‹ Souvenirs de Sébastopol;Chapitre 21 sur 38 · LA GUERRE · texte numérisé non relu

LA GUERRE

Mais pour la flotte russe est arrivé un jour de revers.

Un côté de la mer Noire nous appartient, et sur le rivage opposé s'étend l'empire de Turquie.

La Turquie possédait douze millions de sujets orthodoxes et elle n'osait pas les opprimer, car la Russie défendait toujours leur cause. Il avait été signé à cet effet un traité entre nous et le sultan, et nos coreligionnaires de la Turquie vivaient en paix sous la protection de la Russie. Cet ordre de choses durait depuis quatre-vingts ans, quand tout à coup les chrétiens commencèrent à se plaindre des Turcs. Alors l'empereur Nicolas exigea l'affermissement, par le sultan, de l'ancien traité. Le sultan n'y consentit point, et, sachant qu'il ne s'arrangerait pas facilement avec nous, il appela à son aide la France et l'Angleterre. Des pourparlers commencèrent à Constantinople, la capitale de la Turquie. Y arrivèrent : le prince Menchikoff, envoyé par l'empereur Nicolas, et l'ambassadeur d'Angleterre, qui soutenait vivement le sultan. Les pourparlers durèrent longtemps, mais l'Empereur espérait encore que l'affaire s'arrangerait à l'amiable; il prit néanmoins ses mesures pour être prêt à tout événement.

Nous disions plus haut que la mer Noire s'étendait entre nous et les Turcs. L'empire turc en

fait le demi tour et se joint des deux côtés au territoire russe. L'empereur donna l'ordre* à notre armée de terre d'occuper le territoire turc près du Danube, et à la flotte de se tenir prête; il s'arrangea 'pour pouvoir attaquer le sultan sur terre et sur mer, dans le cas où la guerre éclaterait. Enfin, le sultan déclara formellement qu'il ne signerait aucun traité avec la Russie. Le prince Menchikoff quitta Constantinople et fut nommé commandant en chef de toute l'armée de terre et de mer de Crimée. La guerre avec la Turquie commença.

Peu de temps avant cette époque, les habitants de Sébastopol et les marins enterraient, avec une profonde douleur, dans la cathédrale Saint-Michel, l'illustre amiral Lazareff. Il avait vieilli sur mer, avait été fort éprouvé par les combats, avait sacrifié les meilleures années de sa vie à la flotte de la mer Noire, élevé plus d'une génération de braves marins et laissait des successeurs dignes de lui. Déjà depuis longtemps, on parlait avec une profonde estime d'un de ses élèves préférés du nom de Wladimir-Aleixéevitsch Korniloffqui, bientôt après la mort de son maître, fut nommé vice-amiral et s'efforça de soutenir dans la flotte les règlements qui y avaient été introduits par Lazareff. Mais son collègue et ami, Paul Stépanovitsch Nakhimoff, inspirait un attachement tout à fait extraordinaire à ses matelots. Il fut aussi l'élève de Lazareff, et nommé également vice-amiral. Les ennemis le

craignaient, mais les petits-enfants ne le craignaient point. Il venait toujours en aide aux pauvres et les consolait avec de bonnes paroles et avec le doux regard de ses yeux clairs. Jeunes gens et vieillards venaient toujours à lui, sans crainte, avec n'importe quelle demande. Il n'avait point de prestance, car il était d'un embonpoint excessif et un peu voûté, il n'avait point non plus l'air d'un commandant, et il vivait avec les matelots en parfaite intimité, comme avec ses égaux. Il était d'un caractère emporté : il aimait que sur ses navires tout fut en ordre et que chacun sut son affaire, et s'il s'apercevait de quelque omission, il devenait terrible de colère et d'indignation, il criait, jurait à tout rompre. Cependant sa colère ne faisait pas grand'peur à ses subordonnés, car ils savaient que Paul Stépanovitsch était sévère, mais qu'il avait bon cœur. Ils savaient qu'après avoir crié et juré à son aise, il se calmerait et commencerait à questionner le matelot qu'il grondait tout à l'heure, l'interrogerait sur son pays natal, sur le nombre de ses enfants et s'informerait s'il n'avait besoin de rien. Il était débonnaire et le paraissait, mais quand l'heure de la bataille eut sonné, le débonnaire devint un guerrier terrible.

Et l'heure de la bataille avait sonné.

Les vaisseaux de Nakhimoff se promenaient sur

la mer Noire, quand tout à coup on le fit avertir de

Sébastopol que la guerre était déclarée aux Turcs.

Il ne se sentit point de joie. Depuis longtemps déjà

il s'ennuyait de rester inactif et désirait ardemment l'occasion de pouvoir attaquer l'ennemi. Il félicita ses soldats, donna Tordre de célébrer une action de grâces et se mita la recherche de la flotte ennemie. Il la trouva en face de la ville turque de Sinope. Nos marins aperçurent les mâts des vaisseaux de l'ennemi et se préparèrent gaiement pour le combat. Bientôt la canonnade éclata. Pendant que nous échangions des coups de canon avec la flotte ennemie, du côté de la ville, un feu terrible s'ouvrait sur nous. Les ondes écumaient sous la grêle de bombes et d'obus et s'empourpraient de sang. Sinope fut brûlée. Beaucoup de navires turcs y périrent. Beaucoup de drapeaux turcs s'abaissèrent devant le drapeau russe ; et, lorsque toutes les forces ennemies furent écrasées, un formidable « Hourra! » ébranla au loin la mer et annonça notre victoire. Cette glorieuse bataille fut appelée la « Bataille de Sinope », et nos ennemis euxmême rendirent honneur aux vainqueurs. Nakhimoff fut comme rajeuni par la joie et retourna à Sébastopol, où toute la population, jeunes et vieux, accourut à sa rencontre. Le Tsar le félicita, le remercia chaudement, et lui envoya en récompense la croix de Saint-Georges.

Bientôt la nouvelle de la bataille de Sinope fut connue partout. La France et l'Angleterre entrèrent avec nous en de nouvelles négociations et, enfin, exigèrent que la Russie renonçât au droit de libre navigation sur la mer Noire. On comprend aisé-

ment que les vainqueurs ne pouvaient point se décider à signer un pareil traité. L'empereur Nicolas refusa. Il ne céda pas, mais les autres puissances ne cédèrent pas non plus, et les négociations finirent par ce fait que l'Angleterre et la France nous déclarèrent la guerre. Elles s'allièrent avec le sultan et envoyèrent leurs navires dans la mer Noire.

Ces navires s'arrêtèrent dans les ports turcs et commencèrent à s'approvisionner de tout le nécessaire. On leur amenait par mer , de la France et de l'Angleterre, des hommes, des chevaux et des armes de toute sorte.

Les Turcs, de leur côté, ne perdaient pas de temps, et, aussitôt que tout fut prêt, les alliés quittèrent les rives turques et commencèrent à s'approcher de nos ports avec leurs armées de terre et de mer. A Sébastopol, nous aussi, nous nous préparions. Mais il y avait alors très peu de chemins de fer chez nous, et Sébastopol en était éloignée de plus de mille verstes ; avec nos routes ordinaires, il était bien difficile d'amener des canons et de faire marcher des régiments. En outre, nous n'étions pas prêts pour une guerre, nous n'avions pas d'armes aussi perfectionnées que celles de l'ennemi, et il nous manquait bien des choses; à la hâte, on ne pouvait point s'approvisionner de tout ce qui était indispensable.

La mer Noire, en s'enfonçant dans la côte de Crimée, forme une baie d'une verste de largeur et

de six verstes de longueur. Son côté droit, qui regarde la terre, s'appelle le côté Nord, et celui de gauche : le côté Sud. Sur ces deux côtés s'étend la ville de Sébastopol; c'est là que se trouvent les ports où s'arrêtent les navires. Les maisons et les églises se concentraient sur le côté Sud, et sur le côté Nord se trouvaient seulement quelques pauvres maisonnettes et le cimetière. On peut traverser d'un côté à l'autre en chaloupe ; pour y aller par terre, il faut faire le tour de la baie. Sur les quais s'élèvent çà et là des bastions; du côté de la mer, la ville est toujours prête pour repousser les ennemis.

Au delà d'un large fossé s'élèvent les remparts qui entourent la ville et dans lesquels des ouvertures sont pratiquées pour y placer les canons. Les remparts ne sont pas situés en ligne droite, mais ils forment des courbes qui portent des noms différents. L'ennemi, pour occuper la ville, est obligé de détruire les remparts, au delà desquels elle se réfugie, et ce n'était point chose facile.

La formidable flotte ennemie s'approchait. En attendant l'attaque du côté de la mer, nous nous occupâmes à réparer les vieux bastions et à élever des fortifications nouvelles. C'est une tâche bien difficile que de fortifier une ville. Ces travaux furent accomplis par un homme de génie, auquel chaque Eusse doit être reconnaissant. Il s'appelait Totleben. C'était un artiste dans son métier, et il s'acquitta consciencieusement de la tâche qui lui

était confiée. Pendant de longues années, il avait travaillé et étudié, il avait passé à l'œuvre bier des nuits blanches; il érigea des fortifications telle* ment formidables, qu'elles ne devaient pas être facilement détruites par les obus et les bombes.

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