‹ Souvenirs de Sébastopol;Chapitre 25 sur 38 · PREMIER BOMBARDEMENT · texte numérisé non relu

PREMIER BOMBARDEMENT

Les alliés ne s'endormaient point, eux aussi. Ils faisaient avancer de plus en plus vers nous leurs tranchées, et, le 3 octobre, ils se préparèrent à bombarder Sébastopol. Aussitôt que la canonnade eut commencé, Korniloff monta sur son cheval pour parcourir les fortifications. Un aide-de-camp et un cosaque l'accompagnèrent. Un formidable « hourra ! » retentit au milieu du bruit de la canonnade, lorsque le vaillant chef apparut sur les bastions. « Silence, enfants, dit-il, quand les batteries de

l'ennemi se tairont sous le tonnerre des nôtres, c'est alors que nous pousserons un « hourra ! » Tous éprouvèrent une crainte pour sa vie, chacun eût été content de pouvoir racheter de sa tête la tête du héros. « N'allez pas à Malakoff, lui dirent les soldats, là-bas pleuvent dru comme grêle les bombes de l'ennemi, elles ne vous épargneront point ». Mais ce n'est pas lui qui aurait été effrayé par les bombes de l'ennemi; ce n'est pas lui qui aurait eu peur de la mort. Il partit plus loin. Les obus et les bombes sifflaient au-dessus de sa tête, mais son cœur n'en battait guère plus fort, et il marchait toujours, plongé dans une profonde méditation. Enfin voilà Malakoff. Korniloff sauta à terre, jeta la bride de son cheval au cosaque et entra dans le bastion. Malakoff rendait déjà à la Russie son service sanglant : il y tombait déjà beaucoup de victimes ; on amassait les morts en tas et on emportait les blessés. Les soldats stationnaient auprès de leurs canons et envoyaient courageusement décharge sur décharge, et Istomine se trouvait toujours au milieu du feu. Il pria Korniloff de s'éloigner. Avait-il lé pressentiment de voir le héros pour la dernière fois? Mais Korniloff salua gaiement ses braves soldats, passa la revue des batteries, eut soin des blessés et se prépara enfin à retourner chez lui. Le cosaque tenait toujours la bride de son cheval, mais avant que Korniloff eut le temps de monter en selle, il chancela et tomba : un obus lui emportait la jambe. Plusieurs soldats se jetèrent à son secours et l'éten-

dirent entre deux canons. Une pâleur cadavérique couvrait déjà son visage. Il prononça d'une voix mourante : « Défendez Sébastopol ! » puis ses yeux se fermèrent.

Le médecin accourut, pansa la blessure, et Korniloff reprit connaissance. Il fallut le portera l'ambulance, et les soldats n'osèrent point le toucher. Mais le mourant s'appuya des deux poings en terre, se souleva avec effort et se jeta sur le brancard. A l'ambulance tout le monde pleura. Le prêtre arriva, et Korniloff communia. Il se souvint de sa femme, de ses enfants, leur envoya sa dernière bénédiction et engagea ses enfants à servir fidèlement la Patrie. Sa voix faiblissait déjà et il priait toujours, priait pour la Russie, pour Sébastopol, pour sa chère flotte, pour le Tzar. L'intolérable souffrance arrachait quelquefois un cri de la poitrine du patient. Le médecin approcha un médicament de ses lèvres, il le prit, se calma et s'endormit. Mais en ce moment on lui apporta une joyeuse nouvelle : les canons anglais se taisaient. Alors, il recueillit ses dernières forces, cria « hourra ! » et laissa tomber sa pâle figure sur l'oreiller. Quelques, minutes après, Korniloff avait vécuj

KORNILOFF A VÉCU

On essayait de cacher sa mort à l'armée, mais le soir même tout le monde l'avait appris, et de tous côtés on venait en pleurant saluer les cendres du

héros chéri. Le lendemain, il fut enterré à côté de son grand maître Lazareff. La nuit tombait déjà, et les flambeaux éclairaient le cortège funèbre. Cependant l'ennemi recommençait le bombardement et le corps de Kornilofl fut porté jusqu'à sa dernière demeure sous une grêle de bombes et d'obus. La flotte et l'armée rendirent le dernier devoir à leur chef : les canons russes l'honorèrent par une dernière salve, et les drapeaux des navires s'abaissèrent devant lui.

Les alliés espéraient pouvoir vaincre la ville en une journée ; ils avancèrent leurs vaisseaux vers nos côtes et nous bombardèrent sur mer et sur terre. Plusieurs centaines de canons tonnaient sans cesse. Nos fortifications s'étendaient sur un espace de sept verstes, et sur toute cette étendue nous répondions à l'ennemi par nos décharges, et, sous la grêle de nos obus, ses rangs devenaient de plus en plus clairs. La mort n'épargnait pas les soldats russes, mais nos braves chargeaient hardiment, au milieu des blessés et des mourants, un canon après l'autre. Il faisait particulièrement chaud sur le 3 e bastion, mais ses défenseurs ne perdaient point courage, tous restaient fièrement à leurs postes. Tout à coup une bombe tombe dans la poudrière qui se trouvait près du bastion, et la poudrière saute en l'air. Le sol s'agite et un épais nuage de fumée enveloppe le bastion ébranlé. Tout le monde est saisi d'effroi : on croit que la dernière heure de Sébastopol a sonné. Enfin, la fumée se dissipe et les soldats

peuvent examiner le lieu du désastre. Partout le rempart est écroulé, beaucoup de canons sont renversés et plus de cinquante cadavres défigurés et noirs gisent, éparpillés çà et là, sur tous les flancs du bastion. De tous côtés, on entend des malédictions et des gémissements, et, comme pour leur répondre, un cri de joie retentit dans le camp de l'ennemi. Ce cri réveilla comme d'un profond sommeil nos guerriers. Ils se jetèrent sur les canons restés intacts, et leurs bombes commencèrent à siffler de nouveau. Et sur les autres bastions la canonnade ne fut point interrompue. Malakoff surtout, comme pour venger la mort de Korniloff, tonnait furieusement de toutes ses pièces et partout envoyait la mort. Enfin la nuit tomba et le feu cessa ; mais même pendant la nuit les assiégés eurent peu de repos. Pendant que les uns s'oubliaient dans un profond, mais court sommeil, les autres allaient sur les fortifications, où le célèbre Totleben montrait comment il faut restaurer les remparts détruits, où transporter les canons, où amasser de la terre fraîche, et lorsque l'aurore apparut, nous étions déjà prêts pour le nouveau combat qui recommença. Durant neuf jours entiers la lutte continua aussi impitoyable, aussi infatigable. Les hôpitaux se remplissaient de plus en plus, ainsi que le lombeau commun, où reposent les défenseurs de SébastopoL En ces neuf jours nous avons perdu, tant morts que blessés, près de quatre mille hommes .

l'affaire de balaklava

Enfin l'ennemi se lassa, il était temps qu'il prenne du repos, lui aussi, mais nous ne le lui permîmes point. Aussitôt que ses canons cessèrent leur feu, nous l'attaquâmes à notre tour. Pendant qu'il bombardait la ville, des régiments tout frais nous sont arrivés, sous le commandant du général Liprandy ; le prince Menchikoff lui ordonna de conduire ses troupes vers Balaklava et d'attaquer les alliés.

Devant Balaklava s'étend une vallée, entourée par des montagnes. Sur ces montagnes, l'ennemi avait construit des batteries que nous avions l'intention de détruire. Dans ce but, Liprandy partit pour la vallée de Balaklava avec vingt-cinq mille hommes. Le soleil n'était pas encore levé; tout le camp des alliés dormait, et notre armée passa avec ses canons, sans être entendue, par les gorges des montagnes. Le détachement anglais se leva le premier, nous aperçut et envoya des courriers dans toutes les directions du camp, afin de faire marcher sur nous ses forces. Mais nous avions déjà réussi à gravir les montagnes et nos soldats se jetèrent à l'assaut sur les batteries de l'ennemi, les occupèrent en un instant et attaquèrent le détachement turc, qui essaya de leur résister. Les Turcs s'enfuirent, abandonnant leur drapeau en nos mains. Les cosaques les poursuivirent et en massacrèrent un grand nombre. Mais les Anglais nous opposèrent une vive

résistance. Leur cavalerie et la nôtre se heurtèrent au milieu de la vallée de Balaklava. On tenait ferme des deux côtés. Enfin, nous fûmes refoulés par la pression des ennemis . Les Anglais fuirent en désordre et partirent au galop plus loin. Mais ils furent prévenus par nos canons, tandis que de l'autre côté arrivèrent les uhlans. Quelques centaines d'Anglais tombèrent sur la place. Les Français accoururent au secours de leurs alliés, mais ils furent forcés de battre en retraite sous le feu de nos canons, et leurs batteries restèrent en notre pouvoir. Nous les rasâmes à fond et nous prîmes les canons de l'ennemi, qui s'y trouvèrent.

Du combat de Balaklava, nous emmenâmes avec nous plusieurs prisonniers. Ceux de ces derniers, qui vivent encore, racontent souvent avec reconnaissance, comment les guerriers russes, intrépides dans les combats, sont miséricordieux envers les malheureux. Les prisonniers, n'étant pas habitués à notre pain de seigle, ne purent le manger, et nos soldats prirent soin d'acheter pour eux du pain blanc.

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