‹ Souvenirs de Sébastopol;Chapitre 23 sur 38 · LA DEFENSE · texte numérisé non relu

LA DEFENSE

Korniloff sortit et s'achemina vers le port. Les matelots venaient à sa rencontre en pleurant. Il leur annonça que le sort de la flotte était décidé, et donna les ordres nécessaires. A son ordre, sept navires furent rangés à l'entrée de la baie, comme des victimes condamnées à mort. On les débarrassa de leurs voiles et des canons qu'ils contenaient et on commença à trouer leurs flancs, pour que l'eau pût

y entrer. Dans la nuit ils devaient s'enfoncer pour toujours dans les flots.

Un chagrin brûlant, une angoisse inexprimable s'emparèrent de Korniloff et lui serrèrent le cœur.

En quittant le port il retourna chez lui ; plusieurs matelots l'y attendaient. Eux aussi ne purent se faire à l'idée de la destruction projetée de leurs chers navires et ils supplièrent Korniloff de conduire la flotte au combat. Mais Korniloff répondit : « Il faut se soumettre au destin, il faut faire tous les sacrifices possibles : lorsque les ennemis marchèrent sur Moscou, nous avons brûlé Moscou. > — Dans la nuit, trois navires furent submergés, et au lever du soleil on apercevait seulement les sommets de leurs mâts, qui sortaient des profondeurs de la mer. Bientôt furent coulés à fond trois autres navires. Mais le dernier, le doyen de la flotte, le vaisseau « Trekh Svtatitéley 1 » luttait longtemps contre la mort. « Ce n'est point la mer Noire qui le fera couler — disaient les matelots — la vague le fuit : une force invisible le protège. » Fût-il en effet protégé par les « trois saints », dont il portait le nom, ou ne voulût-il pas accepter la mort des mains de ses propres matelots, mais le navire ne s'enfonçait point dans la mer et levait bien haut ses mâts dénudés. Un des commandants donna alors Tordre de faire dans sa direction une formidable décharge, afin de terminer son agonie. La canonnade éclata, les matelots l'accompagnèrent de

1 De trois saints.

leurs sanglots, et le vaisseau commença à s'agiter sur les flots, comme un malade sur son lit de mort, puis il s'abaissa lentement sur le flanc, on eût dit d'un lion blessé. Les matelots le regardaient avec une profonde douleur et lui disaient adieu en pleurant, comme à quelque cher mort. Enfin il commença à s'enfoncer doucement dans la mer. Les flots accoururent vivement sur lui en écumant, et le vaisseau « Trehh Sviatitéley » se dressa et coula à pic.

La plupart des pièces et des munitions de guerre de la flotte furent transportées sur les fortifications, c'est là aussi que furent placés en service seize mille matelots. Ce fut avec un profond regret et une amertume indicible qu'ils quittèrent leurs navires ; combien de fois les larmes leur venaient aux yeux, quand ils apercevaient quelque drapeau flottant, ou écoutaient les bruits des vagues, qui les appelaient et les attiraient vers elles.

Cependant l'ennemi se trouvait encore sur les lieux du combat. Il ramassait ses blessés et les nôtres et remettait tout en ordre. Le prince Menchikoff, dans la crainte que l'ennemi ne nous coupât la route de Bakhtschisarai, d'où nous attendions du renfort et des provisions, se décida à faire sortir les troupes de Sébastopol, pour que l'ennemi ne nous coupât point les voies de communications avec les nôtres, et afin de pouvoir l'attaquer à Timproviste si une occasion favorable se présentait. Les régiments reçurent Tordre d'être prêts pour le départ,

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et les officiers furent appelés chez le commandant en chef, qui désigna à chacun d'eux son poste. Il laissa à Sébastopol trois commandants : le général Moller fut charger de commander les cinq mille soldats de l'armée de terre, et les marins qui étaient habitués à obéir à la voix de Korniloff et de Nakhimoff, restèrent sous leur commandement. Avec ces chefs, ils vivaient jusque-là ensemble et ils étaient prédestinés à mourir ensemble. Cette nuit même le prince sortit avec les régiments. 11 ne fit part à personne de ses plans, personne ne savait pourquoi il fit sortir l'armée de la ville, et la troupe qui resta à Sébastopol devint triste. Que faire sans l'armée? Si les alliés longent le bord de la mer, dans quelques heures ils arriveront devant la ville, et les fortifications sont à peine commencées; vingt mille hommes pourront-ils résister contre l'assaut de cinquante mille? Il ne restera qu'à mourir ou se rendre à l'ennemi. Et les soldats s'attristèrent profondément. Devint triste aussi le vieux vainqueur de Sinope : serait-il possible que ses navires victorieux tombassent entre les mains de Tennemi? Serait-il possible que l'honneur de la flotte russe périsse? Non, mille fois non? Nakhimoff ne verra point une honte pareille. Il aimera mieux faire couler de ses propres mains ses vaisseaux tant aimés.

Seul Korniloff ne perdait point l'espoir. Pareil au héros de la fable, il prit sur son dos puissant tout le fardeau de cet écrasant travail et se char-

gea de tout. Il suffisait à tout. Il regardait partout et faisait tous les prépara tifs pour la lutte suprême. Il soutenait tout le monde par sa force morale et sa merveilleuse énergie. Lorsque Korniloff paraissait, tous les cœurs se remplissaient de joie et d'espoir ; la mort ne faisait plus peur à personne. Il parcourait les rangs de ses troupes et les convoquait pour le combat comme pour un festin de noce. <' Celui qui donnera le signal de la retraite , disait-il à ses soldats, est un traître; si je commande la retraite poignardez-moi sur place, sans hésiter! » Et les guerriers russes reprirent courage et jurèrent de mourir plutôt que de se rendre.

Après avoir donné tous les ordres nécessaires, il monta sur le clocher de Tune des églises de la ville, et de cette hauteur suivit le mouvement de l'armée ennemie. Nakhimoff y monta aussi. Pendant deux jours, ils restèrent debout sur l'étroite plate-forme du clocher, comme des sentinelles infatigables. Plus d'une fois, peut-être, leur cœur se serrait d'effroi et d'anxieuse attente, mais ils plongeaient sans cesse leurs regards ardents au loin et, prêtant l'oreille, recueillaient le moindre bruit apporté par le vent. Ils mangeaient à la hâte quelque morceau et ne fermaient presque pas l'œil, observant toujours et guettant le moindre mouvement de l'ennemi. Enfin, ils s'aperçurent que l'ennemi quittait le bord de la mer et s'acheminait vers les montagnes : l'ennemi s'éloignait de Sébastopol ! Il n'y avait point de doute ; il avait abandonné l'idée de marcher sur

dous par le chemin direct, il faisait le tour de la ville et ne reparaîtrait pas devant elle de sitôt. Nos chefs poussèrent un cri de joie. Tout n'est pas encore perdu. Dieu veuille nous accorder seulement quelques jours, et nous fortifierons Sébastopol, nous ne la livrerons pas sans défense aux ennemis !

L'ordre fut aussitôt donné de sonner le tocsin et de donner l'alarme. Tous les habitants de la ville furent aussitôt sur pied, tous accoururent à l'appel. « Montez sur les fortifications, leur criait-on, chacun va avoir sa besogne ! » La foule se jeta sur les fortifications; femmes, vieillards, enfants, marchands, prêtres, paysans, tous coururent vers l'endroit indiqué, tous demandèrent de l'ouvrage.

Et la besogne commença, une besogne active, acharnée. On travaillait sans se lasser ; les enfants amenaient de la terre sur des brouettes, les femmes apportaient du sable dans leurs tabliers. Quelqu'un s'emparait d'une bêche, un autre d'un brancard, un troisième amenait son cheval pour transporter de la terre. Quand la nuit fut venue on alluma des flambeaux et les habitants de Sébastopol ne quittèrent point leur travail : pendant que les uns se reposaient, d'autres les remplaçaient. On comptait toujours de cinq à six mille hommes en train de travailler. Une des batteries fut appelée « la batterie des femmes », parce qu'elle a été construite par les femmes, qui reçurent en récompense des médailles en argent ornées du ruban de Saint-Georges. Quelquefois les soldats qui faisaient le service de senti-

nelles, venaient aussi pour aider aux travaux, et des bourgeois les remplaçaient alors comme sentinelles. Tous offraient leurs services à la cause commune, tous travaillaient ensemble comme des frères, courageusement et gaiement. Totleben courait constamment des uns aux autres sur son cheval, donnant des ordres et encourageant les travailleurs. Les détenus, qui se trouvaient dans les prisons de la ville, désiraient racheter leurs fautes et sollicitaient la grâce de pouvoir rendre service à la Patrie en danger. Korniloff ordonna leur mise en liberté. Pendant tout le temps que dura le siège, on les occupa à toutes sortes de travaux et ils travaillaient courageusement, de toutes leurs forces, et personne ne les offensait par quelque mot outrageant, personne ne regardait avec reproche leurs têtes rasées.

Les fortifications croissaient à vue d'oeil. Au bout d'une semaine, le côté sud de la ville était caché par des murs formidables, surmontés de batteries munies de canons prêts à repousser l'ennemi. Plus menaçant que les autres fut le bastion élevé sur une colline qui s'appelle « la colline de Malakoff ». Ce nom est maintenant universellement connu.

Nakhimoff et Moller résolurent de céder leur commandement à Korniloff. En ces grands jours, quand la mort était si proche, chacun oubliait son amour-propre et ne pensait qu'à l'honneur des armes russes. Ce n'est point le commandement qui était cher aux vieux chefs, c'était Sébastopol, et Sébastopol ne pouvait être sauvé que par Korniloff;

c'est pourquoi ils se mirent volontiers dans les rangs de ses subordonnés. « En ce moment on a besoin d'une seule volonté et d'une autorité absolue, lui dirent-ils, tu es devenu l'âme de l'armée et tu con- . duiras l'affaire mieux que nous : aussi nous voulons t'obéir. »

Kornilofi y consentit. Il accepta le commandement de la ville et de la flotte. C'était avant la fête de l'Exaltation de la Sainte-Croix. Lejourjnêmede la fête, les soldats, après avoir entendu la messe, se rangèrent, tandis que de toutes les églises sortaient des processions avec les images saintes. Les prêtres firent le tour de toutes les fortifications, les bénirent en disant des prières et aspergèrent avec de l'eau bénite chaque bastion. Korniloff parcourut les régiments. « Mourons, enfants, s'écria-t-il, et ne rendons pas Sébastopol ! » Et les vaillants guerriers lui répondirent par un cri formidable : «Mourons pour la patrie ! hourra ! »

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