MEMOIRES D'UN COMBATTANT
LE SERGENT-MAJOR DU RÉGIMENT D'INFANTERIE d'oUGUTCH, LAZAR JEFRENOFF, EN RETRAITE
Depuis le 6 octobre 1854, j'étais à Sébastopol. Notre régiment était placé derrière les ailes de l'hôpital de Sébastopol. A ce moment-là on engageait des volontaires ; la plus grande partie de notre régiment se présenta, mais le commandement supérieur refusa de les accepter tous, puisqu'il était impossible de les envoyer contre l'ennemi. On ne choisit que les plus habiles et les plus courageux tireurs. Dans notre position, nous n'étions pas protégés contre le feu de l'ennemi et notre régiment fut déplacé et vint camper derrière les bâtiments de la place du théâtre. Un soldat qui traversa la place eut la tête emportée par une bombe. Alors nous reçûmes Tordre de nous garder contre les projectiles ennemis. Quant à moi, étant sergent-major, je me dirigeai chez l'adjudant du régiment pour recevoir des ordres, quand une bombe tomba à trois pas derrière moi, pendant qu'elle franchissait l'air, je faisais attention à ce
qu'elle ne .tombât pas sur moi, tantôt j'accélérais le pas, tantôt je m'arrêtais ; je me couchai immédiatement à plat-ventre, comme cela avait été ordonné par le commandant, c'est ainsi que je me sauvais ; la bombe éclata en faisant dans le sol un trou de près d'un archine de profondeur : les éclats de la bombe se dispersèrent et je demeurai sain et sauf.
Le 24 du même mois, notre régiment a pris part à la bataillé qui a eu lieu sur les hauteurs d'Inkermann, prèsdeSébastopol. Pour nous préserver contre la mitraille qui faisait rage tout autour de nous, on nous a cachés derrière des prunelliers. Le chef du bataillon, capitaine Roussanof, couché près de moi fut blessé au front et la même balle alla se loger dans la tête du soldat Souchoff; le soldat fut tué sur le coup. Le capitaine a été aussitôt transporté à l'ambulance, suivi par son frère qui avait aussi été blessé ; c'est moi qui restais à la tête du peloton et, malgré les nombreux coups tirés par nos ennemis, je ramassai promptement la quantité nécessaire de cartouches et les envoyai à mes tirailleurs. Dans cette affaire, nous nous sommes distingués, et j'ai reçu la croix de Saint-Georges.
En 1855, à Sébastopol, dans la nuit du 19 au 20 avril, la bataille dans les tranchées du bastion Scbwarz fut tellement acharnée qu'elle s'est transformée en combat à l'arme blanche. Un soldat, Mourachtine, placé à mes côtés, a eu l'œil crevé par la baïonnette d'un Français, mais au même moment
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ce Français fat blessé à mort par Mourachtine; c'était encore plus que « œil pour œil, dent pour dent ». Mourachtine, une fois guéri, a obtenu la croix de Saint-Georges et le grade de sous-officier. Beaucoup d'officiers ont reçu pour cette affaire des croix et des épées.
Dans la nuit du 10 au 11 mai, on s'est battu de nouveau à la ^même place; beaucoup des nôtres ont été tués derrière les batteries ; mais l'armée française a eu beaucoup plus de morts. Pendant la premièrejournée, les morts restaient sur le champ de bataille,, malgré la grande chaleur. De nos batteries, on voyait les blessés se remuer parmi les morts. Un de nous, un soldat intrépide, plein de compassion pour les blessés, remplit son bidon et le tenant au-dessus de la tète et sans armes alla, avec la permission du chef, hors des batteries, du côté des blessés ; il revint après les avoir désaltérés ; l'ennemi n'a pas tiré sur lui.
Un peu plus tard, j'étais blessé à la jambe par un éclat de bombe, malgré mes souffrances je n'allai pas à l'ambulance ; en récompense je reçus 5 roubles. Quelque temps après, j'ai reçu au bras droit et à la main de fortes contusions, néanmoins je ne suis pas allé à l'hôpital. Par suite de cette contusion et de l'œdème, la peau de ma main s'était gangrenée et sur le moment j'en souffris beaucoup. Mais je tenais à rester dans les rangs jusqu'à mon dernier souffle,.
jusqu'au bout de mes forces. Aussi le chef du régiment, le colonel Popoff, m'en remercia-t-il .plusieurs fois; il me donnait comme exemple. Au moment de ma retraite, il m'a donné un certificat d'excellents services.
Le 6 juin, on repoussa l'assaut sur les batteries du tertre de Malakoff ; chaque homme de la garnison de Sébasto^ol reçut deux roubles de gratification ; comme on ramassait les cadavres, le cheval du général Khrouleff buta contre deux soldats tués; on vit bien que ce n'était pas des lâches : leurs mains crispées tenaient encore leur fusil, les baïonnettes avaient transpercé la poitrine de l'un, un Français, et de l'autre, un sous-officier de notre régiment, de Siewsk. Le général les remercia ; « Merci, mes enfants ! qu'importe que vous soyez morts, vous êtes des braves. »
Sur le mur de la batterie, près de la redoute de Schwarz, se tenait une vedette pour prévenir contre le danger des bombes le personnel qui travaillait tout autour ; il criait chaque fois : « Gare la bombe ! » Mais il en tomba une juste auprès de lui; il n'eut pas le temps de se sauver et fut mis en pièces par les éclats. Pendant la nuit, un chasseur ramassa un bras arraché et l'apporta pour l'enterrer.
Un jour, notre régiment campait sur une place du marché. Il faisait chaud. Nous étions allés nous
baigner dans la baie, il y avait beaucoup de camarades de divers régiments. Voilà une bombe qui tombe au milieu de nous et éclate dans l'eau qui se met à bouillonner; personne heureusement ne fut blessé. Il est quelquefois avantageux de prendre un bain sous le feu de l'ennemi.
Après avoir fini notre garde» nous nous en allions chacun à notre place sous les toits. Le soldat Banni ko ff enlevait ses bottes ; au même moment sa jambe fut cassée au-dessous du genou par un fragment de bombe qui avait éclaté sur le toit. Il ne faut pas se déchausser à tort et à travers.
Dans un cabaret» onze personnes ont été blessées par une bombe qui a éclaté dans le cabaret même ; la mort y pouvait être agréable mais pas très utile.
Les scribes de notre régiment occupaient les appartements au-dessus des magasins de mercerie. Une bombe est tombée dans ces appartements, a traversé le parquet et a éclaté dans le magasin. Le parquet fut mis en pièces, la marchandise jetée ça et là, une grande glace brisée. J'ai encadré un morceau de cette glace, long de quatre centimètres, et je le garde comme souvenir de la guerre de Sébastopol ; c'est un bel héritage.
Dans un établissement de bains, situé non loin de notre camp, se trouvait une provision de balais secs ;
tous ont été mis en flammes par une bombe. La nuit sombre a été tout à coup éclairée par les balais en feu. L'ennemi s'est mis alors à bombarder l'établissement et les balais, ce qui nous a fait grand plaisir.
En même temps, les coups de fusil de l'ennemi ont fait éclater un grand nombre de bombes et d'obus préparés dans notre laboratoire. C'était un craquement continu. Des étincelles s'élevaient en gerbes, une fumée noire s'en dégageait. L'ennemi nous bombardait avec acharnement ; les bombes éclataient tout autour ; c'était encore pire que les balais.
Une fois, nous avons tiré sur l'ennemi derrière les tranchées. Notre fantassin Kostscheef a eu les deux bras emportés par un éclat qui lui a enlevé aussi son fusil. Ce qui prouve qu'il ne faut pas, par conséquent, montrer son flanc à l'ennemi ; du reste tout est possible .
Dans la cuisine de la 9 e compagnie, une bombe a coupé le cuisinier en deux et cassé la marmite au stschi ; ce jour-là, la compagnie fut privée de stschi et regretta beaucoup le défunt.
Pendant le dernier bombardement des 24, 25, 26 et 27 août, nous nous trouvions sur le bastion de la redoute Schwarz. Pendant l'attaque, un grand nombre d'ennemis furent faits prisonniers; nos
bombes firent beaucoup de victimes parmi les ennemis ; le champ de bataille en était couvert.
Dans la nuit du 27 au 28 août, nous avons quitté la ville de Sébastopol sur un pont mobile. Sébastopol présentait un tableau saisissant : tout autour des explosions nombreuses faisaient des ravages indescriptibles. On se croyait à la fin du monde! Partout des flammes, des étincelles, la fumée et la poussière montaient vers les nuages. Adieu, Sébastopol chérie !
Notre régiment était campé près de la montagne de Mekensiefi, le long de la petite rivière Tschernaïa. Tout d'un coup la terre est ébranlée par une explosion qui vient de se produire dans le camp ennemi. Nous sommes tous sortis de nos baraques pour apprendre ce qui était arrivé de si extraordinaire.
Notre commissionnsire Smirnoff racontait, qu'au moment où il achetait de la viande à Sébastopol, un bœuf attaché à l'abattoir au bord de la baie, se détacha, se jeta dans la baie et se mit à nager. Il gagna le rivage et commença à courir comme un enragé devant nos batteries. Les carabiniers tirèrent sur lui sans l'atteindre, enfin le bœuf disparut derrière un champ de Koulikoff. Il y a eu probablement quelqu'un qui a mangé de cette viande, mais ce ne fut pas nous.
C'était au début de la guerre de Crimée. La veille du 8 septembre 1844, nous nous préparions pour le premier combat sur la rivière de l'Aima; on avait mis du linge propre. Le fantassin Satukoff avait mis des bottes neuves et des « portianki » (chaussettes russes) propres ; il les garda pendant deux mois et ne les ôta qu'au moment où il fallut ressemeler ses bottes. On fut obligé d'en couper les tiges; on n'enleva les bottes que péniblement, tellement elles adhéraient aux pieds ; quant aux « portianki » ils ne faisaient qu'un avec la peau ; on mouilla la toile, et alors il fut possible de dérouler les bandes. Les pieds de Satukoff étaient en très bon état ; pourtant il est resté dans les rangs comme nous autres. Voilà l'importance d'une « portianka » bien enroulée et d'une botte solide. Prends-en note, infanterie 1 Une bonne chaussure est la chose fondamentale, avec elle tu arriveras à tout.
En 1855, notre régiment campait dans les fortifications du côté nord de Sébaslopol» Le premier jour de Pâques, en sortant de l'église après la messe, un obus a éclaté près de la sentinelle sans la blesser. Ce fait s'est passé en présence du maréchal Gortschakoff.
Un jour, nos soldats sont allés des fortifications du Nord à Sébastopol ; en rentrant ils nous ont raconté qu'ils avaient vu des petits-russiens venus pour emmener les blessés, qui s'étaient arrêtés sur
le pré. Voilà une bombe qui tombe près d'eux sans éclater, seule une fumée épaisse s'en] dégage; les paysans s'approchent par curiosité pour voir ce qui se passe» à ce moment la bombe éclate, tue un paysan et en blesse deux. Nous regrettions ces curteux.
Le fait suivant nous est arrivé dans ces mêmes fortifications : dans un pavillon où étaient enfermés des prisonniers français et anglais, la blanchisseuse a fait rougir au feu quelques bombes pour lessiver le linge; parmi ces bombes, s'en trouvait une qui nous avait été envoyée par l'ennemi et n'avait pas encore éclaté. Mise dans le poêle, elle éclate cette fois bien entendu ; le poêle est mis en pièces et les prisonniers en ont été quittes pour la peur. Nos soldats disaient aux prisonniers : « Voilà le cadeau que vous nous avez envoyé, et c'est vous-mêmes qui en profitez. »
Dans le combat du 19 au 20 avril, le sergentmajor Oboukhof est tué par une balle et tombe à la renverse; au même moment une moitié de son visage et le côté gauche de sa poitrine sont emportés par un éclat d'obus; la croix de Saint-Georges, qui était fixée sur sa poitrine est projetée on ne sait où.
A Sébastopol, on pouvait voir un grand nombre d'engins des plus variés : des bombes, des obus, des boulets. Les uns éclataient dans l'air, les autres
se dirigeaient en ricochet, jetant des étincelles tout autour comme une roue de feu ; il y en avait qui étaient en fer, troués de tous les côtés; un grand nombre de balles arrivaient à chaque moment; elles augmentaient surtout le matin et le soir, au moment où on changeait les batteries. Elles parcouraient le champ de Koulikoff dans toutes les directions, et Sébastopol n'était pas épargnée. A chaque instant, on voyait transporter des hommes tués ou blessés; dans toutes les rues et ruelles de Sébastopol, on ramassait les boulets et on les mettait en tas.
Voilà tout ce que je peux me rappeler; le temps passe, coule comme un fleuve, en emportant tout, le bien comme le mal. Mais je n'oublierai jamais ma Sébastopol chérie; son souvenir m'accompagnera jusqu'à la tombe.