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LE SOUVENIR DE MES NOURRISSONS

PAR EUDOTIA ANDREFF

Je ne suis qu'une femme du peuple, mais je suis la nourrice et la bonne de deux héros, de mes deux chers nourrissons qui ont mérité de leur patrie le nom de « braves parmi les braves ». J'ai eu l'occasion d'entendre et de lire le récit des exploits de tous les héros de Sébastopol, récit où on leur rend complètement justice et, comme j'ai été témoin d'exploits aussi dignes d'attention accomplis par mes deux nourrissons, nourris, élevés et choyés par moi, j'ai cru de mon devoir de les raconter dans la mesure de mes sentiments et de mes forces, persuadée que j'étais que mon travail, malgré tous ses défauts, peut servir à conserver des renseignements qui, sans cela, auraient pu tomber dans l'oubli avec le temps ou même rester complètement inconnus.

Voici, en résumé, la biographie de mes deux chers nourrissons :

L'un deux avait cinq ans et l'autre trois, lorsqu'ils ont perdu leur mère. Leur père, au service dans la ville de Nicolaïeff, m'a confié le soin de leur enfance

et même, plus tard, la surveillance de leur instruction. Il ne reculait devant rien pour leur donner une bonne instruction : il a engagé un précepteur connaissant bien le français et l'allemand, et aussi des instituteurs pour leur enseigner les sciences. Lorsque l'aîné eut atteint sa treizième année et le cadet onze ans et demi, leur père les a fait entrer au corps de la marine. Ils ont passé brillamment leurs examens, furent admis dans les classes supérieures des cadets et, au bout de deux ans, ils purent entrer tous les deux dans la classe des officiers . C'était au moment où s'allumait la guerre de Crimée. Aussitôt que les deux garçons ont pu prévoir la lutte que notre Patrie serait obligée de soutenir contre la coalition des ennemis de l'Occident, unis aux Agariens, ils se mirent à prier instamment leur père de leur permettre de quitter l'école pour partir à la défense de la patrie. Le père, animé qu'il était pendant toute sa vie par le sentiment du dévouement au Trône, n'a pu rejeter leurs prières et s'est emprçssé de donner son consentement. Les deux frères arrivèrent aussitôt à Nicolaïeff, et de là partirent bientôt avec l'amiral Korniloff à Sébastopol, où ils furent nommés : l'aîné sur le navire « Ouriil » et le cadet sur le « Brave » . Leur père fut appelé également à Sébastopol pour y être attaché à la personne du commandant en chef. Moi aussi, je résolus de les accompagner pour me trouver avec eux et les protéger, autant que possible, contre les dangers. Je m'étais placée en qualité de ménagère chez

l'amiral Novoselsky, où j'eus le plaisir de les contempler presque tous les jours, en les [régalant de café et de gâteaux. L'aîné eut l'occasion de prendre part à la bataille de Sinope, ce qui lui a valu le grade de lieutenant. Le cadet a assisté à la bataille d'Alma. Au moment où l'ennemi attaquait Sébastopol au sud, l'aîné se trouvait attaché à l'amiral Novoselsky, commandant du 4 e bastion, exposé plus encore que les autres aux coups funestes et aux attaques de l'ennemi. C'est là que mon pupille montra son courage, vraiment noble, et son dernier exploit, accompli en présence des Grands-Ducs, du commandant en chef, de ses supérieurs et de ses camarades, et a laissé dans tous les cœurs un souvenir ineffaçable. Ce n'est pas seulement l'amour pareil à l'amour maternel que j'avais pour tous les deux, mais aussi le sentiment de la vérité et de l'admiration devant leurs exploits et leur abnégation qui me poussent à consacrer quelques lignes à leur mémoire, surtout à celle de celui qui a péri. Beaucoup déjeunes héros se sont distingués dans les murs de Sébastopol, mais je dois dire, en toute vérité et non-seulement à cause de mon amour pour mes deux pupilles, que la grandeur d'âme, l'abnégation vraiment chrétienne et le désir ardent de se sacrifier pour la Foi, le Tzar et la Patrie — toutes ces qualités réunies dans la jeune âme de mon pupille — doivent rester pour toujours dans la mémoire de ses compatriotes et démontrent que la patrie ne s'était pas trompée en le surnommant le plus « brave parmi les braves ».

Le désir de se sacrifier ne peut pas être plus grand, on ne peut pas se vouer davantage à la mort que lorsqu'on prend part à une sortie, car une sortie est la même chose qu'un brûlot, un bûcher, l'autel d'Abraham : Dieu seul peut sauver alors la vie. Quelle différence y a-t-il, eu effet, entre une sortie et l'allumage d'un brûlot? De même qu'en incendiant le navire ennemi, il n'y a rien de plus facile que de tomber victime de son explosion ou do celle de son propre navire, de même, pendant une sortie, chacun est exposé non seulement aux balles innombrables de l'ennemi, mais, au milieu des ténèbres, dans un combat corps à corps, la balle ou la baïonnette des siens peut aussi frapper.

La nuit du 30 novembre 1854, la veille du jour de l'apôtre Saint- André, mon pupille, choisi par l'amiral Novoselsky pour commander quatre-vingts matelots, fut désigné pour prendre part à la sortie, sous le commandement du colonel Golovinsky. On sait qu'aucune sortie n'était entreprise et ne réussissait sans le secours des braves marins de la flotte de la Mer Noire, et c'est pourquoi l'aîné de mes deux nourrissons, Léon Batianoff, fut désigné pour commander les matelots. Le jour de la sortie, Léon vint demander la bénédiction de son père. Tout en comprenant le péril qui le menaçait et le cœur plein de tristesse, celui-ci lui a néanmoins donné sa bénédiction, pareil à Abraham envoyant son fils au sacrifice. Aussitôt la bénédiction paternelle reçue, Léon plein de joie s'empressa de remplir le devoir qui

lui incombait. Accompagné de ses matelots, il s'élança le premier vers la tranchée française. Après avoir tué une multitude de Français et encloué tous les canons, nos guerriers ont fait prisonniers une vingtaine de Français avec leur officier et ont emporté quatre mortiers . Ceci est absolument exact : l'officier français qui se trouvait dans l'ambulance en même temps que mon pupille, ne cessait d'admirer le courage des guerriers russes et racontait qu'il y avait dans les tranchées françaises près de 200 soldats, sans compter les réserves, et que tous ont fui en traîtres. Mais la preuve la plus éclatante que cette sortie a été une des plus brillantes et que l'exploit de mon pupille est inoubliable, est fournie par Tordre envoyé aux troupes de la garnison de Sébastopol sous le n° 118, le 18 décembre 1854, par son Altesse le comte Saken.

Je ne peux pas m'empêcher de citer les dernières paroles prononcées par mon pupille avant sa mort, paroles qui ont fait jaillir des larmes à tous ceux qui étaient autour de lui. Lorsque, pour adoucir les derniers moments du mourant, le prêtre lui eut dit : « Consolez-vous et réjouissez-vous, vous mourez de la mort héroïque de Korniloff », mon cher pupille s'adressa à son père qui, agenouillé près du lit, pleurait et priait pour son fils, et lui dit d'une voix basse, mais distincte : « Ne pleurez pas, mon père, le prêtre m'assure que je meurs de la mort héroïque de Korniloff; je meurs maintenant consolé et vous devez vous réjouir en voyant que

votre fils a accompli avec honneur son devoir envers la Patrie. » Ces paroles ne démontrent-elles pas clairement, combien profondément il était pénétré de la conscience de ses devoirs civiques, qu'on lui a enseignés en même temps que les préceptes de la religion chrétienne dans sa maison paternelle ?

Dans une autre occasion, il montra également la noblesse de son caractère. Lorsque le fonctionnaire, envoyé par le grand-duc Constantin Nicolaïevitch pour proposer des secours aux officiers qui étaient dans le besoin, se fut approché de mon pupille, le premier jour où il reçut sa blessure mortelle, et eut demandé au nom de son Altesse Impériale, le général-amiral, s'il avait besoin de quelque chose et quels étaient ses désirs, il répondit, malgré le grand besoin où il se trouvait : « Je remercie Son Altesse pour sa gracieuseté, mais mon seul désir est d'être guéri pour me sacrifier encore pour la Foi, le Tzar et la Patrie. » Une telle noblesse de son cœur, un tel désintéressement dans les derniers moments de sa vie ont laissé une impression profonde dans les cœurs de ceux qui l'entouraient et ont fortement étonné le fonctionnaire qui s'adressa au père, le prit par la main et le félicita, avec toute la sincérité d'une âme russe, d'avoir un fils aussi brave. Mais ni les larmes de son frère, ni les chaudes prières du père, ni les souhaits sincères de ses camarades ne purent le sauver, et il mourut après neuf jours de souflrances. Les Grands-Ducs qui ont daigné le visiter plusieurs fois à l'ambulance lui disaient : « Quel brave garçon/

Quel brave garçon ! » Ces paroles étaient sa dernière consolation, et même en rendant le dernier soupir, il prononça en souriant les mots : « Brave garçon ! »

L'apôtre Mathias dit : « Personne ne mérite un amour plus grand que celui qui sacrifie son âme pour les autres » ; que le Créateur reçoive dans son sein sacré l'âme du jeune héros et qu'il repose en paix!

Quant au frère cadet, j'ai eu le bonheur d'assister à son exploit et je crois de mon devoir de le mentionner. Son acte a été accompli sous mes yeux, dans un moment terrible. De l'avis de tous ses camarades, sans exception, je puis dire en toute tranquillité de conscience, qu'il a conjuré le grave danger pouvant résulter d'une explosion de poudrière et a peut-être sauvé par là, au premier jour d'un bombardement terrible, la vie de son héroïque chef et de ses braves compagnons.

L'ancien commandant en chef lui-même, Son Altesse le prince Menchikoff, tout sévère qu'il était quant aux distinctions, lui a rendu justice et a daigné le mentionner dans un rapport particulier adressé au feu empereur, d'inoubliable mémoire, Nicolas Pavlovitch. Cet exploit a été accompli le 5 octobre pendant le premier bombardement, si terrible qu'on n'en trouve pas d'exemple dans les chroniques militaires. Ce jour-là, quand la balle fatale a atteint l'héroïque Eorniloff, lui mon pupille, se trouvait si près de lui qu'il fut éclaboussé par son sang. C'est lui qui monta aussitôt à cheval et

partit chercher le médecin. Ce même jour, jour triste et mémorable, il fut envoyé cinq fois du fort de Malakoff à Appollon-Balka avec différentes commissions: c'était extrêmement dangereux, car sur toute l'étendue à parcourir il devait passer sous des milliers de balles, d'obus et de bombes et cinq fois en rendant compte de sa mission, il s'est entendu appeler par feu le contreamiral Istomine : «Brave officier ». Lorsqu'il rendait compte pour la dernière fois de sa mission, on est venu dire au contre-amiral Istomine qu'une bombe venait de tomber dans la poudrière et un danger menaçait le fort et toutes les personnes qui s'y trouvaient. Le contre-amiral s'adressa alors à mon pupille et dit : « Voilà une occasion de te distinguer, vas-y et tâche d'éteindre le feu». L'autre n'a pas réfléchi un instant ; il fit le signe de la croix et se précipita vers la poudrière. Là, tout brûlé et blessé qu'il fût, il réussit, avec laide du Tout-Puissant, à éteindre le feu et à conjurer le danger d'une explosion. Toutes les personnes présentes le félicitaient.

Pour tous les exploits accomplis par eux, mes deux nourrissons ont reçu de la Patrie le nom de « Braves parmi les braves ».

Amen !

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