cependant dans l'air, tout était calme, pas le moindre souffle de vent : la fumée de la poudre recouvrait toute l'étendue, on ne pouvait rien voir en avant des traverses, sur lesquelles nous stationnions, exécutant un formidable feu roulant. Nous défendions la batterie Boudistschéva du 3° bastion, au dessus de profonds ravins encaissés entre le bastion et le Faubourg des Matelots. Notre batterie avait été entourée d'un cordon de tirailleurs ; les engins de l'ennemi pouvaient sur nous et nous enlevaient beaucoup de défenseurs ; plus d'une pièce fut brisée, mais instantanément remplacée par une autre. Le général Goleff et le commandant de la batterie, le capitaine Boudistscheff, nous encourageaient et excitaient les soldats à tirer juste et le plus rapidement possible sur l'ennemi qui avançait toujours. Bientôt le brave capitaine Boudistscheff tomba frappé d'une balle; les soldats et les officiers devinrent très tristes et firent le signe de la croix, en voyant tomber cet intrépide guerrier. Paix à ses cendres ! Le combat continua avec acharnement. Enfin, un vent léger commença à souffler, la colonne de fumée se dissipa et nous pûmes voir les Français pénétrer déjà dans le Faubourg des Matelots. Soudain, nous voyons un général voler au galop de son cheval blanc, derrière lui court une poignée de soldats, une compagnie à peine; cette compagnie se rue furieusement sur la batterie Gervais et y fait un tel massacre, que bientôt nous apercevons les Français
quitter le Faubourg. Nous apprîmes plus tard que c'était Khrouleff qui, ayant pris avec lui une compagnie quelconque, repoussa hardiment les Français à coups de baïonnette !... C'est alors que nous dirigeâmes notre feu directement sur ceux qui couraient vers le Faubourg des Matelots. A ce moment, un officier français, bissant sa casquette à la pointe de son sabre, nous cria en russe d'un accent assez pur : « Ne tirez pas, vous allez atteindre les vôtres ! » Cette circonstance troinpa le général qui donna au clairon l'ordre de sonner la retraite. Les uns continuèrent encore le feu, d'autres cessèrent, se demandant ce que cela pouvait signifier. Cette perplexité dura une ou deux minutes, pas plus, puis de nouveau, le clairon, sur l'ordre du général, sonna le signal de recommencer le feu, qui d'ailleurs n'avait point complètement cessé, mais qui maintenant commença à retentir avec plus de gaieté. Quand les Français atteignirent la vieille prison, le général Pavloff, avec les deux régiments Selenguinsky et Yakoutsky, se lança à l'attaque et les força à battre en retraite en désordre. Une multitude d'ennemis se cacha dans les maisonnettes des matelots, où ils furent faits prisonniers; les autres, frappés par nos coups précis, reculèrent rapidement j usqu'à leurs tranchées. Là, concentrant leurs forces et se renforçant de troupes fraîches, ils essayèrent encore une fois de nous attaquer, mais c'était déjà là une tentative désespérée, que nous repoussâmes hardiment. . L'ennemi avait déjà subi une perte
énorme; sous notre feu, il recula en désordre, semant le champ de ses cadavres. C'est ainsi que prit fin ce combat si glorieux pour nous. L'assaut du 6 juin fut repoussé sur tous les points, et l'ennemi fut décimé. A ce moment, on n'aurait pu regarder sans frissonner l'épouvantable tableau du combat ; mais pendant la bataille le cœur du soldat s'endurcit et devient indifférent à toutes les horreurs : nous nous réjouissions même de voir le champ parsemé des cadavres de nos ennemis ! Mais ce sentiment ne fut pas de longue dnrée, et notre cœur s'émut très vite de pitié à la vue de tant d'hommes tombés sous nos coups, bien que ce fussent nos ennemis»
Le lendemain, les Français hissèrent le pavillon blanc pour demander l'armistice et pouvoir ramasser leurs morts. Des deux côtés commença une triste besogne, qui dura du matin au soir. Nous célébrâmes une action de grâces au Seigneur, pour la victoire qu'il nous avait procurée, et chaque soldat, qui avait consciencieusement rempli son devoir, reçut trois roubles de récompense. Puis nous chantâmes l'office des morts pour le repos de l'âme de nos camarades tombés en défendant leurs batteries ; bien des larmes coulèrent pendant cette pieuse cérémonie. Nos pertes en repoussant l'assaut, comparées à celles des ennemis, avaient été insignifiantes.
Peu de temps après le 6 juin, un soir, une fausse
alerte se produisit dans notre aie et elle fut suivie d'une terrible fusillade. Le général Goleflf, se lança avec le clairon et moi sur le lieu où l'incident avait lieu et de là sur le troisième bastion. A ce moment, une bombe ennemie tomba près de nous : nous nous couchâmes promptement à terre, et quand elle eut éclaté, un des fragments atteignit le général au front, moi je fus couvert d'un amas déterre; quant au clairon, il n'eut rien. Nous soutînmes le général blessé et nous le conduisîmes à son logement. Le lendemain matin, le général, qui avait été sérieusement blessé, nous fit ses adieux et partit sur le côté Nord; pour moi, je m'en allai à la 7 e compagnie.
Dans les derniers jours de la première quinzaine du mois d'août, commença un bombardement infernal qui dura douze jours et n'eut pas un seul moment d'interruption. — Le feu venait des batteries que l'ennemi avait construites à une petite distance et particulièrement près de la colline de Malakoff, à quelques pas de la contrescarpe. Nous n'avions plus le temps de réparer, pendant les nuits, les embrasures et les traverses brisées et ébranlées, ni de changer les canons brisés. Les fossés avaient été complètement comblés, et pendant la journée ou à l'aube il n'y avait plus aucune possibilité de se montrer derrière les remblais ruinés; nous ne pouvions nous réfugier que dans les blindages et parmi
les restes des traverses à moitié ruinées. Nous attendions d'heure en heure l'assaut, et nous nous y préparions. La colline de Malakoff était complètement dévastée, et ses défenseurs, exténués par de pénibles travaux et des nuits sans sommeil, trouvaient à peine un abri derrière les remblais ruinés des traverses. Du 3 e bastion, nous avions bien vu comment, le funeste jour de l'assaut, les Français s'étaient réunis dans leurs tranchées, construites en face de la colline de Malakoff, et s'y étaient cachés. Enfin, le 27 août, à midi, les Français marchèrent à l'assaut. Un combat terrible commença sur toute la ligne de nos fortifications, une lutte désespérée. Nous défendîmes notre 3 e bastion et nous •en repoussâmes hardiment l'ennemi; les autres bastions se défendirent de même, et l'ennemi mis en déroute, joncha de cadavres l'espace qui s'étendait derrière les retranchements. Néanmoins, il se jeta sur la colline de Malakoff, dont les défenseurs ne purent repousser cette attaque, car c'est contre Malakoff même, qui était la fortification la plus dévastée et celle qui avait le plus souffert, qu'était dirigée cette attaque inattendue et formidable. Au moment où déjeunaient ses défenseurs exténués, qui n'avaient pas eu le temps de sortir de derrière les traverses pour tenter de repousser l'attaque, les Français sautèrent sur les batteries et en retournèrent les canons sur nous. Une courte lutte corps à corps commença, et bientôt le drapeau français se déploya sur la colline. C'est ainsi que succomba la
colline de Malakoff, qui plus que toute autre fortification avait souffert du feu de l'ennemi. Nous vîmes tout ce spectacle du haut du 3 e bastion, et nos cœurs se serrèrent dans une angoisse insupportable. . .
Le bruit courait que nous allions marcher, en faisant le tour de Kilen-Balka, pour tenter de repousser l'ennemi et de reprendre Malakoff. Nos cœurs se remplirent de joie à cette nouvelle, et nous prîmes la résolution de reprendre Malakoff ou de tomber glorieusement. Mais le sort ne voulut pas que notre espérance se réalisât.
Quelque temps après, nous vîmes que nos braves marins enclouaient leurs canons et se préparaient à quelque chose; nous en fûmes fort étonnés. Bientôt on nous annonça que les troupes battaient en retraite et se dirigeaient sur le côté Nord, en abandonnant Sébastopol, qui s'était défendu si glorieusement durant toute une année? Beaucoup de soldats pleurèrent amèrement. Il nous était bien pénible de quitter cette ville ; bien qu'elle fut défaite et ruinée de fond en comble, elle était toujours si chère à nos cœurs ! La nouvelle que nous allions battre en retraite nous avait rendus absolument perplexes, tous s'écrièrent unanimement : € L'assaut pourtant a été honorablement repoussé, sauf Malakoff, qui est tombé entre les mains des Français ; sans aucun doute, parce que le général Khrouleff n'y était pas, autrement il n'eût pas laissé prendre la forteresse ! »
Tant les soldats aimaient profondément ce vaillant et digne général, tellement était grande l'assurance dans son invincibilité ! Et, en effet, où avait passé le général Khrouleff, la victoire était demeurée. Il avait suffi de l'apercevoir, d'entendre quelquesunes de ses paroles chaleureuses, pour reprendre courage et devenir un héros. Paix à ta cendre, brave guerrier russe ! Que les prières de ceux que tu avais conduits si glorieusement à la victoire soient exaucées auprès du trône de Celui vers qui s'est envolée ton âme pure !...
Vers le soir, nos troupes commencèrent à battre en retraite vers le côté Nord, par le pont jeté en travers de la baie ; les poudrières des fortifications sautèrent dans les airs, les canons furent brisés ou mis hors d'usage. L'ennemi crut probablement que des mines existaient dans les fortifications et dans la ville elle-même ; peut-être aussi eut-il peur d'engager un combat désespéré avec ceux qui battaient en retraite, toujours est-il qu'il ne nous poursuivît pas.
Au matin, nous étions déjà presque tous sur le côté Nord de la baie de Sébastopol.
DU BRAVE DENSTSCHIK * KOMPANTZEFF
Tous les défensenrs de Sébastopol savent, nous le croyons, que les denstschik des officiers de la ville avaient autant et peut-être plus à souffrir que les soldats de la ligne de bataille. Ces derniers, se trouvaient, il est vrai, constamment sur les batte* ries, tout équipés et toujours prêts pour l'assaut, mais grâce aux soins et à la prévoyance des chefs» les bastions étaient revêtus de forts blindages que les bombes ennemies, même du poids de cinq pondes ne purent détruire, aussi ne se trouvaientils en danger de mort que pendant les travaux de terrassement, les sorties, les assauts ou les forts bombardements, c'est-à-dire quand les pertes de part et d'autre étaient les mêmes ; tandis que les denstschiks devaient séjourner dans la ville, se loger dans des maisons en ruines, et, sous les
■ Denstschik veut dire eo russe : soldat au service d'un officier (une ordonnance).
coups de canon, laver le linge et faire la cuisine de leurs maîtres, et chaque jour porter deux fois les marmites sur les bastions sous une grêle de balles.
Lorsque je fus promu officier, on me donna comme denstschik le soldat Clément Kompantzeff, qui paraissait incapable de servir sur le front de bataille* Il était natif du gouvernement de Poltawa, c'était un homme, d'environ 23 ans, franc et honnête. Il était très mécontent d'être denstschik; il y attachait une sorte de honte. Quand je l'eus persuadé qu'ainsi il se trouvait également au service du Tzar, il se consola et me servi t fidèlement, me soigna non comme un maître, mais comme si j'eusse été son père. Je lui confiai même tout mon argent, et je le retrouvais toujours intact.
Un jour, étant de service de jour sur le front droit du 4 e bastion, appelé par les Français euxmêmes ; le « Bastion de la mort », je sortais du blindage pour examiner la façade, quand tout à coup, derrière la porte, je rencontrai Kompantzeff, qui tenait à la main un fragment d'une marmite en terre glaise, où se trouvait un morceau de viande. A ma question : « Qu'est-ce que cela signifie? » Il me répondit presque avec des larmes dans les yeux :
«Mais cela signifie, votre Noblesse 1 , que vous resterez aujourd'hui sans déjeuner, car je ne vous ai
1 Titre honorifique des officiers subalternes et des fonctionnaires •de la 9* à la 14* classe.
SOUVENIRS DE 8ÉBASTOPOL 107
apporté là qu'un seul morceau de viande et encore est-il sali de boue.
— Et comment cela est-il arrivé ;
— Ces méchants Français ont déjà démoli les maisons de la ville, de sorte que d'ici peu il n'y aura, plus un seul endroit où pouvoir s'abriter de la pluie; et maintenant ils s'en prennent à nos marmites, que le diable les emporte, ces anathèmes ! Je vous portais votre déjeuner tout en pensant : Mon maître va bien déjeuner aujourd'hui, car j'ai préparé un fameux stschi 1 . A peine étais-je sorti sur la place du théâtre, qu'une folle balle française siffla devant moi et... pan, dans la marmite; elle se cassa, le stschi fut renversé et la viande tomba dans la boue, — je l'ai ramassée et vous l'ai apportée dans le fragment de marmite, car je sais que vous devez avoir faim. Il faudra manger la viande telle qu'elle est. »
Quand Kompantzeff eut fini son récit, le brave sous-officier Sofronoff, qui se trouvait derrière lui, ajouta en souriant :
« Ne grondez point le pauvre Kompantzeff, votre Noblesse, il dit la vérité ; ayant été relevé de mon service de jour à l'ambulance, je marchais vers le bastion derrière lui et j'ai tout vu de mes propres yeux : sur la place du théâtre, les Français lancent souvent des balles et des bombes ; ce sont les Français qui se sont retranchés là-bas dans une cavité
1 Soupe aux choux, mets favori des Russes.
en face de la batterie « Kostomarova ». Si le commandant du bastion nous donnait la permission de les faire sortir de là, comme nous les régalerions alors! »
J'entrai dans le blindage suivi de Kompantzeff, qui plaça le fragment de marmite avec la viande sur mon lit de camp, maudissant impitoyablement tous les Français avec toutes leurs balles.
« Frapper un homme, cela je le comprends : c'est pour cela qu'on est soldat! mais ces damnés de Français, ils se mettent à briser les marmites, ils ne nous laisseront même pas manger notre stschi!
Tous les officiers riaient aux éclats du récit original de Kompantzeff, qui ne cessait point de jurer et de maudire les Français, les Anglais, les Turcs et tous les peuples qui attaquaient Sébastopol et qui détruisaient les maisons de la ville et les marmites contenant du stschi.
— Ne te fais pas tant de mauvais sang, dis-je à Kompantzeff, remercie Dieu d'être resté sain et sauf; quand au stschi, tu en prépareras d'autre pour ce soir.
— Ça, c'est vrai, répondit-il, et, piétinant sur place, il murmura timidement : « Mais vous voudrez bien me faire inscrire au nombre des soldats de front, n'est-ce pas, Votre Noblesse? Je vous en prie. »
— Et pourquoi ? lui demandai-je.
Mais on dit, votre Noblesse, ajouta-t-il d'un air triste, que le Tzar vient d'envoyer à tous les com-
battants de Sébastopol des médailles, et les denstschiks n'en auront point
J'assurai Kompantzefl que l'Empereur récompenserait par des médailles en argent tous les soldats de la garnison de Sébastopol, même ceux qui ne s'étaient pas trouvés dans les lignes de bataille ; alors il s'écria tout joyeux :
— Que Dieu soit loué et que notre Père le Tzar soit béni ! Car si je reste en vie et que je revienne chez moi, personne ne croira que j'ai été dans yn pareil enfer ! Dans l'autre monde, les Français même n'en auront pas un plus chaud ; mon propre père lui-même me dirait: « Tu mens, vaurien, puisque tu n'as point la récompense du Tzar ». Mais permettez-moi donc, Votre Noblesse, ajouta-t-il, de faire partie au moins cette nuit de la sortie contre les Français, pour que je puisse mériter cette médaille. »
Je ne pouvais m'opposer à ce noble désir de Kompantzeff, et la nuit suivante, après avoir obtenu du surveillant de l'arsenal un fusil et des cartouches, il prit part à la sortie contre le 4 e bastion ? Pour cette sortie avaient été désignées quatre compagnies de notre vaillant régiment d'infanterie: Tobolski; Kompantzeff, selon le témoignage des soldats, y fit preuve de tout le sang-froid d'un petit-russien et de la bravoure du soldat russe.
Le lendemain matin, Kompantzeff vint à mon blindage, vêtu d'un pantalon rouge, comme les portent ordinairement les soldats français.
« Qu'est-ce que cela signifie? luidemandai-je, hier tu ne cessais point d'insulter les Français, et aujourd'hui tu t'es déguisé toi-même en Français?
— C'est en souvenir que j'ai pris çà, Votre Noblesse:j'ai tué un Français et j'ai pris son pantalon; j'ai pensé que puisqu'il n'en aurait plus besoin, il me servirait de souvenir, afin que personne ne pût dire que je n'ai point visité les tranchées françaises. Mais j'en ai égorgé plus d'un... ce n'est donc pas pour rien que je recevrais la médaille. Et si j'avais été dans le front de bataille, peut-être m'aurait-on donné la croix de Saint-Georges, ajouta-t-il comme se parlant à lui-même, car je leur aurais donné à manger un tel stschi, qu'ils n'auraient jamais pu le digérer !
A chacun de nous la récompense du Tzar doit être chère, dis-je à Kompantzeff ; mais nous devons remplir consciencieusement tous nos devoirs de soldat non-seulement afin de recevoir une récompense, mais par amour pour le Tzar, le Trône et la Patrie.
Kompantzeff, consolé par mes paroles et joyeux d'apprendre qu'un denstschik même pouvait obtenir la croix de Saint-Georges, s'il la méritait, retourna en ville pour cuire son stschi, regardant triomphalement son pantalon rouge, et après avoir obtenu de moi la permission de prendre part de nouveau, si l'occasion s'en présentait, à une sortie contre les Français.
C'était un denstschik honnête et un brave sol-
dat, que ce Kompantzeff, et partout et dans chaque occasion il a fait preuve de nobles sentiments d'amour et de dévouement pour le Tzar et la Patrie. Puissent ses actions servir d'exemple à tous les jeunes guerriers russes.