‹ Souvenirs de Sébastopol;Chapitre 22 sur 38 · LE DÉBARQUEMENT · texte numérisé non relu

LE DÉBARQUEMENT

L'ennemi ne commença point par nous attaquer du coté de la mer, mais, abordant nos cotés, à soixante-dix verstes de Sébastopol, il fit débarquer sur notre rivage toute son armée de terre. C'était au commencement de septembre 1854. Cette armée était très nombreuse, et, en outre, nous étions aussi entourés d'ennemis à l'intérieur. Toute la Crimée est peuplée de Tartares qui sont nos sujets. Ils sont les coreligionnaires des Turcs et auraient bien voulu pouvoir devenir les sujets du sultan. A peine leurs coreligionnaires, aidés de leurs alliés, eurent-ils débarqués sur notre rivage, que les Tartares envoyèrent dans leur camp des délégués de tous leurs villages. Le commandant en chef les reçut gracieusement et les délégués lui promirent, au nom de tous leurs coreligionnaires, de fournir à l'armée de la coalition du bétail, des fourgons et tout ce dont l'armée aurait besoin.

Nous apprîmes que l'armée des alliés se trouvait sur notre rivage. A Sébastopol, il n'y avait point de

ET LA BATAILLE SUR LA RIVIÈRE DE l'aLMA I

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fortifications du côté de la terre ferme, et de ce côté-là l'ennemi aurait pu entrer facilement dans la ville ouverte, comme en 1812, Napoléon entra librement à Moscou. Le prince Menchikoff ordonna immédiatement que quinze cents ouvriers se mettraient, sous la direction de Totleben, à fortifier Sébastopol du côté de la terre ferme; quanta lui, il réunit autant de soldats qu'il lui fut possible de le faire, et marcha à leur tête contre l'ennemi, qui approchait déjà vers la ville en longeant la côte. Le prince le rencontra sur la rivière l'Aima et se prépara pour le combat. C'était le jour de Noël. Le temps était splendide, le soleil brillait, pas le moindre nuage dans le ciel pur. Mais ce fut dans un mauvais moment que nous engageâmes le combat; nous comptions dans nos rangs trente-deux mille hommes, et les alliés faisaient avancer contre nous plus de soixante mille soldats. La lutte s'engagea près du bord de la mer; une lutte acharnée, terrible. Tandis que le formidable ennemi nous prenait face à face, des centaines de canons tonnaient sur ses vaisseaux et nous envoyaient leur feu. Les nôtres marchèrent vaillamment au devant de la mort. Avec un formidable « Hourra ! » ils se jetèrent en avant sous le feu croisé de l'ennemi et tombèrent par rangs entiers. En vain se remplacèrent-ils les uns les autres : tous furent mis hors des rangs. Durant quatre heures entières, le rugissement de la canonnade étouffait les plaintes et les gémissements des blessés et des mourants. Nos régiments furent mis

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en désordre et enfin nos troupes, exténuées de fatigue, commencèrent la retraite. Des fourgons furent chargés de blessés, pourtant nous n'avons pas pu les ramener tous, mais nous avons eu affaire à des ennemis honnêtes, et nous ne leur en gardons point rancune. Us n'abandonnèrent point nos malheureux soldats sur le champ de bataille, ils les ramassèrent et les firent transporter à Odessa. Là, nos martyrs trouvèrent des soins et des secours.

Nos régiments s'acheminèrent tristement vers Sébastopol, qui se trouvait à vingt-cinq verstes du champ de bataille. Dans la ville on avait déjà appris la triste nouvelle. Tout le monde était sur les dents.

Mais le temps était précieux : l'ennemi nous menaçait de deux côtés, sur terre et sur mer, et ni du côté de la terre, ni du côté de la mer nous ne pouvions résister à son assaut. Son armée était deux fois plus forte que la nôtre, et ses innombrables navires ressemblaient au loin à une forêt épaisse qui serait sortie des profondeurs de la mer. Encore quelques heures, et ils allaient apparaître près de nos ports ; il fallait absolument leur barrer la route de Sébastopol, coûte que coûte ; il fallait se décider à faire un grand sacrifice.

Korniloff réunit un conseil militaire et le premier proposa ceci : « Nous allons sortir avec toute notre flotte en mer, nous attaquerons la flotte ennemie et nous la mettrons en déroute, et, au cas où nous n'y réussirions pas, nous l'aborderons et nous nous

ferons sauter tous ensemble. Nous aurons sauvé ainsi Sébastopol et l'armée ». *

Tous étaient prêts à accomplir cette brillante action. Mais Zarine et Nakhimoff répondirent que, quoique personne ne doutât point de la fermeté de nos marins et de leur empressement à mourir glorieusement pour la patrie, il valait mieux pourtant essayer de lutter jusqu'à la mort sur la terre ferme, où nous pouvions avoir encore quelques chances, plutôt que d'aller au devant d'une mort certaine et inévitable. Et tous les deux proposèrent de « barrer l'entrée de la rade, en laissant couler à fond nos vaisseaux en cet endroit.

Le commandant en chef donna son consentement à cette proposition et, les larmes aux yeux, Korniloff s'en alla pour exécuter l'ordre de Menchikoff. Tous les matelots des navires qui devaient être submergés furent incorporés dans les compagnies qui se trouvaient dans la ville; on y transporta également les canons et les munitions de guerre.

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