DACHA ALEXANDROVNA
Non seulement les soldats, mais aussi tous les habitants de Sébastopol servirent fidèlement la patrie. Beaucoup de gens se rappellent, entre autres, une jeune orpheline, fille de matelot, que toute l'armée connut et qui s'appelait Dacha. Aussitôt
que l'ennemi se fat approché de nous, elle vendit tout ce qu'elle possédait pour la somme de vingt roubles, et prit, par-dessus le marché, une veste et un pantalon de matelot. Dacha endossa ce costume, coupa la natte de ses longs cheveux, acheta un cheval, s'approvisionna d'une besace, dans laquelle elle fourra des chiffons et de la charpie, et lorsque le prince Menchikoff fit sortir notre armée sur l'Aima, Dacha monta sur son cheval et suivit l'armée. Sur le champ de bataille elle attacha son cheval à un arbre et ouvrit sa besace. Quand elle apercevait quelqu'un des nôtres tombé près d'elle, Dacha l'entraînait sous un arbre quelconque, s'il respirait encore, et pansait sa blessure. Après la bataille, elle retourna à Sébastopol et demanda la permission de soigner les blessés dans les hôpitaux. La mort l'épargna, et, après la guerre, Dacha épousa un matelot retraité et lui apporta en dot mille roubles, que l'impératrice lui envoya, ainsi qu'une médaille et une croix en or, puis un crucifix dont les vieux invalides lui firent cadeau.
Les habitants de Sébastopol s'étaient tellement habitués au bruit de la canonnade et au vol des bombes, qu'ils n'y faisaient plus attention, et la vie quotidienne suivait son cours normal. Dans les boutiques et sur les marchés, les affaires allaient leur train comme avant, comme avant on se promenait et l'on circulait dans les rues. Mais aussitôt qu'on eut commencé, après un combat sanglant, à ramasser les blessés et les morts, les femmes accou-
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rurent de tons les côtés et aidaient par tous les moyens qui étaient en leur pouvoir*
Voici une bonne vieille qui accourt, suivie de deux jeunes femmes. « Vous ne viendrez point à bout de tous ces malheureux, petit père, dit-elle à l'officier occupé à faire ramasser les blessés, veuillez me donner dix ou douze hommes. J'aurai soin d'eux et panserai leurs blessures, et demain je les amènerai à l'hôpital. J'ai perdu les miens, ajoutât-elle, et sa voix trembla, j'aurai au moins soin de ceux-là ».
Sur les fortifications vous voyez aussi des enfants. Regardez : voilà auprès d'un canon un enfant de dix ans, c'est le fils d'un matelot tué. Tout le monde, sur le bastion, l'appelle le petit Nicolas; il avait appris à tirer juste, envoyait force obus à l'ennemi, et reçut, en récompense de sa bravoure, la croix de St-Georges. Voilà encore un enfant de six ans : il ne peut point encore tirer, mais il rend toute sorte de services aux soldats. Voilà, enfin, un vieillard : il marche avec peine, néanmoins il apporte de l'eau aux blessés qu'on n'arrivait point encore à ramasser. Et voilà le marchand qui partage avec les soldats le revenu de son commerce ; souvent, durant le combat, on aperçoit à l'ambulance un camion chargé de pain blanc et de viande cuite ; tout cela gratuitement, et tous sont invités à manger.
LE COMBAT d'iKKERMANN
On ne pourrait point énumérer toutes les grandes choses qui furent accomplies à Sébastopol, ni toutes les échauffourées de ses défenseurs avec le puissant ennemi. Nous allons seulement rappeler les plus importantes. Bientôt après l'affaire de Balaklava, il y en eut encore une autre, désastreuse pour nous, sur les hauteurs d'Inkermann, où les alliés avaient aussi construit leurs batteries. La bataille fut perdue à cause d'un malheureux malentendu, qui eut lieu au moment de la bataille. Plusieurs fois nous enlevions à l'ennemi ses batteries, plusieurs fois nous le forcions à battre en retraite devant nous, mais chaque fois il recevait de nouveaux renforts, et de nouveaux détachements, tout frais arrivaient constamment à son secours, et beaucoup de nos commandants furent tués ou blessés. Les soldats, sans chefs, se jetaient en avant ou reculaient à leur gré : ils n'avaient plus personne pour les guider. Enfin, leurs rangs furent refoulés et mis en désordre, mais ils tentèrent encore de renverser l'ennemi, et ils n'oublièrent point l'honneur des armes russes. Un de nos porte-drapeaux fut tué; le drapeau qui lui avait été confié, gisait près de lui. Encore une minute et il serait tombé entre les mains des ennemis, deux de nos braves se jetèrent vers lui à travers un feu mortel, et le drapeau fut sauvé.
Enfin nos régiments, harasses et exténués de fatigue, se retirèrent v#rs Sébastopol, et beaucoup d'hommes manquèrent dans leurs rangs.
Deux des fils de l'empereur, les grands-ducs Nicolas et Michel, prirent part à cette affaire. Ils arrivèrent la veille de la bataille et passèrent à Sébastopol près de quatre mois, ils examinèrent les fortifications, visitèrent les hôpitaux, et leur présence encouragea beaucoup l'armée. Mais ils furent subitement rappelés à Saint-Pétersbourg, et à peine y étaient-ils partis, qu'arriva la nouvelle du décès de l'empereur Nicolas, qu'ils ne retrouvèrent plus vivant. Toute la garnison de Sébastopol prêta serment au nouveau Tzar.