PRÉFACE
Il y a des victoires sans gloire et il y a de brillantes défaites; il ne reste pas toujours au vainqueur la gloire du héros.
Sébastopol n'a pas pu résister contre les ennemis, mais sa défense compose une des plus mémorables et des plus glorieuses pages de notre histoire, et tous les Russes sont obligés de l'étudier. Nous espérons que notre littérature s'enrichira bientôt de savantes recherches concernant la campagne de Crimée; mais les œuvres des savants ne sont point à la portée de tout le monde, tandis que chaque paysan, chaque enfant doit répéter avec le pi us profond respect les noms des héros tombés pour la patrie. Mon modeste ouvrage est donc dédié au peuple et aux enfants.
On ne trouvera point dans cette courte
esquiôse le sommaire d'événements historiques, mais j'ai tâché, autant qu'il m'était possible, de donner à mes lecteurs une idée du caractère général de la lutte sanglante dans laquelle sont tombées tant de chères victimes.
M me T. Toutchbva
« Mourons tous, car les mort»
n'ont pas de honte ».
SVÉABOSLOW IgORIEVITCH.
La cité est petite, mais elle est glorieuse; elle a succombé devant la force supérieure de l'ennemi, mais elle a succombé avec honneur. Beaucoup de généreuses victimes ont péri pour elle, il a coulé pour elle beaucoup de sang honnête, et la patrie n'oubliera jamais les martyrs qui ont lutté pour elle et pour elle sont tombés. Des siècles s'écouleront et les grands-pères raconteront à leurs petitsfils, comment, sous les murs de Sébastopol, le soldat russe ne déshonorait point le nom russe et son drapeau : comment il mourait et ne se rendait pas.
Il n'est pas un coin reculé de notre vaste pays, où l'on ne répéta le nom de Sébastopol; mais chacun sait-il comment est née cette ville glorieuse, pourquoi ont paru devant ses murailles les régiments ennemis et pourquoi tant de sang a coulé? Et à ceux qui l'ignorent nous allons le raconter. Peut-être quelque jeune campagnard, un peu ins-
truit, livrer-t-il un jour ces histoires aux soirées villageoises, et peut-être aussi quelque vieux soldat de Sébastopol les écoutera et se rappellera le temps passé, quand il marchait sans peur contre l'ennemi, la bénédiction maternelle sur la poitrine et le fusil en mains.
L'impératrice Catherine II avait conçu l'idée de construire une flotte sur la mer Noire, afin de repousser l'ennemi, s'il nous attaquait avec ses navires, et elle ordonna de rechercher un endroit propice pour une station navale. On le trouva sur la côte de Crimée; on y fonda une ville qui fut appelée Sébastopol et Ton commença à construire une flotte.
Bientôt parurent des vaisseaux sur la mer Noire. Ils ne craignaient ni la tempête, ni les forces de l'ennemi, et se promenaient gaiement sous le drapeau russe. Les matelots y vivaient comme des enfants de la même famille et ils aimaient leurs navires, comme notre paysan aime son foyer natal. Ils s'étaient tellement habitués aux vagues de la mer, que la terre leur était devenue étrangère. Us vivaient sur les ondes, ils y mouraient, et la mer était leur sépulture. Lorsqu'un marin s'endormait du sommeil éternel, on l'enveloppait dans un drap bien propre, le prêtre de la flotte lui donnait l'absoute, puis les camarades lui faisaient leurs adieux, et on laissait glisser son corps dans la mer. Lorsqu'il fallait prendre quelque repos, les
vaisseaux rentraient dans le port de Sébastopol.
Femmes et enfants venaient alors en foule sur le quai à leur rencontre. Les matelots embrassaient leurs femmes et leurs enfants, leur faisant de longs récits de leurs navires, ainsi que des merveilles de la mer, mais ils ne restaient pas longtemps avec eux; car, tout à coup, les voiles des vaisseaux se déroulaient déjà de nouveau et il était temps que le matelot prît congé des siens et qu'il se remît en route sur la mer aux flots d'azur.
Les femmes et les enfants de Sébastopol aimaient à regarder les beaux navires, savaient le nom de chacun d'eux et accouraient sur le quai, lorsque quelque nouveau vaisseau entrait dans le port, salué par les coups de canon. La vague les berçait de son chant éternel : ils s'étaient habitués à s'en* dormir sous le bruit de son murmure, et la mer ne leur était plus étrangère. Ils lui confiaient leurs fils et leurs frères, et lorsque la tempête la démontait, les femmes priaient pour le salut de nos vaisseaux. Et les petits enfants enviaient la vie libre du marin et attendaient avec impatience l'heureux moment, où, avec la bénédiction de leur mère, ils revêtiraient l'habil de matelot et se promèneraient sous les voiles.
Souvent nos marins avaient à se mesurer avec les ennemis, et ces derniers avaient fait connaissance avec la vaillance russe. La jeune flotte de la mer Noire s'illustrait de nombreuses actions d'une hardiesse inouïe. Quarante années à peine se sont
écoulées depuis le moment où ses premiers navires ont été lancés, qu'elle a 'déjà écrasé les forces marines des Turcs. Nous allons raconter au peuple russe de quelle manière ses frères se sont distingués à cette époque : Un de nos navires voguait près du rivage de Turquie. Il était muni de dix-huit canons et avait pour commandant de brave Kozarsky. Tout à coup les nôtres s'aperçoivent qu'ils sont poursuivis par deux navires turcs sur lesquels on comptait près de deux cents canons. Kozarsky rassemble ses officiers et leur ordonne de tenir conseil : faut-il rendre aux ennemis le drapeau russe et devenir leurs prisonniers? ou, vaut-il mieux faire sauter le vaisseau et périr tous ensemble? Les marins tinrent conseil et décidèrent de « périr tous». Bon, reprit Kozarsky, mais essayons tout de même de repousser l'ennemi, et si nous ne réusissons pas, nous aurons toujours le temps de mourir : nous ferons alors sauter le navire », et il donna Tordre pour que tout fut prêt pour l'explosion. Les Turcs approchèrent et poussèrent le cri : « Rendez-vous ! » Nos canons leur répondirent par un feu formidable et un combat acharné s'engagea. Durant trois heures entières pleuvait d'un côté et de l'autre une grêle d'obus et de bombes ; la force russe prit enfin le dessus et les ennemis s'éloignèrent avec honte. Kozarsky, pour ce fait d'armes, monta en grade, reçut la croix militaire de Saint- Georges, et le Tzar lui accorda, ainsi qu'à ses braves marins, une pension viagère.