EN RETRAITE
Quand la 17 e brigade d'artillerie reçut Tordre de quitter la ville de Borowsk, gouvernement de Kalouga, et de se mettre en route par Serpoukhofi, Toula, etc., les cadets de cette brigade furent obligés de quitter Moscou et de rejoindre leurs brigades à Serpouktioff. J'étais de ce nombre avec le titre de bombardier de la troisième batterie. Le 26 novembre 1853, nous avons quitté les casernes de Spasse sous le commandement de Smirnoff, sousofficier d'artillerie de 2 e classe. En route, selon notre désir commun, nous nous sommes arrêtés dans la chapelle de Notre-Dame d'Iwersk pour chanter un Te Deum et baiser la sainte icône.
A Serpoukhoff, nous nous sommes joints à nos batteries, et nous sommes partis en Crimée par Toula et Kharkoff. En passant, je veux dire quelques mots sur la manière dont nous étions reçus et reconduits
par nos concitoyens. Il y en avait qui nous regardaient de travers; ce fait m'a beaucoup affligé, mais il peut être expliqué par le grand nombre de soldats qui traversaient le pays. Toutefois, la plupart étaient des gens de bon cœur, qui nous traitaient comme des parents avec des mots affables et nous servaient tout ce qu'ils avaient de mieux. C'étaient surtout les prêtres qui nous réjouissaient le plus et notamment ceux qui, la croix à la main, versaient de l'eau bénite sur les soldats qui allaient risquer leur vie pour leurs amis.
Je dois surtout mentionner l'archiprêtre de Charkoff; il nous a reçus, le 27 janvier 1854, au milieu de l'église, entouré des saintes images, la croix victorieuse à la main. En plein air, au son des cloches, au milieu des défenseurs de la patrie, Tarchiprêtre a chanté le Te Deu?n. Je ne veux rien dire sur le discours qu'il a fait : les larmes témoignaient de l'effet qu'il produisait. L'archiprêtre a donné sa bénédiction, du pain et des saintes images à tous les soldats, et nous a congédiés en paix.
Pendant la longue campagne de Crimée, il m'est arrivé un fait extraordinaire qui servira peut-être de ligne de conduite aux autres ; il s'est gravé dans ma mémoire et m'a appris à être exact et infaillible dans l'exécution de mon devoir; il m'a aussi démontré, ce qui est l'important, combien Dieu est miséricordieux et proche pour tous ceux qui l'implorent.
C'était pendant la marche du 30 décembre 1853. La journée était à la neige et à la tourmente, le
froid très vif, le chasse-neige épouvantable. Il nous fallait faire 25 verstes de la station Gostomlia jusqu'à la station Kotomki, gouvernement d'Orel. La batterie eut grand'peine à parcourir cette distance. Presque tous les hommes étaient complètement gelés, chez l'un c'étaient les bras, chez l'autre les pieds qui souffraient du froid excessif, même MM. les officiers n'étaient pas épargnés. Aussitôt arrivés, il fallait selon l'habitude, arranger d'abord les canons. Sur la place, désignée pour le parc, la neige formait une couche épaisse et il fallait pas mal de temps pour l'enlever. Quant à moi, j'entrai sans faire halte, dans l'isbah pour me réchauffer, avec l'intention de ne pas prendre part cette fois-ci à l'arrangement de l'artillerie, et décidé à me reposer pendant ce temps; après, me disais-je, j'irai avec tout le monde dans les villages voisins. A cause du manque de place, tous n'ont pas pu rester à cet endroit et nous fûmes obligés de camper à 3 verstes du parc. Il est vrai que j'étais très fatigué par la neige épaisse et que j'étais arrivé avec beaucoup de peine, bien que m'appuyant tout le temps sur l'affût; mais les autres n'étaient pas moins fatigués ! Après m'ètre reposé un peu, je quittai l'isbah. Tous les soldats, l'artillerie une ibis en ordre, s'étaient déjà dispersés dans les villages. Le chasse-neige continuait, le froid devenait plus intense. Cela nô fait rien, me dis-je, maintenant je me suis reposé et je pourrai faire mon chemin tout seul. En route, je rattrapai un ouvrier de notre
batterie qui était resté en arrière; nous allâmes ensemble en bavardant. Mais peu à peu mon compagnon de voyage me devançait, je le suivais, mais il avançait toujours. En vain j'essayai de marcher le plus vite possible, mes jambes ne me portaient plus, elles étaient comme brisées au niveau des genoux et je ne pouvais plus bouger. Que faire ? Le tourbillon de neige me couvrait peu à peu. Je vis alors, que j'allais périr parla-gelée, car je n'apercevais personne ni devant ni derrière moi et le chemin était entièrement couvert de neige. A ce moment, je me rappelai mon procédé infâme à l'égard de mes camarades, mon départ de Moscou, les adieux que j'avais faits à Notre-Dame. Je commençai à crier comme un lépreux : Mon Dieu, je sais que je suis un misérable; mais tu es bon ! Ne me laisse pas périr ici ; mieux vaut que ce soit par le fait des balles ennemies au milieu d'un combat; tandis que cette mort honteuse n'affligera pas seulement que moi... Les larmes de repentir coulaient sur les joues du pécheur enfoui dans la neige jusqu'à la ceinture. Eh bien, le secours du Tout-Clément n'a pas tardé ! 'Je me suis levé et mis en route. Je ne sentais plus la fatigue et j'avançai comme si je n'avais pas été en marche depuis le commencement de la journée. Enfin, j'étais au milieu des camarades auxquels je racontai sincèrement tout ce qui m'était arrivé.
Le 24 octobre 1854. — A cette date, notre batterie était au pied de la montagne, jusqu'à 8 heures du
matin, quand après avoir traversé le pont d'Inkermann, nous montions très lentement les hauteurs, les projectiles ennemis nous saluaient déjà et le combat battait son plein. Bientôt, on rencontrait en route de nombreux blessés, en outre un général commandant, de je ne sais plus quelle division, mortellement blessé. Tout cela m'excitait beaucoup. Un de mes camarades, attaché avec moi au même canon, Victor Velikanoff, a attiré nptre attention par sa profonde tristesse. A ma question : « Pourquoi es-tu si triste ?» il a répondu : « Je serai tué ! Quant à moi, cela ne me fait rien, mais pendant mon congé je me suis brouillé avec mon père, et cela me tourmente beaucoup ». Je le consolai tant que je pus en lui disant, que s'il était tué il mourrait pour la patrie et recevrait la couronne du martyre; « pour ce qui concerne ton père, sois convaincu, que dans le cas où tu serais mort, je lui écrirais et que j'implorerais ton pardon». Velikanoff s'est tranquillisé un peu et m'a prié de remplir ma promesse. Pendant ce temps, la batterie s'approchait du champ de bataille; une balle ennemie avait déjà réussi à blesser le sous-officier Ounkowsky. Enfin, sous une pluie de projectiles ennemis, notre batterie a occupé la position et commençait à tirer. Ayant à peine tiré sept fois, mon camarade Velikanoff reçut une balle dans la région du cœur. Le malheureux est resté debout pendant quelque temps, courbé en deux et appliquant sa main sur la plaie, enfin il est tombé, en demandant de l'eau; on l'a emporté. Quelques
minutes plus tard, j'ai appris que Victor Velikanoff était mort. C'était une mort digne d'un brave soldat. Nous le regrettions tous parce qu'il était pour nous l'exemple de l'obéissance et de l'accomplissement du devoir. J'ai rempli pieusement la promesse que je lui avais faite avant la bataille.
Parmi les autres victimes de cette journée, je me rappelle surtout le canonnier A. Nowikoff. Une balle l'atteignit dans l'épaule, traversa la capote, la chemise et s'arrêta dans l'humérus. Cet accident ne lui a pas fait peur; il haussa, les épaules, retira la balle de la plaie, la jeta devant la batterie et dit en riant : « Reprenez-là, nous n'avons pas besoin de cela ! » J'ai eu peur de perdre encore un camarade et je lui ai conseillé de faire panser sa plaie. Mais il m'a répondu : « Je ne lâcherai pas le canon, à moins que de perdre mes jambes et alors on m'emportera, mais moi je ne m'en irai pas ». Et il est resté près du canon jusqu'à la fin du combat, remplissant son devoir de la plus belle façon. Nowikoff a reçu le grade de canonnier en chef.
Un autre canonnier V. Lobareff a reçu une balle dans le genou. Il s'efforçait de cacher sa douleur devant les camarades et restait, quoique courbé en deux, près de son canon. Enfin notre brave commandant de la division, le lieutenant Andreef a réussi à convaincre Lobareff à se faire soigner. Le pauvre diable a abandonné son canon, les yeux pleins de larmes. Le colonel Sorokine, chef de la batterie a voulu donner à Lobareff le grade de sous-
officier d'artillerie pour cet acte de bravoure et de zèle, mais Lobareff, dans sa modestie, a refusé cet avancement.
Le 18 décembre 1854. — Le bombardier V. Lobareff, blessé au genou, est venu pour reprendre son poste ; nons lui conseillons de rester tranquille pour ne pas raviver la plaie; mais Lobareff a répondu qu'il préférait mourir plutôt que de rester les mains dans les poches pendant le combat. C'était au moment où l'ennemi attaquait en très grand nombre le petit détachement de Tschergounsk, notamment notre peloton n° 4 commandé par le brave lieutenant Andreef. (Les autres pelotons de la batterie se trouvaient à droite à une grande distance). Le canon n° 8 a plusieurs fois forcé la cavalerie ennemie à se retirer, son embrasure étant détruite. Mais quand les bombes et les obus ennemis ont commencé à tomber sur nous drus comme la grêle, par ordre du chef de détachement, le général Kiriakoff, nous nous sommes retirés, accompagnés par la même grêle de projectiles ennemis. Mais, chose étonnante, nous n'avons alors perdu qu'un seul cheval. C'est avec plein droit que nous pouvions nous écrier : « Sachez tous que Dieu est avec nous ! »
4 août 1855. — Avant le 4 août, j'ai quitté ma brigade. J'étais attaché avec les autres sous-officiers de l'artillerie — j'ai reçu ce grade pour ma conduite dans le combat du 24 octobre — à la batterie n° 1 de Ja 16 e brigade d'artillerie, où il manquait des sousofficiers. La batterie était commandée par le brave
lieutenant-colonel Kondratieff. Dans la journée du 4 août, nous avons détruit trois batteries ennemies, Tune après l'autre, tandis que notre batterie, malgré les projectiles qui venaient de tous les côtés, n'a perdu qu'un seul sous-officier, Kostiouk, blessé à la jambe. Je veux dire quelques mots de ce dernier : le sous-officier Kostiouk était dans le premier peloton de cette batterie : il faisait son service avec zèle, était aimé par ses camarades et considéré par son chef. Mais les plus sages sont sujets à faillir ! Du reste j'écris ces lignes non pour le blâmer, mais plutôt pour l'édification de nous autres. Autant que je puis me souvenir, le sergent-major de cette batterie, Kisseleff, m'a communiqué les faits suivants : Quand la batterie se préparait pour le combat du 13 octobre 1854, Kostiouk s'était fait porter malade et était resté aux bagages sans prendre part à la bataille. Plus tard, quand la batterie se préparait à la grande sortie du 24 octobre, Kostiouk avait obtenu encore une fois la permission de rester aux bagages. 11 s'était donc encore retiré d'un combat. Voilà enfin le 4 août 1855. Le sergent-major Kisseleff était très malade et Kostiouk, le plus ancien des sous-officiers de la batterie, le remplaçait. 11 lui a bien fallu alors prendre part au combat Un obus, lancé par l'ennemi, tombé près du peloton n° 4, roulait lentement jusqu'à Kostiouk, qui était dans le premier peloton; il y éclatait en lui brisant le pied. Le malheureux se mit à hurler. Nous le regrettions. Je lui ai donné ma bande pour faire un pansement.
Alors j'ai entendu le chef de la brigade dire au blessé : « Voilà, cher Kostiouk, tu as eu beau te cacher, mais on ne peut pas éviter ce qui est écrit à l'avance ». On lui a coupé le pied ; la plaie ne guérissant pas, on fut obligé de faire une seconde amputation, ce qui a évidemment soulagé le malheureux. Il faut voir dans ce fait la haute justice du Tout-Puissant : Kostiouk a échappé à deux combats et deux fois on lui a coupé la jambe.