DE LA GUERRE DE SEBASTOPOL
Dès le premier jour du siège de Sébastopol, je me trouvais détaché au service de la 4 e section, à la 3 e ambulance installée dans les baraques construites au contre-bas du fort de Malakoff. De nombreux blessés y furent apportés au cours du bombardement de ce fort, bombardement qui avait lieu aussi bien du côté de la terre ferme que du côté de la mer. Parmi ces blessés, il y en avait un certain nombre de frappés mortellement. L'amiral Korniloff et les autres défenseurs célèbres de Sébastopol étaient trépassés en ma présence, après s'être confessés et avoir reçu l'Extrême-Onction. Le point où se trouvait l'ambulance était l'un des plus périlleux, de sorte que les blessés se trouvaient là de nouveau exposés au danger, les obus et les bombes y tombant. Pour les en préserver, le principal médecin de l'ambulance, alla, dès le premier jour du bombardement, trouver l'amiral Vladimir Ivanovitch Istomine, pour le prier de transférer l'ambulance dans le faubourg Karabelny. Mais l'amiral refusait, sous
prétexte qu'il était trop occupé. C'est alors qu'en présence de cette malheureuse situation des blessés, je fus pris de commisération et que, le soir même, sous une fusillade nourrie, j'allai à la tour Malakofl, située au sommet du tertre, trouver Istomine pour lui demander une dernière fois de placer l'ambulance dans un endroit plus protégé. Non toutefois sans difficulté, l'amiral accorda son consentement et délégua son aide de camp Obesianinoff, aux ans de procéder au transfert immédiat de l'ambulance.
Le lendemain matin, l'amiral Istomine me faisait une visite au fort de MalakofF. Là, en présence de l'amiral, sous un bombardement intense, je chantai un Te Deum sur les batteries. Puis, sous le feu considérable de l'ennemi, revêtu de mes ornements sacerdotaux et croix en main, je rendis visite à toutes les batteries de la quatrième section, afin d'y soutenir le courage des hommes.
La même année, dès la première semaine du carême, pour satisfaire aux dévotions des militaires du 39 e des Equipages de la flotte, j'étais désigné par Jourkovsky, capitaine du l or rang, pour dire la Messe dans une chapelle militaire détériorée par les bombes et les obus.
Le samedi de la même semaine, Jourkovski accompagné de ses officiers et de tout son détachement se confessa et reçut la communion. Quant à Istomine, amiral de la 4 e division, il n'avait l'intention de faire ses dévotions qu'à la deuxième semaine de carême, cela à cause des multiples occupations où le retenait
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la construction de certaines redoutes au devant du fort de Malakoff. Ses nombreuses occupations firent même qu'il ne put assister à la messe avant le jeudi. Ce jour-là, au retour de ses travaux, il vint me trouver au moment où allaient commencer les Vêpres, et il pae dit :
« Mon père je ne peux pas recevoir le sacrement de l'Eucharistie. » A ma question : « Pourquoi donc? » il répondit : « Ma conscience ne me permet pas de communier avant d'avoir été à l'église pendant plusieurs jours ». J'ai cru de mon devoir, alors, de lui faire la réponse suivante : « A maintes occasions, vous risquez votre vie; malgré que, retenu par vos nombreuses obligations envers le salut de la Patrie, vous n'ayez pu assister, ces jours derniers, à l'office divin, je puis vous donner le sacrement de l'Eucharistie sans aucun doute et sans crainte de responsabilité devant Dieu, qui ne deman le que votre repentir sincère. » Après cet entretien, l'amiral Istomine assista aux Vêpres. Le jeudi et le ve idredi, il vint à l'église, pendant l'office divin, et, le samedi matin, je le confessai dans la tour Malakof\ où il reçut de mes mains le Sacrement d'Kuch iristie. Très préoccupé par la construction des redoutes, l'amiral voulait quitter l'église immédiatement, sans avoir entendu le Te Deum, mais je l'arrêtai, si bien qu'il ne put partir qu'après avoir assisté à toutes les prières et baisé la sainte croix. Quelques jours après l'accomplissement de ce devoir de chrétien, Istomine, accompagné de Siniavine et de Tschistiakoff,
officiers de l'état-major général, inspectait la construction des redoutes. Un obus arriva, et Istomine tombait la tête fracassée. Je fus prévenu immédiatement de cet accident douloureux. Le corps fut recueilli ainsi que le cerveau et le crâne d'Istomine, et placé sur un brancard, à la suite de quoi nous nous dirigeâmes vers la ville sous une grêle de projectiles ennemis. On installa le corps dans l'appartement du défunt, et les prêtres delà marine y vinrent faire des prières, chacun à leur tour, jusqu'au moment des funérailles.
Durant la semaine de la Passion, une place fut réservée dans les blindages, afin d'y célébrer le saint office. On lisait le saint Évangile en présence de toute l'armée de terre et de mer et de ses chefs, du général Khrouleff et d'autres. Dans la matinée du samedi saint, je célébrai la messe des Morts au-dessus du Saint-Suaire, en présence de toute l'armée et de M me Stakhowitsch, supérieure des Sœurs de charité. Puis, ayant obtenu du général Khrouleff la permission de porter le Saint-Suaire vers la tour de Malakoff, nous partîmes. Dans la procession, se trouvait un grand nombre de soldats, et pendant qu'on faisait le tour du fort, personne ne fut blessé, malgré les quelques projectiles envoyés par l'ennemi.
Le dimanche de Pâques, j'officiai solennellement les matines et la messe. Le chœur était composé par les officiers de la marine. L'office terminé, je félicitai tous les soldats présents, et je pris dans la tour
même mon premier repas gras, avec les chefs de l'armée.
Aussitôt après ce repas, j'allai visiter les blessés dans les casernes dePawlowsky, où, après avoir dit la messe, je félicitai tous ces blessés.
A deux heures, je fus invité, par M. Jurkovsky, à un dîner servi dans la tour de Malakoff.
Vers trois heures et demie, une bombe éclata près d'un des blindages dans lequel se trouvaient douze marins. Ils furent tués sur le coup, et nous pûmes seulement ramasser leurs membres parmi les décombres du blindage détruit par la bombe. A quatre heures, je partis, ainsi que MM. les officiers, dans le blindage afin d'y célébrer les vêpres. Ayant pris la croix, un cierge et l'encensoir, à peine avais-je prononcé le premier verset : « Béni soit Dieu et les ennemis mis en fuite », qu'une bombe vînt à tomber sur le blindage et éclata avec un fracas tel que nous fûmes tous assourdis. Le blindage n'était pas détruit, mais il était rempli de fumée. Malgré l'explosion et la fumée, le saint office s'accomplit en bon ordre, comme il avait commencé.
Le lendemain de Pâques, commença un bombardement terrible. Mes devoirs m'obligeaient à rester à l'ambulance près des blessés pour les confesser et les munir du saint Sacrement, et aussi pour enterrer les morts. Je disais la messe toujours en plein air, devant la tour de Malakoff, et tout, ordinairement, se passait à souhait. Notre chef,
M. Jurkovski, fut grièvement blessé au cours du premier assaut de Sébastopol. Il souffrit horriblement pendant quelques jours et mourut bientôt après avoir reçu le saint Sacrement. Je l'enterrai près du bastion du Nord.
Repose en paix, brave homme !
En parlant du défunt, je dois rappeler que son caractère était brave et vertueux. Durant les nombreuses batailles, il ne s'accordait à lui-même aucune indulgence. Quand on lui disait qu'il devait se ménager à cause de sa famille, il répondait : « Je ne peux pas agir autrement; mon devoir me commande de me sacrifier pour le bien de la patrie et je me sacrifierai jusqu'à la dernière goutte de sang; pour le reste, je m'abandonne à la Providence ». Et cela n'était pas seulement des mots : le sentiment du devoir était très puissant en lui. Quel est celui en lequel, du reste, ce sentiment eût pu être faible ! Pour moi, je ne connus aucun exemple de faiblesse. Le courage de Korniloff, Istomine, Nakhimoff, Jurkovsky et autres se communiquait à chaque soldat russe pendant la glorieuse défense de Sébastopol. Au tribunal de la pénitence j'entendis très souvent des soldats grièvement blessés ou mourants balbutier : « Où est mon fusil, où est mon briquet? » Il me semble que tout cela démontre assez leur bravoure.
Mais ce n'était pas seulement les soldats qui donnaient l'exemple du courage et de l'abnégation. Je connais un grand nombre de personnes civiles qui
sacrifièrent leurs biens et mirent leur vie en danger pour venir soigner les blessés. Ma mémoire conserve, par exemple, le souvenir de Matrena Alexandrowna, femme du capitaine Egoroff ; elle resta dans Sébastopol assiégé, prit volontairement le rôle de sœur et le remplit maintes fois sous le feu ennemi ; tous ses moyens, elle les dépensait pour assister les blessés. Pour mieux prouver son dévouement à la patrie pour les courageux défenseurs de Sébastopol, elle assistait et consolait les blessés aux plus terribles moments du siège, durant le bombardement le plus acharné. Et les blessés l'adoraient; et quand elle s'approchait, chacup disait : « Voilà notre mère qui vient ».
Par son exemple, elle inspira à son fils la résolution généreuse de sacrifier sa vie au bien de la patrie. Malgré sa jeunesse (il avait 14 ans), ce fils était dans le 6 mo bastion, comme volontaire, faisant* des patrouilles, montant la garde dans divers endroits, portant des sacs de terre pour la construction des batteries, apportant les boulets et faisant le tout avec un souci particulier d'être utile, dans ce moment si difficile, à chaque habitant de Sébastopol. Au début du bombardement, il avait été blessé à la joue et à la tempe; mais, malgré sa douleur, il ne put être retenu dans la maison : aussitôt le pansement fait, il accourait à la batterie, et continuait à travailler, encouragé par sa mère.
Après la mort de Jurkovsky, la 4 me division fut commandée par le capitaine Kern. Dans la nuit du
28juin, j'officiai devant la sainte Image des apôtres Pierre et Paul, à l'entrée de la tour de Malakoff. Kern, le général Youféroff et les autres chefs assistaient à l'office, pendant lequel un tumulte se produisit : c'était l'arrivée de l'amiral Paul Stepanowitsch Nakhimoff, désigné pour inspecter les batteries. Kern lui proposa de prendre part à la prière collective; mais Nakhimoff répondit : « Priez, priez » ! et s'en fut immédiatement vers les batteries construites derrière la tour de Malakoff, d'où il se mit à observer avec sa longue vue. A ce moment, une balle lui frappant la tempe, il tomba sans connaissance. J'en fus prévenu avant la fin de l'office et aussitôt je me dirigeai vers la batterie, espérant le trouver encore vivant, le confesser et le munir du saint Sacrement. Je ne pus remplir ce devoir de chrétien : Nakhimoff était toujours sans connaissance. On le transporta au bastion Nord, où je restai près de lui jusqu'à sa mort. Le corps de Nakhimoff fut alors transporté à Sébastopol, en son domicile, où tous les aumôniers de la marine le veillèrent en lisant le Saint Evangile. Nakhimoff fut ensuite enterré avec de grands honneurs dans le même endroit où reposaient déjà les autres défenseurs de Sébastopol : les amiraux Korniloff et Istomine.
Tout le clergé de Sébastopol, l'escadre de la mer Noire et un grand nombre de personnes appartenant aux diverses classes de la société assistèrent aux funérailles.
En terminant, je crois de mon devoir de dire que, pendant les obsèques de l'amiral, aucun coup de feu ne fut tiré du côté de l'ennemi, et ce n'est qu'après la cérémonie qu'un feu de salve annonçait la reprise des hostilités. i
Supérieur du monastère de Saint-Nikaudre.