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A LA PREMIÈRE SECTION DE LA LIGNE DE DÉFENSE DE LA VILLE DE SÉBASTOPOL

Deux devoirs incombent à un guerrier: il doit bien connaître son métier et garder l'honneur de son pays. Un soldat étant un homme, un être doué de l'instinct de conservation, il doit, dans un combat, obéir à ce sentiment et se préserver du danger, sans toutefois oublier un seul instant son devoir sacré ?

La défense si longue de Sébastopol est un exploit accompli de la force de la Russie entière, et si les alliés ont pu occuper Sébastopol, ce n'est que grâce à l'inégalité des conditions de la lutte et des obstacles naturels qui n'ont pas permis à la Russie d'étaler sa force véritable comme les alliés.

Pendant sa défense, Sébastopol était pareille à un navire échoué sur un bas-fond, loin des côtes natales, et se défendant contre un ennemi qui l'attaque de trois côtés.

La Patrie est chère à chacun. Ce sont probablement les forces nutritives tirées du sol natal qui

font qu'un homme est attiré par une force invincible vers sa Patrie, quelque éloigné d'elle qu'il soit, et quelque agréable que soit son séjour à l'étranger. (Test ce besoin qui a poussé le capitaine LeontiefF, originaire de Sébastopol, à demander à ses supérieurs de l'envoyer à Sébastopol des usines métalliques d'Oural où il était en service. On lui en a accordé l'autorisation.

Pendant son voyage de l'Oural jusqu'à Sébastopol, LeontiefF a rencontré son ancien camarade Perekomsky, lieutenant d'artillerie de marine. Perekomsky qui, pendant le premier bombardement avait perdu, à un bastion, plusieurs os du crâne, ayant été blessé avec des pierres, revenait alors de Sébastopol après avoir été en traitement à Nicolaïeff.

Nicolas Mikhaïlovitch souffrait visiblement du voyage mais se consolait à la pensée de revoir sa ville natale.

La première chose qu'on voyait en arrivant aux. fortifications du Nord et en jetant un coup-d'œil sur la ville, c'était la longue ligne brisée des travaux de défense au-dessus de laquelle s'élevaient ça et là des tourbillons de fumée. Il était près de sept heures du soir. Le soleil jetait ses rayons sur lespositions droites et le mélange de l'ombre et de la lumière se disputant leur domaine frappait l'œil par sa teinte triste.

Après être descendue vers la rade, les voyageursont traversé à bord d'une barque la baie qui sépare-

le côté nord du côté sud et se sont trouvés dans le domaine de la guerre. A leur droite, se trouvait le palais de Catherine II; en face, l'Assemblée de la Noblesse, transformée en ambulance, où il y a si peu de temps encore on dansait avec entrain, sans prévoir que bientôt les murs de ce temple du plaisir allaient entendre les plaintes des blessés. A gauche se trouvait la large rue de Catherine, dont les trottoirs étaient occupés par des troupes qui bivouaquaient là.

. Leontieff est allé aussitôt à la recherche de son ancienne maison. Mais pas une pierre n'avait subsisté: ces pierres, la maison ayant été détruite pendant le premier bombardement, avaient été transportées peu à peu et employées pour les besoins de la 3 e section.

La première nuit à Sébastopol fut employée à observer les bombes qui volaient tout autour et à comparer leur éclat à celui des étoiles immobiles. La situation de la maison de Gouchtchine était telle qu'on ne pouvait voir, lorsqu'on était là, que l'action de la première section seule ; malgré cela on pouvait considérer comme très réussie la nuit passée chez le camarade qui occupait une dépendance de la maison. De temps en temps, on entendait distinctement des explosions et les éclats des bombes remuer les tuiles des toits voisins. Le camarade expliquait d'où venait l'étoile brillante et où elle se dirigeait pour tomber, comme un esprit malin, en semant autour d'elle l'épouvante, pour tuer ou

blesser les êtres vivants qui se trouvent sur son funeste trajet.

Le capitaine Paul Ivanovitch Arnaoutoff a travaillé au laboratoire de la marine pendant toute la durée de l'assaut. Le 18 mai, il occupait une dépendance de la maison de Gouchtchine, tandis que la maison elle-même et la cour étaient encombrées des lits d'hôpital, occupés par des blessés dont la guérison était douteuse. Des pensées variées lui passaient par la tête à la vue de ces défenseurs mourant en silence après avoir accompli leur devoir, et des chemins parcourus par les points de feu.

Le cœur se serrait à la pensée que peut-être après s'être endormi on ne se réveillerait plus. Au milieu de cet entourage et sous l'influence de ces pensées, on arrivait facilement à cette conclusion qu'il valait mieux mourir au bastion qu'en ville et qu'il vaut encore mieux mourir où Dieu le veut.

Le 19 mai, le capitaine Leontieff est entré dans la ligne de défense, en qualité de commandant des batteries à mortiers, disposés sur cette ligne,

Lorsqu'on montait de la rade d'artillerie vers la batterie de Chemiakine, on devait passer par un endroit où on entendait très distinctement le sifflement des balles. Les ennemis ayant investi Sébastopol du côté sud-est et ouest, il leur a été possible de voir quelques-uns de nos côtés faibles.

On n'a pas pu cacher à leurs yeux le chemin qui servait au transport des vivres à la section, aux déplacements des troupes et des soldats envoyés

pour des besoins divers. Ce mouvement, considérable à certaines heures, a pu être étudié des hauteurs situées vers le côté oriental et occupées par l'ennemi ; il était facile en même temps de diriger un feu de carabine sur les communications établies entre la ville et la première section.

Aussi, le capitaine Leontieff, en montant le talus, ne pouvait ne pas entendre le crépitement des balles et, par instants leur claquement, quand elles ricochaient sur les pierres de la route où qu'elles s'amortissaient sur les murs de défense. Quoi d'étonnant, dans ces conditions, à ce que plusieurs vies, nullement responsables sans doute des pertes causées à l'ennemi, eussent péri sur la route ?

Il y avait déjà longtemps que, encore dans sa première jeunesse, le capitaine Leontieff, avait eu l'occasion de faire connaissance avec la signification des balles. C'était lorsqu'il tenait garnison dans la forteresse de Guelendgiek, située sur les bords nordest de la Mer Noire. Là, une balle de montagnard arrivait rarement sans produire son effet. Silencieusement, ces balles frappaient à la façon d'un rôdeur de nuit, et Ton n'eût pu deviner d'où arrivait la mort. Tandis qu'aujourd'hui, sur Sébastopol, les balles des alliés s'abattaient franchement, annon* çant haut leur arrivée, et aussi désignant clairement le lieu de leur provenance ainsi que leur nationalité.

Sur la première section de la ligne de défense, les batteries à mortiers étaient installées, soit dans la cour des forts, soit derrière leurs créneaux. En

sorte que l'action de ces batteries à mortiers se trouvait subordonnée aux conditions de combat se présentant devant le bastion, la redoute, la batterie. Si dans le jour, les merlons du fort avaient été détruits, la nuit, on était obligé pour les reposer de faire un peu de trêve à l'action de l'ennemi, lequel, de son côté, avait aussi besoin de repos pour le succès de sa marche en avant. C'est alors que, pour ne pas attirer le feu de l'ennemi, la batterie à mortier fixe était obligée de se taire ou de se contenter tout au plus de quelques coups de feu. Mais cette trêve ne convenait pas toujours aux fonctions des batteries à mortier, dont l'objet était de ralentir les opérations de l'assaut.

Outre les mortiers, les batteries à mortier de la l re section comprenaient les caronades et les obusiers. Il va sans dire que les caronades, de même que les obusiers, ne pouvaient, à cause de leur calibre et de la disposition de leurs affûts, lancer leurs projectiles sous un angle abordable aux mortiers ; et c'est à cause de cela que les engins dirigés sur les devants de l'ennemi tombaient sous un petit angle et ricochaient pour la plupart, parfois très loin, éclatant en dehors du rayon des positions de l'ennemi.

Le jeu des batteries à mortier, sauf durant les quelques heures d'armistice accordées après l'assaut ,du 6 juin, ne s'arrêta pas. Ordinairement, c'était pendant la nuit des jours de bombardement que l'action atteignait son maximum d'intensité. Cela se produisait également tous les jours ou l'ennemi était

obligé, par ses tranchées, de transporter les vivres ou de déplacer ses troupes, Les projectiles, cepenr dant, n'étaient lancés qu'avec beaucoup de circonspection, et on peut dire que chaque bombe n'atteignait qu'avec sûreté ; de sorte que, malgré un nombre restreint de mortiers, notre feu ralentissait d'une manière sensible la marche des opérations de l'assaut, gênées déjà par un sol rocailleux, à travers lequel les alliés devaient se frayer la route vers nos positions. Nos soldats de Sébastopol n'avaient guère moins de peine que les alliés dans ce déblaiement du terrain. Pourtant, bien plus de bombes s'abattaient sur nos travaux que nous n'en lancions sur l'ennemi.

Le 29 mai fut un jour mémorable pour le capitaine I,eontieff. Ce jour-là, il eut l'occasion de constater le courage des artilleurs de la batterie à mortier, sur qui particulièrement pleuvaient des bombes de gros calibre, lesquelles tombaient si juste, que c'en était vraiment effrayant. Les rangs des assiégés s'éclaircissaient à vue d'œil. En dehors des bombes, labourant la terre et trouant les merlons, les fusils opéraient un feu sortant des limites ordinaires. 11 serait difficile de s'imaginer le chaos dans lequel se heurtaient les divers projectiles.

L'ennemi, après avoir pendant 30 heures de suite et sans relâche foudroyé notre flanc gauche, (les 5 e , 4 e et 3 e sections) se recueillit un moment, pour» tout à coup, diriger sa fureur sur le flanc droit, (les I e et 2r sections) . On ne sut d'abord d'où lui venaient ces renforts et comment il nous avait fait sortir de

l'état d'observation. Mais cela s'expliqua bientôt. Le soir seulement, nous connûmes les pertes des redoutes de Kamtchatka, de Wolhin et de Selengua, ainsi que la batterie de Zabalkanié. Nous reconnûmes aussi que l'assaut au fort de l'avant-garde, fortifiant la défense des bastions du flanc gauche avait coûté du sang au flanc droit Ce jour-là, chez les Français, une explosion suivie d'incendie se produisit, causée probablement par les fascines allumées.

Les troupes qui, les premières, avaient occupé les bastions de Sébastopol, s'étaient monté des abris et approvisionnées. Comme nous, nouvellement arrivés au fort, elles n'étaient pas obligées de se mettre en quête d'un refuge et de vivres. Tout ce qui est indispensable pour calmer la faim existait dans leur campement. Ily avait des cuisines, généralement montées en plein air, en quelque coin caché, d'après l'avis du cuisinier choisi parmi les matelots sagaces, coin où ne pouvait pénétrer qu'une balle folle, égarée, dont un Russe sait fort bien éviter l'aberration. Le cuisinier y cuisait les aliments ramassés de part et d'autre. En voyant ces installations de hasard, on avait de la peine à croire que la soupe aux choux (stschi) et la bouillie de gruau (kascha) fussent avalées sur les bastions avec autant d*appétit et que ces mets nourrissants pussent se préparer convenablement sur deux pierres faisant fonction de fourneau, ou dans le trou faisant office de four.

Journellement cependant, Pierre Stepanoff, le cuisinier, faisait preuve, à son semblable, du grand dévouement qui anime le cœur de tout Russe.

Avant que le réfectoire du bastion fut installé, on avait été obligé, pendant quelque temps, d'aller en ville où Ton ne pouvait manger qu'à la carte. Mais que de bonne volonté il fallait alors pour manger au restaurant de Sébastopol le dîner d'un rouble ? C'était pire que malpropre ! Sous les blindages, au moins, les dîners étaient tout autres...

Parmi ces blindages, ceux des officiers, à peu d'exceptions près, étaient si petits, qu'à peine deux ou trois lits pouvaient y contenir. On peut juger par là de la difficulté qu'il y avait à dormir sous ces blindages, en été. Et rien d'étonnant, par conséquent, à ce que la plupart des officiers restassent peu dans ces dortoirs, préférant dormir entre les canons, en se préservant au moyen de toiles de hamacs imperméables disposées en auvent.

Du 26 mai au 5 juin, progressivement, la canonnade habituelle augmenta. Par moments, elle se taisait; parfois elle prenait le caractère d'un duel. Ce dernier genre d'action s'accomplit une fois ainsi : la batterie française avait ouvert le feu sur le front gauche de notre bastion n° 6. Comme le bastion restait silencieux, le feu des Français s'échauffa et notre bastion répondit alors. Tandis que les Français tiraientà boulets de301ivres, notre bastion répondait par des bombes de 120. Le feu de la batterie française était vif et ses boulets étaient lancés les uns à

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la suite des autres. Nos bombes de 120 sortaient des bouches de canons soit par fragments ou bien se brisaient en morceaux pendant leur trajet, avant d'arriver à l'ennemi. Cette dernière circonstance provenait, non pas de l'explosion du projectile, mais du fait que ces bombes étaient d'anciens « brandskugel », dont quatre fenêtres sont bouchées par des dragées de fonte, et dont la cinquième contient le petit tube de la bombe. On conçoit que de pareilles bombes ne pouvaient que se briser ou éclaterdans l'intérieur d'une pièce de 120, ou bien encore qu'ayant heureusement évité leur destruction dans l'intérieur de la pièce, elles pussent faire explosion en chemin, obéissant à la tension de la trajectoire, laquelle, forçant le projectile d'avancer jusqu'au point désigné, agissait en même temps sur lui d'une façon destructive. C'était un spectacle désagréable ! Aussi est-ce pour y mettre fin que les batteries à mortiers lançaient leurs bombes aux Français. Alors commençait la canonnade partielle.

Le 5 juin de grand matin commença le bombardement général. Il dura vingt-quatre heures. Pour une action de cette importance, nous étions prêts; et il y a lieu de croire que nos efforts n'avaient pas été infructueux, puisqu'ils eurent pour résultat de repousser l'assaut du flanc gauche, donné le 6 juin. Dans cette journée mémorable, non seulement les projectiles, mais encore des pierres, pleuraient sur nos bastions et sur ceux de la première section en y ricochant âprement.

Le capitaine Leontieff, du bastion n° 5, se rendit au bastion n° 6. Le précédant de quarante pas, dans la même direction, un officier d'infanterie marchait, vêtu d'une capote grise de soldat. Le vent qui soufflait à la rencontre des marcheurs faisait flotter les pans de la capote. Alors, un boulet, passant près de Leontieff et à sa droite, atteignit l'officier de gauche, qui s'arrêta. Leontieff, le croyant blessé, se précipita vers lui; pendant que l'officier, retroussant le pan où le boulet avait fait un trou, se constatait lui-même indemne.

Cette aventure ne laissa pas de provoquer des discussions animées. D'aucuns croyaient l'officier contusionné, d'autres affirmaient le contraire. Cependant l'officier attestait ne ressentir aucune douleur. La bombe ne l'avait que doucement tiré parle pan, à la manière dont quelquefois son ordonnance faisait usage pour le réveiller.

Après l'assaut non réussi qui coûta à l'ennemi une dépense considérable de projectiles, un silence se fit. De temps en temps seulement, on voyait devant la ligne de défense s'élever une petite fumée blanche. Pour quelques instants alors, l'alarme était donnée. Mais l'action habituelle des batteries à mortiers ne se ranimait que la nuit. Ainsi, les unes après les autres, des journées entières se passèrent. On avait assez de repos pour pouvoir aller visiter les camarades blessés, qu'on avait transportés des bastions à l'hôpital, où, les uns étaient entrés pour dire adieu à la merveilleuse vie terrestre, où, les autres,

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après avoir supporté la commotion organique, devaient se lever du lit hospitalier pour continuer de vivre avec une infirmité incurable, sort triste, mais respectable !

On plaçait les officiers gravement blessés dans les forts les plus voisins, au nord, C'est dans l'un de ces forts que Leontieff trouva son cher ami Stanislovsky, capitaine d'artillerie de marine, décoré de la croix de Saint-Georges. Là, il était étendu sans connaissance, tandis que la sœur de charité compatissante chassait avec soin les mouches importunes qui se glissaient sous la mousseline couvrant le visage du malade. Leontieff apprit, de la sœur de charité, que son ami venait de subir la double amputation des jambes, jusqu'aux genoux. A ce moment, un médecin, qui s'était approché du lit du blessé, dit à Leontieff que l'amputé était perdu pour ses amis. Ce fut une triste nouvelle ! Longtemps, Leontieff demeura près de son ami qui, de temps en temps, prononçait des paroles démontrant que ses pensées étaient toujours au tertre de Malakoff. Et Leontieff se rappelait le passé, le temps de sa liaison intime avec cet homme qui mérita absolument ce qualificatif très significatif « d'homme » : sa haute taille et sa corpulence d'athlète, son visage expressif et respirant la franchise, son âge dépassant à peine les limites finales de la jeunesse, son caractère belliqueux ennobli par la générosité, tout, chez lui avait été en harmonie, tout s'était dirigé dans la voie du bien.

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Et c'est un tel homme qui devait mourir d'un éclat de fonte dont il venait d'être frappé et qui lui avait arraché une partie du pied?... Hélas! Stanislovsky mourut, en effet. Leontieff ne put môme pas jeter une poignée de terre sur sa tombe.

Leontieff se rendit après dans un autre fort pour causer avec le lieutenant-colonel Stankevitch, un ami d'enfance. Enveloppé tout entier de diachylon, le visage d'Alexandre Ulutch n'était pas reconnaissable. Seulement, au-dessus de la bouche et sous le* nez, on avait laissé des jours correspondant ; de sa main gauche, en outre, laquelle il ne pouvait soulever qu'avec douleur, deux doigts se voyaient à moitié, grâce à une autre ouverture du diachylon, et c'était de ces doigts que le malade, impatient par nature, s'efforçait à maintenir le brûle-gueule qu'il fumait, tout en grognant de ce qu'il y eût de la poudre dans son tabac. La bonne sœfor de charité ainsi que le fidèle ordonnance de Stankevitch, s'empressaient simultanément pour lui changer son tabac, lui offrant cigares et cigarettes, mais le colonel restant persuadé du mélange de la poudre à la fumée du tabac, avait encore d'autres exigences, que les patients gardes-malades tâchaient aussi de satisfaire. On n'eût pu dire qui était ce malade, exigeant qu'on lui versât les médicaments avec de grandes précautions; de même qu'on ne peut se faire une idée des soins qu'il fallait pour conserver, à ce moribond enflé et immobile, la faible vie qui, pourtant, se manifestait avec conscience. Stanke-

vitch avait été brûlé par une explosion de poudre et ce n'est pas de prime-abord qu'on eût pu décider s'il était mort ou vif.

Lorsqu'on eût remarqué qu'il donnait encore des signes incontestables de vie, on le transporta sur la cote Nord de Sébastopol pour le soigner. Il convient de remarquer, à ce propos, que le sergent Perekomsky, venu à Sébastopol en même temps que Leontieff et se trouvant au bastion, avait été aussi bientôt gravement blessé.

Le capitaine Leontieff vit l'explosion de la poudre carboniser les hommes. Trois personnes avaient été placées près de la batterie à mortiers, une dizaine de pas en arrière d'un mortier de 200 livres. L'un de ces hommes tenait un baril de cuir contenant une charge de neuf livres environ. Deux autres avaient été postés auprès d'une bombe enveloppée de cuir, prêts à l'approcher de la pièce au premier signal. Lorsque le signaliste cria : « Bombe ! » les servants s'écartèrent en même temps que les artilleurs prêts à soulever la bombe. Le garde-feu en fit autant, après avoir posé à terre le baril à poudre. Tout droit, la bombe tomba dans le baril. Au même instant, une explosion se faisait entendre, et trois hommes furent brûlés. L'un de ces martyrs se leva instinctivement..., mais quel spectacle affreux présentait son corps ! Quelques débris de ses vêtements brûlaient encore ; sur son corps une cloque sous-cutanée générale s'était formée; la peau, par places, était brûlée jusqu'aux nerfs. On jeta quelques gouttes

d'eau sur le malheureux afin d'éteindre le reste du feu, mais il tomba sans connaissance.

Il est impossible d'expliquer de quelle façon A. J. Stankevitch, qui se trouvait sur le lieu de TexplosiQn, ait pu échapper à la mort. Peut-être notre bombe, pesant 500 livres, et enveloppée dans du cuir, n'avait-elle pas éclaté : cela est possible dans les cas où le tube des bombes est hermétiquement bouché.

Le matin du 6 juin, les colonnes assaillantes, après nous avoir, pour la dernière fois, tourné le dos, se dissimulèrent dans leurs tranchées. La fusillade qui jusqu'à ce moment était si nourrie qu'elle couvrait même les coups de canon, diminua, puis se trouva réduite à des coups de fusil isolés. Au milieu de cette belle matinée bien calme, lorsque ie soleil venait d'envelopper Sébastopol de ses doux rayons caressants, en ce beau moment, un tourbillon de fumée, produite par l'explosion d'une bombe en lair, monta du parc d'artillerie.

Encore et encore... les tourbillons s'étendaient paresseusement se réunissaient entre eux pour n'en former qu'un seul pareil à un nuage s'augmentant d'un moment à l'autre et traversé par des éclairs de feu qui rivalisaient avec la lumière solaire. Un grand fracas accompagnant ce phénomène, on comprit aisément que c'était un magasin de bombes, installé dans la cour, en contre-bas de la batterie n° 8, qui venait de sauter. Mais il demeurait impossible de dire quelle était la cause de ce malheur. On

affirma, plus tard, que le magasin avait été allumé par une bombe ennemie. Et, en effet, pendant toute cette nuit assez obscure, les navires ennemis s'étaient approché à plusieurs reprises de la batterie n° 10, en faisant chaque fois un feu de salve sur notre flanc droit. Cependant, malgré la forme des tourbillons de fumée qui s'élevaient dans l'air à une hauteur prodigieuse, il nous avait semblé qu'au-dessous du magasin de bombes se trouvait une charge de poudre et que c'est cette charge qui avait projeté les bombes, lesquelles, ensuite, avaient éclaté en l'air.

Après le 26 mai, il y eut des changements considérables ; Sébastdpol se vida : tout ce qui put être transporté le fut dès lors sur le côté nord ; le reste, les choses les plus indispensables, étaient placées dans les solides casemates delà batterie de Nicolas. C'est là aussi qu'on organisa l'ambulance. Des temps durs arrivèrent alors.

Le 5 juin, vers le soir, le capitaine Leontieff, se trouvant à la batterie de Rostislaw, eut la tête contusionnée par une pierre; c'est pourquoi, le lendemain, il s'en fut à l'ambulance. Là, se trouvaient les blessés, venus les uns pour chercher des soins et demander une consultation en racontant leur cas comme ils le pouvaient, et les autres, pour formuler leurs derniers désirs. Autant que possible on les soulageait après les avoir tous écoutés. 11 serait difficile d'imaginer une résignation vraiment aussi chrétienne et un zèle aussi sincère avec lesquels le personnel de l'ambulance consolait les

militaires souffrants, couchés ou assis en des attitudes variées. Ce matin-là, ils étaient nombreux. C'avait été une période de bonheur pour Sébastopol, aussi étaient-ils tous fiers d'avoir bien défendu la ville. C'est sans doute parce qu'il était entouré d'une auréole de gloire, que le spectacle présenté par l'ambulance ne paraissait pas aussi pénible que sa réalité même.

Muni d'un document lui permettant d'entrer à l'hôpital, le capitaine Leontieff quitta l'ambulance. A vrai dire, il avait l'air d'un homme no comprenant pas très clairement ce qui se passe autour de lui. Un mal de tête très pénible et une faiblesse générale confondaient ses idées. Comme il approchait du port, Leontieff rencontra un voisin, Nicolas Ivanovitch Khartchevnikoff.

— Je te félicite pour tes étrennos! lui dit le voisin, en plaisantant.

— Merci !

— - Où te diriges-tu? poursuivit-il alors plus sérieusement.

— Là où il y a de l'eau fraîche.

— Je connais une source d'eau vive. Allons vers elle!

Khartchevnikoff le conduisit à bord du navire Grosiastchy où il y avait, en effet, de l'eau vive, comparativement à celle apportée à la première section, eau qu'on conservait dans des récipients en fer. De plus, l'aimable voisin, qui commandait, du reste, le vaisseau, entoura Leontieff de soins inces-

sants, de sorte qu'au bout de quatre jours celui-ci put retourner à sa section poursuivre ses occupations ordinaires.

Vers le 10 juin, les fortifications de Sébastopol renaissaient de leurs ruines à la façon d'un phénix fabuleux surgi de ses cendres, et cette comparaison se trouve ici juste à sa place. Elles avaient un air imposant. Alors le temps nous sembla long. On s'ennuyait même, et souvent il nous arrivait de nous fâcher contre l'ennemi dont l'attention ne se portait pas sur nous, tout comme s'il se fût reposé sur ses lauriers. Dans le jour, les alliés nous paraissaient devenus moins animés, peut-être parce qu'ils avaient bien mangé, mais en même temps, d'autres soupçons nous venaient à l'esprit. Un temps s'écoulait ainsi ; puis, dès que les canons recommençaient à gronder, la chaude conversation des ennemis, vers onze heures du matin, cessait complètement et tout d'un coup. Alors, un silence de mort régnait, et cela jusqu'à ce que les chaleurs cessassent. C'est à cause de la saison et du climat du pays, que les deux ennemis ne pouvaient agir autrement.

Le 28 juin, l'amiral Nakhimoff quitta le service du bastion. Les bastions de la ligne de défense de Sébastopol, seuls, peuvent savamment parler de l'activité employée dans les derniers temps de son service, car ils étaient fortifiés sous ses ordres. Tous les services rendus à la Russie par ces travaux de courte durée doivent être dus à la force morale, à la volonté de cet officier qui ne connaissait pas

l'envie et ne faiblissait pas devant les exigences des passions humaines qu'il cachait toujours sous une forme attrayante pour plus sûrement atteindre son but.

Le capitaine Leontieff, indépendamment de ses contusions avait reçu plusieurs coups dont il n'avait pas parlé à l'ambulance. Le 26 mai, se trouvant au bastion n° G, il avait été atteint à la tête et à l'épaule droite par la terre soulevée par l'explosion d'une bombe ; le 1 er juillet, à la batterie de Rostislave, il avait été atteint, du côté gauche, à la poitrine, au front et au bras, par une planche arrachée de la cantine du bombardier par un éclat, de bombe qui le précipitait de sa banquette; le 26 juin, se trouvant à la batterie à mortiers du 5° bastion, il avait été atteint au mollet de la jambe droite et au côté droit par des pierres arrachées d'un rempart.

La contusion du 5 juin, ainsi que les nombreux coups sans importance reçus par lui, avaient à co point ébranlé la santé du capitaine Leontieff, qu'il ne pouvait rester longtemps debout, pris d'étourdissements. Il s'évanouissait même et crachait le sanj. C'est pour cette raison que Leontieff fut envoyé, le 8 juillet 1855, à Nicolaïeff, pour y être soigné.

La 30 avril 1856, le capitaine Leontieff 1 er , du corps de l'artillerie de marine, par ordre de l'empereur et en récompense de son courage au siège de Sébastopol, était nommé chevalier de Tordre de Sainte-Anne de 3° classe, surmonté de glaives.

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Les qualités montrées par le capitaine Leontieff pendant la défense de Sébastopol résidaient en l'accomplissement ferme et courageux de ses devoirs militaires, ce qui avait permis une action utile des batteries à mortiers de la. première section contre l'ennemi.

En 1863, le capitaine Leontieff fut nommé lieutenant-colonel, et le 8 novembre 1865, il était mis à la retraite, pour cause de maladie, avec le grade de colonel et le droit d'en porter l'uniforme. En outre, il lui fut accordé une pension de 430 roubles par an, payée par le Trésor, indépendamment des 160 roubles 25 copecks, par an au^si, et payés par la caisse éméritale de la marine.

DlMITRI NlKIFOROVITCH LEONTIEFF,

Colonel en retraite de Parti llerie de marine.

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