SOUVENIRS D'UNE SŒUR DE CHARITÉ DE LA COMMUNAUTÉ
DE KRESTOVOSDVUIENSK
Lo 20 mars, nous arrivâmes du côte nord de Sébastopol chez notre supérieure principale, Stakhovitschéva. Le jour suivant, elle nous emmena au 3° bastion de la caserne Alexandrovskaia et nous répartit dans différentes sections. A ce moment, on apporta 45 hommes grièvement blessés, de sorte que la salle d'opérations fut occupée entièrement par ces patients. Le plancher était couvert de sang, l'un des blessés avait perdu la jambe, l'autre un bras; un autre encore avait la tête fracassée, mais il était resté vivant! Nous nous occupâmes avec zèle de les panser et nous étions si entraînées à notre besogne, que nous ne prêtions aucunement attention au terrible bombardement, qui faisait trembler les bâtiments. Les engins arrivaient jusque chez nous, plusieurs bombes même tombèrent dans la grande marmite, où l'on faisait cuire les légumes, et dans des tonneaux pleins de cidre.
Pour la première fois, j'assistai à l'amputation d'une jambe chez un soldat. On lui donna du chloroforme, mais à dose insuffisante : le chirurgien se hâtait, car il avait encore beaucoup d'opérations à faire; le malheureux soldat se réveilla au moment même de l'opération et poussa des cris épouvantables tellement la^ douleur était vive; je récitai tout bas une prière. Une des sœurs s'approcha du médecin et le pria de permettre de donner encore du chloroforme, ce que le médecin refusa. Heureusement, l'opération fut bientôt terminée. Le malade poussant alors un soupir, me dit : « Oui, ta prière, à ce qu'il semble, a été agréable à Dieu ! je me sentais mieux, quand tu me la récitais, et j'éprouvais un grand soulagement. Mais comment vais-je faire sans ma jambe? on va me mettre à la retraite; comment retournerai-je chez moi? Trouverai-je encore quelqu'un des miens en vie? Il y a déjà seize ans que je suis au service..., peut-être tous sont-ils déjà morts dans le village... » Quand ses nerfs se détendirent, il se tut, puis, après avoir rêvé quelque temps, il dit : « J'ai laissé là-bas ma femme et deux enfants. » Pois il ajouta, en sanglotant : « C'étaient de bien gentils garçons ! »
A cet instant, une bombe traversa l'air en sifflant et éclata au bout de la rue, où deux officiers étaient arrêtés à causer : l'un réussit à sauter de côté, mais l'autre tomba foudroyé sur place. On transporta le malheureux dans la salle d'opérations, mais tout secours fut inutile.
Dans la nuit du 24 mars (c'était le Vendredi Saint) , le bombardement de l'ennemi fut si fort, que le sifflement des obus, des bombes et des fusées étouffait le service divin dans l'église. On apportait alors à chaque instant des blessés; ils étaient horriblement mutilés, mais ils supportaient leurs souffrances avec un courage extraordinaire: un officier avait le crâne brisé, le genou fracassé par une balle, mais il respirait encore et pouvait parler, bien que d'une voix très faible et presque inintelligible; on le coucha sur un lit et le médecin se mit en devoir de le panser. Je lui fis boire du thé et il s'endormit.
Passant près des autres blessés, j'aperçus un homme étendu à part près du poêle et couvert d'un drap, qui ne laissait passer que la tête. « Voyezvous ce pauvre homme, me dit le médecin avec un profond sentiment de pitié, il n'a plus ni bras ni jambes, et possède toute sa mémoire et tous ses sens. Après deux cruelles opérations, il n'a pas même remué sa moustache et, fermant les jeux, il grinçait simplement des dents; il a supporté tout cela sans chloroforme, nous fixant de ses yeux un peu voilés, mais dans lesquels brillaient cependant l'espoir et l'amour de la vie ! »
Comme je demandais au médecin comment ce malheureux avait pu perdre les bras et les jambes, il m'expliqua qu'il avait perdu les deux bras sur le 3 e bastion. Quand on l'eût amené à l'hôpital, voyant sa robuste constitution, on lui avait fait l'amputation
des bras jusqu'au coude et déjà on préparait un lit pour le coucher, quand, tout à coup un obus traversant la fenêtre avec un sifflement, était venu lui broyer les deux jambes un peu au-dessous du genou... » ~~
Le blessé nous regarda de ses yeux éteints.
— Eh bien, mon ami, comment vas-tu maintenant? lui demanda le médecin, te sens-tu un peu 4 mieux ?
— Cela va bien mal, Votre Noblesse, répondit le malade d'une voix sourde, qui révélait bien des souffrances morales et physiques.
— Adresse tes prières à Dieu, continua le médecin, il aura pitié de toi.
— Certainement, mon père, il faut le prier, mais voilà bien mon malheur! je ne puis même plus faire le signe de la croix ! » Je le bénis en faisant le signe de la croix, et le consolai, en lui disant que la prière du cœur, même sans aucune manifesta* tion extérieure ne laissait pas d'être agréable à Dieu.
— Je te remercie, ma sœur! que la volonté du Seigneur soit donc faite! dit le malade. Quelques instants après, il. reprit de nouveau : « Voyez l'étendue de mon malheur, comment faire maintenant pour fumer ma pipe ; qui me la remplira de tabac, me l'allumera et me la tendra? Non, il vaut mieux mourir, que de rester couché sans bras ni jambes et sans même pouvoir fumer sa pipe ! »
Le médecin sortit alors son porte-cigares et en
alluma un qu'il mit entre les lèvres du malade. Il se mit à fumer avec une expression de reconnaissance et de plaisir et ses souffrances se calmèrent visiblement.
« Ne t'afflige point, bon et vrai fils de la patrie ! dit le médecin, Dieu et le Tzar ne t'abandonneront point? » Le visage du malade rayonnait. Le médecin, en lui faisant ses adieux, lui promit de lui envoyer des cigarettes.
Je me rendis ensuite dans la seconde division de la caserne, où Ton entendait également les explosions des bombes, des obus et des fusées ; les sœurs n'y prêtaient aucune attention et continuaient à faire déjeuner les malades. Soudain une bombe éclata sur le toit de notre caserne et ses fragments s'éparpillèrent sur le toit ; un obus traversa le bâtiment de trois étages et tomba entre deux lits; il en arracha une planche et atteignit profondément ceux qui étaient couchés; quatre d'entre eux furent tués raides, et les morceaux de leurs corps volèrent dans toutes les directions...
En arrivant chez moi, je trouvai le mur qui longeait notre chambre traversé par une bombe ; elle avait franchi les trois étages et, tombant dans le sous-sol, qu'habitaient des femmes et des enfants, y avait tué une femme et trois enfants; en y entrant, j'aperçus des fragments de bombes tout autour et le sang des trois êtres innocents.
Ce que mon âme ressentit alors est inexplicable. J'en partis pour secourir les pauvres blessés , pour
transporter plusieurs malades sur le fort Pavlovsky : celui qui le pouvait partait tout seul ; ceux qui ne pouvaient marcher étaient transportés sur des brancards ou à bras d'hommes, je les accompagnais tous jusqu'au petit cap Pavlovsky. Il fallait monter une montagne escarpée que la pluie avait rendue alors glissante. J'eus beaucoup de peine à arriver jusqu'en haut ; tandis que je grimpais, les bombes tombaient à chaque instant sur le flanc de la montagne ; il semblait que la boue bouillonnât sous la grêle des obus et des bombes. Il fallait voir ce tableau ! Quand les bombes tombaient dans l'eau, une colonne d'eau se formait à la surface et jaillissait comme le jet d'une fontaine.
Bien que commençant à perdre mes forces et n'en pouvant plus, je ne quittais cependant point mes soldats, car il y avait encore à transporter leurs lits et les matelas; cependant [les coups de feu tonnaient toujours et frappaient dans toutes les directions. ..
Quand tout fut fini, je ressentis une grande fatigue, bientôt se déclara chez moi une fièvre typhoïde et je dus rester alitée pendant six semaines...
Il ne nous était plus possible de demeurer sur la batterie Pavlovsky, tellement les bombes et les obus y pleuvaient, aussi on nous transporta sur le côté Nord, et je fus envoyée sur la montagne où j'avais sous ma surveillance cent baraques destinées seulement aux soldats malades, et non aux
officiers. Mais comme beaucoup d'officiers, vu la gravité de leurs blessures, ne pouvaient être transportés jusqu'à Belbek, à une distance de quatre vers tes, on avait cru indispensable de mettre à leur disposition provisoirement plusieurs baraques. Bientôt on y amena deux officiers, le prince Gortschakoff et le prince Gévakhoff ; le lendemain ce fut Obiédovsky, du régiment Poltavsky. D'après l'examen du médecin, il était nécessaire de faire immédiatement, à deux d'entre eux, une grave opération. A ce moment on m'apporta encore un officier sur un brancard ; n'ayant plus de baraques libres, je le fis coucher dans la petite remise qui me servait de dépôt.
Le 27 août, à quatre heures de l'après-midi, je vaquais avec mes collègues à diverses occupations, quand, tout à coup, nous fûmes frappées par le bruit d'un craquement terrible, dont l'écho dura plusieurs minutes; c'était la salve d'une frégate de soixante canons. Immédiatement après, se déclara un grand incendie, qui éclaira tout notre camp ; on commença alors à nous apporter tant de blessés que mes dix collègues et moi eûmes à peine le temps de les panser. Ils étaient couchés sur une longueur d'une verste et demie, en plein air, l'un à côté de l'autre et si serrés qu'il était difficile de passer, et de plus, toutes les baraques étaient déjà remplies de blessés.
Nous nous efforçâmes de satisfaire les malheureux dans la mesure du possible : tantôt nous
leur donnions à boire du thé brûlant» tantôt de l'eau-de-vie... nous leur apportions de quoi manger et fumer, puis nous les couvrions de nattes et de feutres. Après avoir fait le tour des blessés» je retournai vers ma baraque où j'aperçus l'officier BartenefF, blessé et couché sur un chariot ; il avait la jambe fracturée et une profonde blessure dans le côté. Je le fis tout de suite coucher sur un lit dans ma baraque où se trouvaient déjà quatre autres officiers blessés. A ce moment même, on apporta le capitaine en second, Mistschenko» qui gémissait péniblement; son vêtement était percé d'une balle et le sang s'écoulait de la blessure. D'une voix mourante» il me pria de venir à son secours. Une balle l'avait atteint à la poitrine. J'envoyai chercher le médecin» et» en attendant son arrivée» je le fis coucher dans la baraque sur le lit d'une des sœurs. Le médecin arriva de suite» et, après avoir examiné ses blessures» déclara qu'elles étaient mortelles. On le pansa. Il était pénible de regarder ce jeune martyr» luttant contre la mort jusqu'à la dernière minute.
Il commandait une compagnie ; ses soldats arrivèrent» se mirent à genoux devant lui et le prièrent de leur donner sa bénédiction. D'une voix faible» il les engagea à défendre la sainte patrie et à rester fidèles et dévoués au Tzar, comme ils l'avaient été jusque-là. Me regardant avec des yeux éteints» il murmura : « J'ai une vieille mère ! »... Ce fut tout ce qu'il put dire» et il ferma les yeux. Sa respiration
devint inégale. Quand je m'approchai de lui pour essuyer la sueur froide qui lui baignait le front, il était déjà glacé... J'examinai pendant quelques minutes son visage, tâtai son front et ses joues, son pouls ne battait plus ; devant moi gisait un cadavre déjà froid. Me tournant alors vers les soldats, qui étaient restés à genoux, je leur dis : « Mes amis, maintenant tâchez de montrer pour la dernière fois votre dévouement envers votre chef: enterrez-le comme il doit l'être ». Mais tous répondirent d'un commun accord : « Mais, sœur, il dort profondé* ment, ne le réveille pas, laisse-lui reprendre un peu ses forces, voilà bientôt trois jours qu'il n'a pas fermé l'œil...
Ces braves gens ne voulaient point croire à la mort de leur chef bien aimé, et, comme les enfants, espéraient encore et toujours qu'il se réveillerait...
Combien amère et douloureuse fut leur espérance déçue !