LE SIÈGE
Les alliés firent le tour de Sébastopol et apparurent, à douze verstes de distance, devant le côté sud. Là, ils s'arrêtèrent et occupèrent, près du bord de la mer, la petite ville de Balaklava et ses environs, où ils disposèrent leur campement. En même temps leur flotte y était arrivée, et ils commencèrent à se préparer pour nous assiéger sur mer et sur terre. Ils ne purent s'approcher de la ville
en ligne droite, car ils auraient été reçus de loin par des coups de canons, aussi se mirent-ils, à leur tour, à creuser de larges fossés et à construire des tranchées dans la direction de Sébastopol. Quand les ennemis feront avancer leurs tranchées jusqu'à la distance d'un coup de canon de la ville, ils transporteront sur ces tranchées leurs pièces de campagne, construiront des batteries et commenceront à tirer sur nous, cachés qu'ils seront par le remblai de terre, puis ils iront creuser plus loin. Ils s'approchaient de nous de plus en plus et travaillaient la nuit pour ne pas être empêchés par nous, et souvent, au lever du soleil, les nôtres se montraient des batteries, qui, hier encore, n'existaient pas chez l'ennemi.
Enfin, le prince Menchikoff retourna à Sébastopol avec son armée. Les alliés, en prenant la direction de Balaklava, nous laissèrent libres les voies de communication. Les habitants de Sébastopol reçurent l'armée à son retour comme des frères longtemps attendus, comme de nouveaux défenseurs de leur chère ville, et à partir de ce moment là, tous attendirent l'ennemi avec impatience.
KornilofF confia le commandement du bastion de Malakoff au contre-amiral Istomine. Istomine avait grandi sur les vaisseaux, dès son enfance et était renommé par sa rare bravoure ; il reçut la croix de Saint-Georges à l'âge de dix-huit ans. Dans les combats, il se jetait toujours le premier sous le feu, et ce n'était pas pour rien que les matelots disaient
de lui : « On dirait que notre Wladimir-Ivanovitsch a sept têtes ». Il ne lui était point facile de dire adieu à la mer, à ses vaisseaux, et de déménager sur la terre ferme, qui était pour lui un élément étranger. Pourtant, sur la terre ferme, comme sur la mer, il était toujours prêt à servir la Russie et à exposer pour elle sa tête. Istomine était un chef sévère, et s'il était trop exigeant envers ses matelots, il Tétait encore plus envers lui-même. Il travaillait toujours sans se lasser, sans jamais se reposer. Il organisa sur la colline de Malakoff le même ordre que celui qui existait sur ses vaisseaux. Il savait que celui-là ne mérite point le nom de guerrier, qui permet à l'ennemi de l'attaquer à l'improviste, et lui-même et aussi ses braves marins étaient toujours également prêts pour l'attaque et pour la mort.