PAR GOLOVATY, CAPITAINE EN RETRAITE
Le 1 er avril 1855, par ordre supérieur, notre régiment, le régiment de Krementchoug, faisant partie de la 8* division de l'armée active, arriva après la prise de Silistrie, dans la partie nord de la Grimée. Il y séjourna jusqu'au 11 du même mois. La flotte ennemie, pareille à une forêt, entourait Sébastopol. Plus d'une fois, nous avons vu la tempête se déchaîner; près de la ville d'Eupatoria j'ai vu sept navires brisés, d'autres encore ont coulé, deux se trouvaient échoués sur un bas-fond: la nature elle-même travaillait à notre profit.
De temps en temps, les Français faisaient des manœuvres sur l'eau, tiraient des coups de canon pour nous menacer et ornaient leurs navires de drapeaux, en vue de nous attaquer, tout en procurant des distractions aux troupes. Souvent leurs navires s'approchaient de Khersonèse et tiraient des salves ; les ennemis auraient bien voulu entrer dans la rade, mais les deux batteries : celle de Nicolas et celle de Constantin, les menaçaient, en même
temps que les navires coulés formaient aussi un obstacle ppur eux. Souvent l'ennemi lançait des fusées vers la batterie Constantin qui lui répondait si bien que la flotte française se trouvait forcée de gagner le large.
Le 11 avril, nous avons reçu Tordre de nous transporter au sud de Sébastopol. Les soldats ne se possédaient plus de joie : « Depuis la prise de Silistrie, disaient-ils, nous sommes habitués à nous battre et nous marcherons contre les alliés pour le Tzar et la patrie ! » On nous a transportés à bord du navire Saint- Vladimir. Aussitôt débarqués, on nous a assigné nos positions pour nous envoyer de là aux travaux de fortification.
Le soir du 13 avril, les régiments de Krementchoug et de Poltava furent désignés pour travailler la nuit sur le tertre de Malakoff. L'ennemi connaissait l'heure où les régiments se relevaient pour les travaux et nous recevait toujours par un feu de carabine nourri, des bombes, des obus, des boulets et des fusées, de sorte que la terre tremblait et que le ciel paraissait incendié. Mais aucune force n'était capable de nous intimider ; elle ne faisait, au contraire, que nous irriter et nous exaspérer, chacun de nous était prêt à combattre à lui seul cent ennemis. Nous allions aux travaux en chantant, la pipe à la bouche, le chapeau sur le côté, un sac derrière les épaules. La moitié de nous travaillait, tandis que l'autre, tout armée, gardait les bastions.
Nos vedettes étaient, sur toute la ligne de défense,
d'anciens matelots, garçons résolus ; ils nous avertissaient de l'arrivée d'une bombe ou d'un € hérissé», comme ils appelaient les obus. Dans le cas d'une attaque, tout le monde abandonnait son travail pour repousser l'ennemi, et on s'en acquittait très bien, même contre des forces doubles. Les Français marchaient dans la nuit en colonnes serrées en vue de faire une attaque, mais cette attaque ne leur réussissait jamais. Cette nuit-là, l'ennemi nous bombarda fortement et ce bombardement ne cessa qu'à l'aube. Les blessés étaient emportés à l'ambulance Paulowsky. Notre artillerie grondait; elle couvrait les évolutions des régiments qui se remplaçaient les uns les autres : les travaux allaient leur train. Les officiers de génie, sous la conduite du général-adjudant Totleben, travaillaient comme des fourmis, malgré de grandes pertes d'hommes. Chacun de nous était décidé à se sacrifier pour la patrie.
Je ne peux pas m'abstenir de citer la sortie d'un matelot. Il gardait une pièce d'artillerie, lorsque devant lui une bombe éclata, emportant la jambe d'un soldat de la 5 e compagnie, celle qui portait le drapeau et était placée sous mon commandement. Le matelot prit dans ses mains la jambe du tué, chaussée d'une botte et cria fortement, s'adressant. aux soldats : « Qui donc d'entre vous a perdu sa jambe? » Un rire général se fit entendre.. Mais à l'instant même lui aussi fut touché : un obus lui arracha une jambe, et déjà on l'emportait sur un
bancard. 11 était pâle, mais ferme, sans gémir et sans crier. Les soldats répondaient à sa plaisanterie par une autre : « Prends maintenant les deux jambes à la fois », disaient-ils.
Tous les jours les troupes étaient en éveil, dans l'attente d'une attaque. Une grande prudence était observée sur toute la ligne. L'ennemi faisait des sorties sur différents points pour produire une fausse alerte, mais ne pouvait aucunement pénétrer dans Sébastopol, étant partout repoussé avec de grandes pertes.
A certaines époques, il arrivait qu'il était impossible de trouver un biscuit, la soif aussi nous tourmentait. Pendant la chaleur, quelquefois on n'avait pas le temps d'emporter les blessés ; les corps des tués étaient empilés comme des morceaux de bois scié.
L'atmosphère était affreuse ; souvent on s'endormait la tète appuyée sur un cadavre. Il est impossible d'oublier le spectacle qui s'offrait lorsqu'on regardait vers le nord, du haut de la ville : on voyait creuser des fosses pour les héros tombés, et enterrer, au son de la musique et avec des chants funèbres, le général, son état-major et les officiers supérieurs, couchés dans des cercueils roses.
Les batteries du nord faisaient beaucoup de tort à l'ennemi par leur feu plongeant, aussi les Français recevaient-ils avec peine nos présents russes. Et cependant, nos armes étaient d'ancien système et les bataillons de tirailleurs étaient seuls armés.
Si nous avions eu les armes actuelles, cinq armées françaises pouvaient venir attaquer Sébastopol, elles n'auraient jamais réussi. Mais en raison de l'étendue de l'action, le nombre de nos mortiers était insuffisant ; quant aux fusées, on n'en jetait pas du tout. Les mortiers auraient pu nous aider par leur feu plongeant, dirigé contre les tranchées des Français et jamais l'ennemi ne serait arrivé jusqu'à nous aussi vite. Et pendant ce temps notre hiver serait arrivé, cet hiver bienfaisant pour nous, mais funeste pour les Français, et les affaires auraient pu prendre une autre tournure.
Les pièces de nos navires gisaient pêle-mêle près de la rade, les armes blanches étaient jetées inutilement dans le faubourg Karabelny, tandis que dans les bastions on n'en apportait que peu, un nombre limité seulement. Plus d'une fois il m'est arrivé, dans la batterie de Paris, d'aller avec mes hommes pendant la nuit pour prendre dans la rade les pièces destinées à remplacer celles qui étaient hors de service. Nous étions obligés de les monter le long des talus raides et de les placer dans les créneaux, sous un feu infernal, et combien d'hommes avons-nous perdus ainsi ! Il aurait fallu le faire à l'aide d'une machine, tandis que, laite avec les mains, cette besogne causait beaucoup d'ennuis et était considérablement ralentie. Cependant, le temps s'écoulait, l'ennemi ne cessait pas sa canonnade, et nous gardions toujours nos armes pour une circonstance plus grave, tandis qu'il fallait les
employer tout de suite, car nous en avions en abondance. Il fallait répondre avec beaucoup plus de force, pour affaiblir les Français d'un coup et détruire leurs tranchées et leurs remparts.
Les batteries de Volyn et de Selenguinsk commandaient les positions ; les Français dirigeaient de la hauteur le feu sur le 1 er et le 2 e bastion ; le feu le plus nourri venait de la batterie Victoria d'où Ton lançait vers le nord des fusées et des obus plongeants qui, pourtant ne faisaient pas grand mal. Nos travaux s'avançaient assez bien; les créneaux, criblés pendant le jour, étaient réparés pendant la nuit. Les Français ouvraient toujours un feu très nourri pendant la nuit. Il m'est arrivé un jour d'être envoyé au poste d'observation à Kilen- Salke; les Français ont ouvert le feu, j'ai commandé à ma compagnie de faire un feu de salve et de s'unir aux forces de la garnison. Le feu a été fort: les Français étaient occupés cette nuit-là à établir une batterie et la couvraient de leurs colonnes.
Au premier bastion se trouvait la batterie de Paris, sous le commandement de Pereliechine, capitaine du navire Paris. Cette batterie était très bien armée. L'ennemi la bombardait impitoyablement des batteries de Volyn, de Selenguinsk et de Victoria ; une poudrière était installée au sommet de la montagne et il était impossible de passer par là, à cause du feu continuel. Le magasin était menacé d'explosion, mais on le réparait jour et nuit
malgré tout. Lorsque les nouvelles troupes eurent relevé les régiments du bastion, on a reçu Tordre de se diriger vers la rade, dans les tunnels qui, autrefois, étaient comblés et que le prince Ouroussoff, commandant de la 8* division d'infanterie, a découvert alors pour que les hommes y fussent à l'abri. Les bombes et les obus cabriolaient comme des moutons le long des talus ; les balles bourdonnaient comme des abeilles sur des tons variés. Du haut des mâts de leurs navires, les Français faisaient des signaux dans notre direction avec des plaquettes de mica ou des miroirs, et lorsque le reflet arrivait jusqu'à nous, aveuglant comme le soleil, des bombes innombrables se mettaient à tomber et une fusillade impitoyable commençait.
On nous avait remplacés et nous nous disposions à descendre vers la rade, mais notre mouvement a été aperçu par l'ennemi qui a ouvert le feu. Nous nous approchions de la poudrière. Sept bombes y étaient tombées. € Couchez-vous », criai-je à mes hommes. Pendant ce temps le général-lieutenant Khrouleff, notre courageux chef, notre camarade et ami, et avec lui Osten-Sacken, le comte Worontzoff et son état-major, visitaient notre ligne de défense. Des bombes éclataient devant eux, les soldats se jetaient vers la poudrière pour la réparer ; on s'est mis à courir sous la fusillade le long de la pente vers le tunnel, en plaisantant, on disait, en riant, que les balles savent nous faire courir, on se racontait des histoires gaies, on se demandait ce qu'il y
aurait demain. Le soir, Tordre est venu d'aller dès le matin au travail à la redoute de Kamtchatka. Les troupes sont allées vers des points différents. 11 est impossible de s'imaginer un feu aussi nourri que celui qui nous a poursuivis pendant ce mouvement. Une large tranchée était nécessaire pour nous permettre de passer. Nous étions descendus du premier bastion vers les deuxièmes bataillons des régiments de Krementchoug, de Poltava et autres, en avant de la redoute de Kamtchatka, en nous dirigeant vers les abris. Une forte pluie se mit à tomber en ce moment. Pendant une journée entière nous devions rester dans l'eau jusqu'aux genoux sous un bombardement affreux ; une bombe descendait quelquefois le talus et arrivait vers nous, pour « mourir » dans les abris. « Ce n'est pas tous les jours fête,» disaient les soldats en plaisantant sur son compte.
L'ennemi se disposait à nous attaquer et s'approchait de nous en colonnes ; à gauche des abris se trouvaient les fougasses et près d'elles le poste d'observation. Nos colonnes attendaient les Français. Les scaphandriers nous ont prévenus et la redoute de Kamtchatka a tiré sur l'ennemi jusqu'à l'aube. Au lever du soleil nons sommes arrivés sur nos positions, dans le faubourg Karabelny. Après le dîner, des hommes, par ordre supérieur, sont allés avec moi se laver et laver leur linge. Le soldat russe est en même temps guerrier, ménagère et blanchisseuse. Cela se passait près du magasin de réserve. En des-
cendant vers le rivage, j'ai aperçu un grand canon de bronze, visiblement un canon turc. C'était une pièce de gros calibre, d'une beauté de travail remarquable. On y voyait des ornements coulés figurant le croissant, exécutés avec beaucoup d'art. Si j'avais eu les moyens nécessaires, je l'aurai transférée sur le côté nord de Sébastspol. Mon cœur battait fortement et je pensais : Mon Dieu, comment se fait-il que ce trophée, acquis au prix du sang russe, ne puisse être transporté au nord de la ville pour être conservé comme une rareté ! Cette pièce a été probablement prise à Sinope ou pendant la bataille de Navarin et il serait dommage de la laisser aux mains des Français. Peut-être, diront-ils, pensais-je, que c'est par leur courage à eux seuls qu'ils l'ont prise aux navires ennemis. Le prince Ouroussoff, chef de la 8 e division d'infanterie, se trouvant dans le poste caserne de la ligne de défense gauche, me demanda et me dit : « Voici la croix de Sainte- Anne de 2° classe, surmontée de glaives ; prenez vos hommes de l'escorte avec vous et portez cette croix au capitaine Ribentzoff du 2 e bastion; décorez-le, en le félicitant pour sa bravoure de ma part, et priez-le de venir vers moi. » J'ai rempli Tordre. Sur notre chemin, une bombe tomba devant nous ; nous attendions qu'elle éclatât; tout d'un coup, un fracas retentit, ma bélière se rompit et je restai ébahi. Le comte Ouroussoff félicita le capitaine Ribentzoff. Bientôt après, ce dernier fut gravement blessé et quitta les rangs, et à sa place fut nommé le capitaine Wackausen.
On était au 6 mai. Les Français se jetèrent de bonne heure, à l'aurore, à l'assaut de toute la ligne; le soleil n'était pas encore levé, lorsque le sang coulait à flots ; mais notre brave général Khrouleff et tous ses compagnons ont laissé sur le champ de bataille 12,000 Anglais et Français. Les héros de Sébastopol, poussaient des cris de « Vive la Russie, vive le Tzar russe ! >
11 était touchant d'entendre les soldats, qui priaient qu'on leur donnât la permission de se jeter des bastions à la poursuite des Français. Deux jours après, a été conclu l'armistice; des pavillons blancs ont été arborés. Les Français portant leurs demi-cuirasses, sauf quelques-uns, restaient à moitié dans les tranchées et regardaient emporter les corps des deux côtés. Nos généraux observaient et ne permettaient pas d'examiner Sébastopol avec des longues-vues ni des jumelles. Tout s'est tu. Mais une fois les corps mis dans les tombes, les drapeaux enlevés, nos boulets volent vers les hôtes désagréables ; la bataille recommence et l'amitié est oubliée.
Les Français, battus dans la nuit du 11 au 12 mai, ont fait une attaque très énergique entre le 5 e et le 6 e bastion; la bataille dura toute la nuit; nos autres renforts étaient prêts à se mêler au combat à tout instant. Les Français tentaient de nous donner l'assaut. Au lever du soleil, ils se cachèrent dans des casemates de matelots et firent du feu. Le général Khrouleff prit la compagnie du régiment de Moguilew et ordonna de combler les casemates; les
Français, jugeant la situation dangereuse, les abandonnèrent; nos troupes les atteignirent el en firent une quantité considérable prisonniers, après leur avoir enlevé leurs armes. Nos soldats se tenaient les côtes en disant que le Français n'a pas voulu qu'on l'ensevelisse vivant et a préféré fuir ! D'autres Français ont été ensevelis et nos soldats montraient tant de zèle qu'ils se battaient pour ne plus avoir à faire de ce côté.
Le chef de la division, le comte Ouroussoff, m'a nommé avec ma compagnie dans la batterie à mortier, pour couvrir la redoute de Kamtchatka; j'y suis resté dix jours avec ma compagnie ; on n'avait pas une minute de libre; le feu des mortiers a détruit le 2 e bastion jusqu'à sa base. Que de difficultés on avait à travailler et à se défendre jour et nuit? Lorsqu'on nous envoyait de l'eau, c'est à peine si un tonneau sur dix nous arrivait; lorsqu'on emportait les cadavres et les blessés, une bombe faisait souvent sauter tout le monde, comme j'en ai été témoin une fois. Des batteries étaient détruites, des forteresses brûlaient; il se répandait une chaleur et une poussière insupportables, une fumée gris-jaune, composée de soufre et de poudre.
Lorsqu'une bombe éclatait, la fumée s'élevait difficilement au-dessus du sol; lorsque celle-ci pénétrait ensuite dans la gorge, il devenait très pénible de respirer. Nos soldats disaient : « Quel païen ! il a mis du tabac dans sa poudre et voilà qu'elle nous étouffe! »
Il était deux heures de l'après-midi, quand arriva à pied, sans être attendu, notre cher prince Gortchakoff à notre 2 e bastion; nous étions en chemise, mais il nous dit : « Ne vous dérangez pas, messieurs ; eh bien, comment allez- vous par ici? > Nous répondîmes : « Tout doucement, Dieu merci, Votre Excellence! »
« Eh bien, montrez-moi si les Français sont loin de la batterie, dit- il » et s'approchant des pièces, il monta sur un canon et prit la longue-vue. En regardant, il marqua sur son plan ; puis il demanda à boire et dit : « Adieu, messieurs; que Dieu vous vienne en aide, battez-vous bravement. Quant à moi, je ne vous oublierai pas, je ferai sur votre héroïsme un rapport à l'Empereur! ». 11 partit ensuite avec un convoi, sous un affreux feu d'enfer. Il faut croire que les Français l'avaient remarqué sans l'avoir reconnu, car il se produisit une véritable grêle de balles. Le prince nous a comme ranimés, nous et nos soldats. Les soldats se mirent immédiatement à dire : « Voyez- vous quels sont nos généraux; ils ne craignent rien, vont sans fusil et se moquent de tout le monde. Pensez donc, le prince Gortchakoff en personne est venu à nous ; que Dieu le garde ! Que devons-nous faire, nous, si lui ne se ménage pas? > Et ainsi de suite, ils commencèrent des contes et des récits. « Comment, disait-on, le prince Gortchakoff est venu nous demander comment nous sommes logés ! »
De nouveau, nous nous mîmes à fortifier; on éle-
vait des remparts pour affaiblir l'effet du feu. Le 1 er bastion de bandière, au-dessous du rempart de la batterie à mortiers, avait été occupé par le régiment des chasseurs de Zamaisky , qui s'était blotti derrière un rempart tout au long. Derrière le magasin de réserve avait été installée d'une façon imprenable la batterie de Henri, qui devait posséder des mortiers, mais elle n'avait que des affûts, car les mortiers n'ont pas été fournis. Il parut suspect à l'ennemi de ne pas l'entendre faire feu et il bombardait impitoyablement. Trois chevaux traînaient un tonneau d'eau; une bombe plongeante tombe et rentre dans la terre; le matelot qui gardait le canon s'abattit dans la casemate, en laissant les jambes seules dehors, le soldat du train qui conduisait le tonneau s'approcha de lui et le tira par les jambes en disant : « Le navire flotte !» et le retira de la hutte. Le matelot le remercia et lui dit : « Ne crains pas, je sais ensorceler les bombes ; en tombant la bombe s'enfonce immédiatement; fumons un peu maintenant ! » Soudain une autre bombe approche et s'enfonce à la même place. « Vois- tu, dit le matelot, si tu te caches, l'affaire tournera mal ». C'était la place où s'était arrêté le chariot et ou la terre à cause de l'eau répandue était devehue molle. Le soldat repartit pour chercher de l'eau et recommanda de ne pas s'abriter. « Quel sorcier est ce matelot », disait-il ensuite à ses camarades, et tout le monde se tordait de rire.
Le 20 mai, le régiment d'Alexapol, de Kremetot-
choug et une partie de celui de Poltawa, ont été envoyés au travail de nuit, à la redoute de Schwartz, dans la 6 e bastion ; le travail marchait bien et, au lever du soleil, on a ouvert un terrible feu d'attaque ; l'ennemi se jeta sur la batterie à l'aurore ; nous l'ayons repoussé et fait vingt prisonniers. Un officier français était étendu près de la batterie ; je me suis avancé; il a reconnu que j'étais officier et me pria de lui donner à boire; le soldat du train qui était avec moi le prit violemment par le bras pour le relever, mais l'officier cria : «Attends, attends! » Le soldat de l'escorte le lâcha; moi, en me retournant je dis avec colère à celui-ci : « Je t'attends aussi ! » J'ai donné à boire à l'officier et ordonné de le porter à l'ambulance au promontoire de Paul. En revenant du travail et en passant devant les murs de Sébastopol, nous y aperçûmes la grande image de la Sainte- Vierge devant laquelle brûlaient des cierges; chacun de nous pria avec ferveur et il nous parut que la Sainte-Vierge pleurait ; tout d'un coup une bombe s'abat sur le mur, juste au-dessus de l'Image; elle éclate, mais ne fait aucun mal à l'Image ni à nous. Les soldats disaient en se signant : « Dieu nous garde tous ! »
Le 26 mai, l'ennemi dirigea l'attaque sur les redoutes de Kamtchatka, de Wolyn, et de Selinguinsk ; il y avait là un combat indescriptible ; on transportait les blessés dans la batterie de Nicolas ; les sœurs de charité les soignaient; on en a presque rempli la batterie, de sorte qu'il ne restait plus de
place. Je n'oublierai jamais un soldat du régiment de Kamtchatka : sans bras ni jambes, il priait la sœur de charité : « Ma sœur, fais-moi donner à fumer et ensuite apporte-moi un verre de thé ». D'autres blessés gémissaient et lui leur disait: « Un soldat russe ne doit jamais pleurer ».
On était au 5 et au 6 juin; une canonnade fat faite tout le long de la ligne de défense de Sébastopol. C'était un enfer. Le 6 juin, toute la ligne a repoussé l'ennemi. Nous triomphions. Le 15 juin, les régiments de Krementchoug, de Poltawa et autres se sont jetés sur les postes de l'ennemi, devant le 2* bastion, et les ont battus à plate couture et détruits de fond en comble. On a emporté beaucoup de trophées, des mortiers de petit calibre et des fusils. Le 24 juin, à six heures du soir, l'ennemi nous a lancé du 1 er bastion de sa ligne de défense gauche deux bombes à la fois dans différentes directions, mais surtout dans celle de la poudrière. Soudain, une bombe éclata tout près de nous, arracha une jambe au clairon et me blessa moi aussi à la jambe gauche; on m'a amené à l'ambulance, au promontoire de Paul. Je n'ai pas voulu aller à l'hôpital, j'ai préféré rester dans les rangs jusqu'au dernier assaut du 27 août. A cause de la grande perte d'hommes, notre régiment fut transféré dans la réserve de la 5* section ; et avant l'assaut du 27 août il s'est produit des phénomènes étranges : le 18 août, le soleil à son coucher ayait un volume extraordinaire, n'envoyant pas de rayons, il avait l'air d'un
disque de cristal rempli de sang humain et entouré d'un anneau d'or brillant. Un peu plus tard, apparut un terrible nuage de sauterelles, qui s'abattit sur le côté nord. Ensuite, vers le soir, un boulet rouge, parti de la batterie à double visée, tomba sur le navire Berezagne; celui-ci prit feu, et les mâts en brûlant retombaient les uns sur les autres. Cela faisait mal à voir.
Le lendemain, un nouveau convoi fut incendié. Les soldats disaient : « Que nous arrivera-t-il encore, il faut attendre la an ! »
Vint le 27 août; on pousse des cris : « A l'assaut! » Et de la réserve où nous étions, nous nous jetâmes sur le 2 e bastion. Dans le 1 er bastion, se trouvait le régiment des chasseurs d'Alexopol avec la milice de Koursk, qui abandonna les fusils pour prendre les haches; alors commença une tuerie terrible; on s'est glorieusement et désespérément battu ; on a repoussé les Français du n° 2. Le commandant de la batterie nous dit : « Messieurs, faites donner les engins à mains, coupez, allumez et lancez par-dessus les remparts. » Lorsque les soldats se mirent à agir avec une grande impétuosité, les Français se voyant dans une situation très dangereuse, s'enfuirent tous vers le tertre de Malakoff. Les artilleurs voulaient charger les derrières de l'ennemi, mais les pièces étaient enclouées ; faute très grande : personne n'avait de foret!
Les officiers et les soldats montèrent sur les remparts et se battirent avec acharnement. Le capitaine
en second, Koukhin du régiment de Krementchoug, commandant la 2 e compagnie, enleva à un Français son guidon et ne voulait pas se rendre ; il reçut sept coups de baïonnette, fut élevé en l'air par des zouaves et jeté par terre. •
Qu'il était douloureux de voir le drapeau sanglant des Français flotter sur la forteresse de Malakoff ; nos armées brûlaient du désir de se venger de l'ennemi. Tout à coup parut dans le 2 e bastion le 5 e bataillon de tirailleurs, un vrai miracle ! Honneur et gloire au commandant et au 5 e bataillon de tirailleurs. Il faut remarquer que l'artillerie française envoya 100 pièces vers le dock. Elle voulait faire une décharge sur la batterie de Henri, mais le 5 e bataillon de tirailleurs fit une décharge sur le flanc de l'artillerie française. L'artillerie tomba et devint une barricade, de sorte que les colonnes ne purent aller à l'assaut.
En ce moment, arrivèrent des armées du côté du nord ; le feu devenait de plus en plus fort et cela dura jusqu'au soir.
Je me rappelle que le prince Vassiltchikoff vint et demanda : « Le 2 e bastion est-il pris? » — Non, Votre Excellence, il n'est pas pris ; il le fut, mais les nôtres l'ont repris ». — « Qui commande le bataillon ? Conduisez-y moi. » Je lui dis : c'est le général-lieutenant Schabaschinski.
Le général Vassiltchikoff partit pour le bastion n° 1 , il nous dit : dès qu'une troisième fusée aura été lancée de Khersonèse, vous allez vous replier
vers la rade et passer au nord de la ville. C'était tout ce qu'il y avait de plus pénible; je ne connais pas les sentiments des autres, mais quant à moi, je me sens malade maintenant encore à ce souvenir. J'eus préféré être tué.
La nuit vint. Une première fusée partit, puis une seconde, une troisième; j'étais au nombre des chasseurs qui protégaient le bastion. Je me dirigeai vers la rade, avec mes 37 soldats, tout ce qui restait de notre régiment. Nous descendîmes le talus, suivis d'une trace de feu, partie depuis le magasin de réserve tout droit vers le 2 e bastion et qui tout d'un coup se répandit en une pluie de feu, incendiant le ciel. Puis une bombe française nous éclaira d'un feu de Bengale. Mais il était déjà trop tard, nous avions atteint la rade.
A dix heures se firent entendre des cris; on appelait les soldats des différents régiments : « Ivanoff ! Gavziloff, Stepanoff ! Ici, ceux du régiment de Yakoutsk ! Ici, ceux de Zabalkanie ! Ceux de Iekaterinbourg sont là ! » On s'appelait les uns les autres, comme dans la vallée de Sandjar lors de la construction de la tour de Babel. Je me suis dirigé vers le navire Saint- Vladimir. Nous avons monté l'escalier, et bientôt nous étions transportés de l'autre côté sur la rive nord de Crimée.
Toutes les troupes russes étaient disposées sur le rivage. Sébastopol brûlait devant nos yeux; l'amirauté était incendiée; des mines, des maisons entières sautaient en l'air. On voyait les flammes,
on entendait les fracas et les gémissements des blessés; des canons tournaient dans l'air, des bombes, des obus éclataient. Plus loin on voyait brûler tout le rivage gauche de Sébastopol, les nôtres allumaient eux-mêmes les bâtiments. La flotte anglo-française s'approcha de la ville, fit un feu de salve et se retira. Les Français n'osaient pas se jeter sur nous; la clameur qui régnait dans Sébastopol se faisait entendre à 10 verstes de distance. Lorsque la ville fut en feu, la rade parut incendiée; les navires et les frégates étaient là, attendant leur sort. Le côté gauche de Sébastopol était plongé dans l'obscurité, éclairé par la lune naissante. La nuit arrivait; la fusillade continuait toujours, et sans cesse des mines et des poudrières sautaient en l'air. Cependant on ne faisait toute la nuit que transporter les troupes, sans aucune crainte.
Minuit vint. Le navire Saint- Vladimir s'approcha sous nos yeux du navire Paris, ouvrit ses écoutilles et s'enfonça; les autres en firent autant. La rade se vida. A l'aube un nouveau spectacle s'offrit à nos yeux : une mine fit sauter le promontoire de Paul et cet énorme amoncellement de pierres s'effondra dans l'eau ; son corps séculaire que personne n'a jamais touché fit entendre une plainte...
Aussitôt arrivées sur la côte nord, les troupes furent rangées en ordre. Un commandement se fit entendre et les régiments se dirigèrent sur Belbek; après un trajet de 6 verstes, on nous fit arrêter au
milieu des champs, et, les soldats étant très fatigués, il y eu une halte. A l'aube, un courrier passa, venant de Saint-Pétersbourg. « Quels sont ces hommes? » demanda le général. Nous nommâmes le régiment. « Et combien sont restés vivants? » « 37 hommes et 5 officiers » — « Sébastopol est-il pris ?» — « Non, mais on a ordonné de passer sur la côte nord ».
Le matin nous arrivâmes à nos positions et le 28 août je fus envoyé avec une escouade et la musique, à la batterie de Constantin pour chercher les drapeaux. Trois jours après, notre régiment fut mis en ordre et nous entrâmes dans l'avant-garde du général-major Teterevnikoff, près de lenisala, près du remblai où les Français occupaient leurs positions. Son Altesse Impériale, le grand-duc Nicolas Nicolaïevitsch, a daigné nous rendre visite et à dîné là. Il y avait alors au jardin l'orchestre de musique de la 8 e division et en avant étaient rangées les colonnes de cette division, composées de cosaques et de scaphandriers. L'ennemi, auson de la musique, s'est montré sur le remblai et s'est replié de nouveau sur la rivière Tchernaïa. Après le dîner, le grandduc a remercié et embrassé le général Soukhosanet. Puis il est parti. Le 1 er octobre a eu lieu le mouvement offensif de l'avant-garde du général-lieutenant Siemiakine près de Fotz-Sala et celui des avantgardes des généraux-lieutenants Ouchakoff et Montrésor, le premier vers Abat, le second vers Tatar- Osman. La division ennemie descendit vers le soir
du remblai çt alluma des feux sur tout le talus et dans toutes les gorges des montagnes. Le tableau était magnifique. Le lendemain matin, les Français ont fait une attaque contre nous, et les nôtres, placés de l'autre côté de la rivière, ont ouvert le feu et fait perdre leurs positions aux Français. Us avaient beaucoup de tués et de blessés, tandis que nous, nous n'avons pas éprouvé de pertes et il nous était possible de conserver nos positions. Peu de temps après, les Français allaient au fourrage; leur cavalerie marchait au pas, tandis que l'infanterie suivait de côté. Après avoir pris au village tartare voisin du bétail et du pain, ils se sont dirigés vers le remblai.
Bientôt, je fus nommé par le commandant de notre corps d'armée, le général Soukhosanet, instructeur de la milice de Kalouga de la 72 e troupe, de Peremychl. Au mois de janvier, il m'est arrivé de prendre part avec elle à la fusillade qui -a eu lieu sur le remblai, sous le commandement du colonel Oglobgio, en présence du général-lieutenant Soukhosanet, commandant de notre corps d'armée.
J'ai rejoint ensuite, avec la milice, mon régiment, et j'ai pris en mains le commandement d'un bataillon de chasseurs. Bientôt après, la paix fut conclue.
Vive la Russie! Vive l'Auguste Empereur, le Tzar Allexandre II et son Auguste famille ! On a crié : Hourrah ! Les soldats disaient : « Rentrons
maintenant chez nous, en Russie, pour nous reposer. As-tu entendu que c'est la paix? » — C'est vrai ? Dieu soit loué alors ! Fumons un peu !
Golovaty.