EXTRAITS DU JOURNAL D*UN SOUS-LIEUTENANT D'ARTILLERIE
Sur la proposition du maître général d'artillerie qui engageait les officiers d'artillerie pour le service à Sébastopol, moi, Basil Vassilievitch Bezobrazoff, sous-lieutenant de la 8 e batterie légère de la 4 e brigade d'artillerie à cheval, casernée en 4855 dans la ville de Proskouroff, après avoir accepté» me suis rendu trois jours après en avoir reçu la permission à mon poste sous les drapeaux. Arrivé à Sébastopol, je fus désigné pour le 4* bas tion. Après m'être présenté au commandant de la 2 e section, le major-général Choultz, et au commandant d'artillerie, le capitaine de 1™ classe Mikrukoff, qui m'envoya au commandant du 4* bastion, le capitaine de 2 e classe Zavodosky, je reçus l'ordre de prendre immédiatement le commandement du bastion, devenu vacant par suite de la mort du commandant et pour étudier de près la position des batteries de l'ennemi.
Le quart au 4* bastion était le moment le plus dur pour moi. Quand nous y étions quatre, les vingt-quatre heures étaient divisées en quatre» ce qui me faisait un quart de jour. Mais cela arrivait rarement. Le plus souvent, on était obligé d'en monter deux par jour à cause des pertes survenues dans le corps des officiers. Ce service était fatigant par cela seulement qu'il arrivait souvent de le faire pendant la nuit. Quelquefois, on passait toute la journée du lendemain dans un état d'abrutissement. De plus , le danger permanent de la mort me mettait dans un état de tension nerveuse anormale ; l'air étouffant du bastion, toujours rempli d'un nuage de fumée provenant de la canonnade ou de la poussière soulevée pendant le jour par les obus ennemis qui éclataient près de nous et pendant la nuit par les travaux sur les retranchements du bastion, tout cela ébranlait tellement ma santé, que je commençais à craindre d'être condamné à traîner mes jours dans un hôpital quelconque au lieu d'accomplir de hauts faits de guerre. Mais bientôt je m'y habituai et je réussis à reconnaître la position ; le temps des épreuves était passé, et Ton me confia la batterie qui formait le flanc gauche de la face droite du 4* bastion.
Cette nomination m'a fait revivre et m'a rendu heureux, car elle m'a relevé à mes propres yeux. Enfin, me suis-je dit, moi aussi, j'occupe un des premiers postes sur la scène dont le monde entier est actuellement le spectateur, je suis commandant
d'une batterie de la première ligne de défense, éloigné de l'ennemi de quelques dizaines de mètres seulement ; le sort de la lutte contre lui est remis entre mes mains ; une partie de la défense du point le plus faible du 4* bastion m'est confiée. C'était justement le plus faible point puisque ma batterie, élevée sur un rocher, n'était même pas entourée d'un fossé. L'accès de ma batterie n'était entravé pour l'ennemi que par des herses qui couvraient tout l'espace en avant ; cette défense n'était pas certaine du tout, puisque la plus grande partie des planches, hérissées de clous, ont été mises en pièces par les obus de l'ennemi. Donc je tiens entre mes mains le sort de beaucoup de monde. Malgré mes vingt-deux ans, je suis commandant et il me sembla parfois que c'est ma batterie, qui est le point de départ de la route qui mène jusqu'au bâton de maréchal.
Je me suis bientôt habitué à ma batterie, à ma petite armée qui était sa défense et sa population ; je me suis rapproché de mes voisins ; j'ai été traité avec égard par les chefs du bastion, les commandants des régiments d'infanterie : de Tobolsk, commandant colonel Zelieny, de Tomsk, commandant colonel Lidoff et ingénieur colonel Gardner, ensuite lieutenant-général attaché à S. A. le Grand-Duc Nicolas Nicolaïevitch.
p'étaient ces deux régiments de Tobolsk et de Tomsk qui étaient la garnison de notre flanc du bastion, et leurs commandants habitaient au bas-
tion et se trouvaient nos voisins. Bientôt je fus tellement habitué à la vie du bastion» à ses dangers et à ses troubles, que non seulement mes sombres pensées du début disparurent, mais que cette vie même m'offrit un certain charme.
La lutte avec mon adversaire était un vrai plaisir pour moi. Je me suis battu avec lui plus souvent que ne le faisaient mes camarades avec les leurs, puisqu'il m'attaquait comme étant le plus faible, de toutes ses forces, avec l'intention à ce qu'il paraissait, de m'anéantir à tout prix. Mais je ne trouvai le véritable intérêt de la lutte que dans cette situation. Tout le monde était convaincu que je n'arriverais pas à résister. Mais pour moi il ne s'agissait pas seulement de résister, mais de vaincre. Pendant les fusillades avec l'ennemi, non pondant un bombardement, je me tenais comme au champ de manœuvres. C'est vrai, je ne répondais que par coups isolés au feu bien nourri de l'ennemi, mais c'étaient toujours des coups bien dirigés, puisque j'avais le temps de les poursuivre ; j'ai pu voir les projectiles tomber, et pouvant en apprécier par conséquent la certitude j'en garantissais l'effet. Je suis en mesure de le prouver en citant le fait suivant :
Un jour le colonel Gardner avait visité ma batterie pour s'informer des dommages causés par l'ennemi et du nombre de sapeurs. En parlant de reflet de nos coups, je lui proposais de parier que le premier projectile envoyé à l'ennemi tomberait dans l'embrasure de la batterie. Le pari fut accepté,
je fais tirer et le projectile tombe justement au point désigné. Admettons qu'il n'y ait eu là qu'un hasard il vaut néanmoins la peine d'être mentionné.
Pour le bombardement c'était une toute autre chose. La canonnade de l'ennemi me mettait dans un état vraiment pitoyable, non par sa force et le grand nombre d'obus qu'il m'envoyait puisqu'ils tombaient, dans la plupart des cas, Dieu sait où, mais parce que j'étais obligé de rester les bras croisés, sans pouvoir viser, grâce à l'épaisse fumée et à une nuée de poussière qui couvraient le champ d'opérations en cachant les points de mire, sauf au moment où ils étaient éclairés par les décharges. Ici je ne pouvais pas garantir la certitude des coups ; aussi ne voulant pas dépenser inutilement les munitions dont le transport aux bastions ne se faisait que très difficilement, je n'envoyais que très rarement des projectiles à l'ennemi , assez seulement pour qu'il ne crût pas m'avoir imposé silence.
Comparativement à moi, l'ennemi était dans une toute autre position; l'obscurité produite par la fumée et la poussière ne l'empêchait pas de viser, quoique ne pouvant point voir le point de mire, il soutenait un feu très nourri dans cette supposition certaine que chacun de ses coups arrivait au but, sinon sur ma batterie du moins sur la ville qui était derrière.
Au bombardement qui précéda la prise de nos redoutes avancées je fus contusionné à l'épaule. Dans l'intervalle, entre les bombardements du 5 juin et du 5 août, je fus légèrement blessé deux fois aux
jambes, notamment le 20 juin et le ô juillet, et les deux fois par le fait de ma propre imprudence. En fréquentant l'état-major, où habitaient les colonels Zelieny et Lidoff, j'étais obligé, pour gagner du chemin, de traverser une terrasse car cela demandait trop de temps de suivre les tranchées et où, d'ailleurs, on étouffait.
Cette terrasse séparait mes blindages de ceux de l'état-major, et c'est lui principalement qui recevait tous les projectiles qui passaient au-dessus du parapet du bastion. Pendant ce temps, notre vie avait été très monotone ; tous nos jours avaient été occupés par la lutte avec l'ennemi. Mais peu à peu nous nous étions habitués à cette vie ; ses manifestations qui, au début, avaient frappé nos yeux et nos sentiments par leur grandeur, nous parurent à la fin très ordinaires, ayant perdu leur caractère grandiose. Nous nous étions tellement familiarisés avec cette vie que nous passions la plus grande partie de notre temps hors des blindages, sans faire attention au feu de l'ennemi. Nous nous croyions hors de tout danger surtout quand une des batteries, celle-là justement qui pouvait canonner le dos de notre batterie et qui a même quelquefois essayé de le faire, avait cessé le feu, en voyant que ses projectiles passant au-dessus de la batterie portaient dans les tranchées françaises. Étant à l'abri, grâce à cette circonstance, du tir en enfilade, j'avais installé audessous du parapet de ma batterie un petit banc et j'y passais tout le temps ou j'étais libre à causer
avec mes hôtes ou à lire un livre; bien qu'un de mes camarades ait eu une main emportée par un éclat d'obus. N'ayant pas fait attention à cet avertissement, je manquai d'en être sévèrement puni.
Une fois, je me fis apporter le thé, contre l'habitude, au blindage et non sur mon petit banc ; pendant que je prenais mon thé, le banc fut mis en pièces par un éclat de bombe !
Voici quelques faits qui me sont arrivés pendant mon sei vice à Sébastopol :
1° Le 17 juin, je n'avais pas dormi de toute la nuit et je me promenais le long de la batterie en surveillant les travaux. Tout d'un coup, je me sens frappé au côté gauche par quelque chose de massif, mais je restais debout. Je me ta te le côté, je le sens mouillé ; je n'éprouve aucun mal à l'endroit frappé. J'entre vivement au blindage, je regarde : toute ma capote est ensanglantée; je me dis : probablement la chair est emportée puisque je ne sens pas la blessure; je me déboutonne, tout est sec. Grâce à Dieu, je suis sain et sauf. Je me rends avec une lanterne à l'endroit ou je m'étais senti frappé : c'est un pied d'homme tout en sang, que je vois par terre ! Alors je compris qu'un homme avait été mutilé par une bombe éclatée et que j'avais été frappé par le pied du malheureux.
2° Le 27 juin, à une heure du matin, nous étions ensemble avec le commandant d'artillerie du bastion, A. P. Spitzyne, dans mon petit blindage. Tout d'un coup, nous entendons une bombe tomber sur les
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marches d'en haut et les descendre une par une. Le moment était critique, notre vie ne tenait qu'à un fil. La bombe éclate subitement et un éclat assez haut en est projeté vers nous et Ta frapper le mur entre moi et Spitzyne. La secousse lut tellement violente et agita tellement nos nerfs que nous ne pûmes dormir de toute la nuità cause d'un bourdonnement terrible dans la tète. Le lendemain matin, nous sentions encore l'affluence de sang à la tête et nous nous en fûmes aux casernes de Nicolas où l'on nous posa des sangsues derrière les oreilles. Cela nous soulagea, mais toujours est-il que nous devînmes sourds, moi de l'oreille gauche, et A. P. Spitzyne, de l'oreille droite, car je me trouvais près du mur gauche du blindage, et Spitzyne près du mur droit.
3* Mon blindage se trouvait près du sentier par lequel les hommes montaient et descendaient incessamment de bastion à bastion, aussi se sauvèrentils souvent dans mou blindage quand ils étaient menacés par une bombe. Une bombe éclate une fois pas très loin de nous et un éclat en est projeté sous l'avant-toit de l'entrée du blindage. Là, plusieurs de ceux qui se sont abrités de la bombe ont été tués et blessés; un soldat a eu la tête emportée comme par un rasoir.
A* Le 9 juillet, une bombe lancée par l'ennemi
mit le feu à la garniture extérieure du parapet de
ia batterie. 11 était impossible de l'éteindre,
nisque la pompe qui était placée dans le fossé du
4 e bastion né portait pas jusqu'à ma batterie. Or, devant ma batterie il n'y avait précisément pas de fossé. Par conséquent celui qui aurait voulu éteindre le feu aurait été obligé de sortir sur l'endroit découvert et aurait été ainsi le point de mire de l'ennemi. Mais ici comme partout ailleurs, le soldat russe a montré qu'il était prêt à se sacrifier. Le maître d'équipage de ma batterie s'introduisit dans l'embrasure, sauta à terre et se mit à secouer le gabion enflammé, pendant qu'une grêle de balles sifflait autour de lui. Il se jeta à plat-ventre, puis se levant en un clin-d'œil, il recommença à secouer le gabion ; ce n'est qu'au troisième coup seulement qu'il réussit à éteindre le feu, mais il en fut quitte pour une légère blessure.
5° Le 15 juin, à l'occasion de la fête de mon père, j'ai en une petite réception dans mon blindage. Tout d'un coup, j'entends une bombe tout près de là. Je ferme la porte du blindage pour que la poussière soulevée par la bombe n'entre pas dans la pièce et je la tiens fermée avec la main, malgré l'opposition de mes hôtes qui restaient dans l'obscurité, puisque le blindage n'avait pas de fenêtre et que le jour n'entrait que par la porte. Pendant ce temps là, la bombe éclate et un petit éclat vient frapper la porte avec une telle force que je tombe par terre, me luxant le pouce de la main droite avec laquelle j'appuyais sur la porte. Mais quoi qu'il en soit, si la porte était restée ouverte, l'éclat eût été projeté dans l'intérieur du blindage et eût atteint quelqu'un
d'entre nous, comme il avait tout à l'heure frappé la porte. Parmi les hôtes qui m'avaient honoré de leur visite se trouvaient : le colonel Zelieny, le colonel Lidoff, le capitaine de l'état-major Vessel, et lattaché auprès du chef de la première et de la deuxième section, le hussard Poustorosleff, qui m'ont remercié de les avoir protégés.
6° Le même jour, vers quatre heures de l'aprèsmidi, je remarque que l'on se met à travailler à la plus proche batterie ennemie, sur le champ je dirige le feu contre elle; mais à peine ai-je fait tirer quelques coups de canon, que la batterie de mortiers, dite la « Blanche » attaque la mienne et je suis grièvement contusionné au côté gauche de la poitrine par un éclat de bombe. On me transporta aux casernes de Nicolas, où, une heure après, mes hommes viennent me voir. Je fus profondément touché par ces marques d'attention de la part de mes subordonnés temporaires (c'étaient tous des marins qui n'avaient rien à attendre de moi, — ils étaient tous décorés de l'ordre de Saint-Georges).
7° Un jour qui ne s'effacera jamais de ma mémoire ! le 22 juillet, vers trois heures, la batterie française la plus proche, composée de sept pièces, ouvre le feu contre la nôtre et dès les premiers coups, une de mes pièces est démontée, enfin, il n'en restait plus que quatre sur quatorze! Malgré des forces si inégales, le devoir et la conscience ne me permettaient pas de m'écarter du combat, d'autant plus qu'en * démontant mes
pièces, l'ennemi m'avait piqué au vif; aussi je décidai de lutter avec la dernière énergie, en concentrant le feu sur la batterie composée, la plus périlleuse pour moi. Elle était composée de pièces d'un fort calibre et j'avais avant tout envie de me venger d'elle. Je braquai moi-même les canons contre l'ennemi. Notre feu était peu nourri, mais terrible ; presque chacun de nos coups portait et un hasard heureux a voulu qu'ils portassent presque tous dans l'embrasure, de sorte qu'en deux heures et demie mon adversaire se tût, ayant cinq pièces endommagées et deux autres comblées. En apercevant la perte de son compagnon, mon plus proche adversaire cessa le feu lui-même ; moi aussi je cessai le mien, ne voulant plus perdre d'hommes : 15 sur ma petite batterie avaient déjà été mis hors de combat dans cette courte lutte. Je triomphai. Mon succès était évident et appréciable pour tout le monde. La joie des hommes de ma batterie était à son comble. Le chef d'artillerie du bastion vint s'informer des résultats de son attaque, et, voyant mon brillant succès, il le fit savoir au chef de la section, le major-général Schoultz, qui examina avec une longue vue les pertes de la batterie ennemie, s'assura de sa ruine et me remercia en disant que jetais digne de la croix de Saint-Georges. Aussi, en fit-il un rapport au chef de garnison. Le lendemain, l'adjudant général comte Osten-Sacken, se rendità ma batterie, examina également les ruines ,de la batterie ennemie, qui, pendant la nuit, 9'avait
pas encore eu le temps de se rétablir, m'embrassa, m'appela, en me remerciant» un brave et capable artilleur. Le lendemain parut un rescrit ainsi conçu :
« J'exprime ma sincère reconnaissance au souslieutenant de la 8 e batterie légère à cheval, Bezobra/off, qui, opérant pendant deux heures et demie d'abord avec 5 pièces et ensuite avec 4 contre des batteries ennemies à 7 pièces, et qui, n'ayant tiré en somme que 70 coups, a mis hors de combat 5 pièces ennemies, en faisant cesser le feu de l'ennemi et en lui imposant silence pour une longue durée, fait qui prouve les capacités de Bezobrazoff et l'exécution stricte des devoirs dont il était chargé.
« Comte, Osten-Sàcken. »
J'ai été ensuite décoré pour ce fait de l'ordre de Saint-Georges de 4 e classe.
8° Au cinquième bombardement, je fus blessé à la lête par un éclat, qui blessa en même temps le sous-officier et tua le maître d'équipage. On me transporta au blindage où je passai quelques heures, jusqu'à ce que le feu ennemi fut calmé. En route pour les casernes de Nicolas, je sollicitai, comme une récompense, du commandant d'artillerie, de ne nommer personne à ma place jusqu'à ma complète guérison, espérant la regagner bientôt. Le lendemain, on m'amena à la cote du Nord, chez ma sœur Barbe Alabine, chez laquelle je restai jusqu'au 24 août. C'est ma sœur elle-même qui m'a soigné,
qui m'a pansé, qui m'a lavé ma blessure et qui a veillé près de moi. Le 24 août, au point du jour, a commencé le dernier bombardement de Sébastopol. Pendant une demi-heure je contemplai sa violence. A îa fin, je ne pus plus rester spectateur étranger à cette lutte terrible ; ma batterie opérait sans moi ; elle présentait le point le plus faible , elle pouvait être prise. J'avais demandé de ne nommer personne à ma place, jusqu'à mon retour... Toutes ces pensées me déchirèrent l'âme, et, malgré ma blessure, qui n'était pas encore guérie, je me rendis au bastion, à travers une grêle de balles qui venaient à ma rencontre. Epuisé par de vives émotions, dont j'étais déjà déshabitué, affaibli par la maladie et la chaleur suffocante qu'il faisait, c'est avec peine que je me traînai jusqu'au blindage du chef delà section, le major général Schoultz.
Je trouvais là le conseil auquel assistaient les commandants des régiments de la 10 f division.
Le général Schoultz me remercia devant tout le monde pour la décision courageuse que j'avais prise d'aller partager avec les camarades le danger dont j'avais le droit de m'écarter. Apres m'être présenté à mon commandant, je me rendis à ma batterie ; mes hommes ne voulaient pas en croire leurs yeux et me reçurent avec une joie exprimable.
Dans le feu et la fumée d'une canonnade incessante, mes jours rentrèrent dans l'ancien ordre auquel je m'étais habitué dès le début de ma vie de bastion.
9° Le 27 août quand les Français attaquèrent la redoute de Schwarz, j'ouvris un feu roulant contre le flanc de la colonne des assaillants» aussitôt la plus proche batterie de 7 pièces me répondit par un feu bien nourri, qui causa beaucoup de dommages à la mienne. La partie supérieure du parapet de ma batterie fut mise en pièces par un des projectiles de l'ennemi, moi-même je fus enterré sous les sacs avec de la terre; cinq hommes furent tués et plusieurs autres blessés. Débarrassé des sacs et voyant les colonnes d'assaut se retirer, je dirigeai le feu de ma batterie contre mon adversaire le plus proche, décidé à ne pas cesser le feu avant d'avoir vengé les pertes essuyées. Mais la Providence en avait décidé tout autrement : bientôt nous reçûmes l'ordre de nous retirera la côte du Nord !... Les bras m'en tombèrent ! Il est difficile d'exprimer le sentiment douloureux avec lequel nous reçûmes cette nouvelle, d'autant plus que personne ne s'y attendait, après avoir repoussé avec tant de succès l'assaut de notre flanc. — Ail heures du soir, après avoir encloué les canons et recueilli le matériel, je ramenai avec moi mes hommes qui quittèrent la batterie la tête penchée tristement et des larmes plein les yeux. Nous passâmes sur le pont, qui courba considérablement sous le poids des hommes et des pièces, de sorte que nous entrâmes dans l'eau jusqu'aux chevilles. Arrivé à la côte du Nord, je transmis le matériel à la batterie de Michel et j'amenai les hommes au fort du Nord.
Quelques jours après cette mémorable retraite, je reçus l'ordre de dresser une batterie sur les hauteurs entre les forts de Constantin et de Michel, de l'armer et d'en accepter le commandement. Je me mis immédiatement à l'œuvre. La batterie fut nommée « le numéro 17 », et je commençai à opérer sur tout l'espace compris entre les docks couverts et le fort Alexandre.
La batterie a soutenu un feu très fort pendant tout le bombardement de la côte gauche.
Le 8 octobre, arrivèrent les réserves de Koursk et de Jeletz. Il faut rendre justice aux aptitudes du soldat russe : deux semaines à peine s'étaient écoulées depuis l'arrivée des réservistes, et cependant ils étaient déjà devenus de braves artilleurs, au moins en pratique.
Le 3 norembre, à peine avais-je tiré, l'aprèsmidi, deux coups de canon que j'aperçus par la fenêtre, près de la ville de Balaklava, un tourbillon épais de fumée qui, rougissant de plus en plus, finit par couvrir tout le ciel. Bientôt je sentis une trombe d'air si violente que je faillis tomber. C'était l'explosion du laboratoire ennemi où, d'après les on-dit, 50,000 poudes de poudre et quelques milliers de bombes venaient de sauter.
10 décembre. — Un brouillard épais au matin.
Quand il se fut dissipé, on aperçut un trois-mâts anglais qui était entré dans la baie de Sébastopol ; aussi le fort de Constantin ouvrit-il le feu contre
lui ; ma batterie se mit à le soutenir et en un quart d'heure le navire fut incendié.
De cette manière, en passant notre temps en de petites fusillades, moi et mes hommes nous nous sommes reposés jusqu'à la conclusion de la paix, sur la batterie n° 17 que j'avais créée. Nous avons joui de l'air frais, du tableau merveilleux de la mer ouverte et sans limites et de l'inoubliable Sébastopol située au-dessous de mes bouches à feu.