LA VIE A SÉBASTOPOL
A ce même moment, le prince Menchikoff se démit, pour cause de maladie, de ses fonctions en faveur du baron Osten-Saken, qui les remplit consciencieusement et vaillamment; il fut, à son tour, remplacé par le prince Michel Dimitrievitsch Gortschakoff. Durant plusieurs mois, le prince fit, sur le Danube, la guerre aux Turcs, mais il fut obligé de cesser les opérations de guerre, s'en fut avec son armée et prit le commandement en chef des troupes de Crimée. Rappelons ici, avec un profond sentiment de reconnaissance, l'infatigable et la noble activité du prince Wassiltschikoff, qui fut le chef
de l'état-major. Combien y a-t-il encore d'autres grands noms, qui ne trouveront point de place dans ce modeste ouvrage ! Novossilsky tant aimé, si glorieux parmi les marins; Biriouleff, le brave des braves; Woieykoff, qui se jeta tout seul contre des régiments entiers, et fut frappé d'une balle à la poitrine ; Lazareff, et Youfféroff, et le prince Ouroussof, et Boutakoff, et beaucoup, beaucoup d'autres.
Des jours, des semaines, des mois s'écoulaient, et Sébastopol ne se reposait point de ses pénibles travaux. On envoyait chaque fois à son secours de nouveaux renforts, mais la lutte contre les forces réunies de trois grandes puissances était trop inégale. Les alliés travaillaient vigoureusement et faisaient toujours avancer vers nous leurs tranchées, malgré tous nos efforts. Pendant les nuits nous attaquions les travailleurs, nous leur faisions quitter les places qu'ils occupaient et nous nous emparions de leurs tranchées. Mais les ennemis creusaient immédiatement de nouvelles tranchées et s'approchaient vers nous de plus en plus.
Souvent nous amenions des prisonniers capturés pendant les sorties de nuit et nous ramassions près de nos batteries le corps des ennemis qu'on enterrait dans la fosse commune. Quand le temps le permettait, nos soldats tiraient sur la tombe une salve de leurs fusils, pour honorer la mémoire des braves. De leur côté, les ennemis enterraient convenablement les nôtres et traitaient charitablement nos prisonniers.
Il y avait sur nos bastions beaucoup de braves d'une hardiesse vraiment extraordinaire. Tout le monde connaissait entre autres, un certain matelot, Koschka, surnommé « le chat ». C'était un brave gaillard, comme il y en a peu. Appelait-on des volontaires pour quelque sortie de nuit, l'affaire ne se passait point sans Koschka. Il arrivait même très souvent que n'attendant point la permission du commandant, il combinait quelque sortie, déjà par trop hardie, et toujours il l'échappait belle. Un jour il se traîna jusqu'aux tranchées anglaises et se cacha derrière une pierre énorme, devant laquelle se trouvait un large fossé. Tout d'un coup, il entend le bruit de plusieurs voix sortant du fossé. Il y jette furtivement un coup d'oeil et aperçoit quatre soldats anglais occupés à y faire cuire de la viande. Soudain Koschka pousse, de toute la force de ses poumons, le cri : « Hourra, les enfants! » Les Anglais effrayés sautent hors du fossé et s'enfuient à toutes jambes. Koschka descend alors dans le fossé et se met en devoir de ramasser tout ce qui s'y trouvait : trois fusils, une bouteille de rhum et deux sacs de pastilles. Il y avait encore deux marmites pleines de viande. Koschka les jette dehors et, chargé de son butin, s'en retourne auprès de ses camarades.
Les nôtres firent une fois une sortie de nuit, Koschka, naturellement, en était. Nous nous jetâmes dans une tranchée, où travaillaient des Anglais, nous les attaquâmes à l'improviste et nous
en tuâmes quelques-uns; les autres furent faits prisonniers. Il n'y eut qu'un soldat de tué chez nous, nous ne pûmes retrouver son corps dans l'obscurité. Le lendemain Koschka eût l'idée de jeter de nouveau un coup d'œil dans la tranchée ennemie : il s'avança doucement et aperçut le cadavre de son camarade. « Il faut qu'il soit enterré avec les nôtres », pensa Koschka. Il ôta sa ceinture, rattacha par un bout au pied du mort, et par l'autre au sien, et s'en fut en rampant, et traînant derrière lui le cadavre. Les Anglais l'aperçurent et commencèrent à tirer sur lui, mais Koschka rampait toujours de toutes ses forces. Une fois près des siens, il en fut aperçu. « Au secours! » leur cria-t-il; quatre matelots accoururent à son appel et emportèrent le cadavre.
Un autre jour, il remarqua que les Anglais avaient quitté leurs travaux pour aller dîner sur leurs batteries. Il guetta le moment de leur départ, s'avança doucement vers la tranchée et en emporta douze pioches, quatre bêches et quatre couteaux que les travailleurs y avaient laissés.
On enfermait quelquefois Koschka, de crainte qu'il ne s'attirât quelque malheur; mais lui, sachant qu'avec l'audace on peut toujours réussir, trouvait le moyen de tromper ses gardes, s'enfuyait et jouait encore quelque tour audacieux. Il se pourvut d'un sac qu'il portait sur lui ; dans ce sac, deux trous étaient pratiqués à l'endroit des yeux. Koschka s'y fourrait, rampait vers les ennemis et se cachait.
sans bouger, derrière les pierres ou dans les buissons. Si la sentinelle s'endormait, Koschka lui arrachait son fusil et prenait la fuite. Si un ennemi venait à s'éloigner des siens, Koschka se jetait sur lui, le désarmait, le faisait prisonnier et nous ramenait. 11 traitait toujours amicalement ses prisonniers et les régalait d'eau-de-vie.
Koschka prit part à dix-huit sorties et ne fut blessé que deux fois; en récompence, il reçut la croix de Saint-Georges. Peut-être vit-il encore à l'heure qu'il est et peut-être amuse-t-il les bonnes gens avec le récit de ses exploits.
L'ennemi nous inquiétait sans cesse. Il ne se passait pas de jour sans que ses projectiles volassent vers nous. A mesure qu'il s'approchait, le séjour de la ville devenait de plus en plus dangereux. Tantôt une bombe frappait dans la rue une femme ou un enfant, tantôt un projectile perçait le toit d'une maison qui s'enflammait. Peu à peu, les promenades commençaient à devenir désertes et les marchés étaient reportés d'un endroit à un autre : il n'y avait nulle part de refuge vraiment à l'abri. Les habitants ne sortaient de chez eux que pour les affaires indispensables ou pour apporter leur aide aux blessés.
Les autorités invitaient tous les citadins à quitter la ville, et le Trésor distribuait aux indigents des secours d'argent pour leur déménagement.
Mais très peu de gens consentaient à abandonner l'infortuné Sébastopol. La plupart de ses habitants
restaient entre les murs assiégés et y attendaient la mort.