‹ Souvenirs de Sébastopol;Chapitre 28 sur 38 · LA VIE A SÉBASTOPOL · texte numérisé non relu

LA VIE A SÉBASTOPOL

Après un combat qui avait été sanglant, on concluait ordinairement avec l'ennemi une armistice durant quelques jour. Alors, d'un côté et de l'autre, on hissait des pavillons blancs et, tout le temps qu'ils flottaient au-dessus des deux camps hostiles, on n'entendait plus de canonnade. Ce temps de répit était consacré, de part et d'autre, 4 l'enlèvement des morts et des blessés. Ici toute animosité disparaissait. Nous nous rencontrions alors amicalement avec les Français, que nous respections pour leur vaillance et que nous aimions pour leur douceur. Nos soldats acceptaient d'eux, comme cadeau, des pipes ou des tabatières, et leur faisaient aussi toutes sortes de présents ; ils s'expliquaient de leur mieux avec leurs amis momentanés. Mais déjà les pavillons blancs s'abaissaient, les Français prenaient amicalement congé de nous, et la canonnade tonnait de nouveau.

Les hommes qui étaient tués du côté sud de la ville étaient transportés sur le quai, où on les amassait en tas à la même place. Là, ils attendaient une chaloupe, qui les transportait du côté du nord, où s'étendait un vaste cimetière. Les uns étaient couchés dans leurs vêtements ensanglantés; il y en avait qu'on revêtait d'une chemise blanche et à

qui on mettait un cierge allumé dans la main. A d'autres encore on croisait les mains : il semblait à les voir que ces morts dussent prier encore pour Sébastopol.

Dans le cimetière, plusieurs énormes fossés étaient toujours préparés d'avance. On faisait descendre dans chacun d'eux jusqu'à cinquante cadavres, puis on comblait le fossé avec de la terre, on étalait dessus des pierres, en forme de croix, ou on y implantait une croix de bois, et le prêtre célébrait l'office des morts pour tous les soldats tombés pour la cause commune. Cette tombe s'appelait « la tombe des frères ». Souvent, les soldats venaient au cimetière dire une prière pour leurs camarades. Près du cimetière, travaillaient ordinairement les détenus. Ils quittaient immédiatement leur travail, se réunissaient aux arrivants, tombaient aussi à genoux et priaient sur la tombe encore fraîche.

LA MORT D'iSTOlfINE

Istomine ne fut point, lui non plus, épargné par la mort. Sa résistance à la fatigue, sa merveilleuse activité était un objet d'admiration pour ses amis et ses ennemis. Il était l'âme et le gardien du bastion de Malakoff, qui fut appelé « le bastion de Korniloff », depuis le jour où l'amiral y fut tué. Durant cinq mois entiers, Istomine ne se déshabilla point et dormit au gré du hasard. Il arrivait toujours le premier au combat ou au travail, et en

partait le dernier pour se reposer. Son oeil perçant pénétrait partout. Sous son inspection personnelle, les fortifications de Malakoff croissaient à vue d'oeil; il aimait Malakoff comme il aimait les vaisseaux, sur lesquels, durant tant d'années, il avait fendu les vagues de la mer, comme le cavalier intrépide aime son fidèle coursier.

Un jour — c'était au commencement de mars, — il se rendit pour affaire sur un autre point de nos fortifications, et, de retour vers son bastion, au lieu de suivre le fossé, se mit à marcher sur la crête même du remblai. « Dans le fossé! descendez dans le fossé ! — lui cria un de ses camarades qui l'accompagnait, — ici, vous vous exposez à un danger imminent ». Mais ce n'était point l'habitude d'Istomine de fuir le danger. « Qu'importe — répondit -il — on ne peut pas se préserver de l'obus. » En cet instant même, un obus lui emporta la tête.

On enterra Istomine à côté de Korniioff..Nakhimoff, pâle et triste, porta son corps jusqu'au tombeau. Ce fut avec une douleur indicible qu'il jeta une dernière poignée de terre sur la tombe du camarade de tant de jours heureux et de tant de journées tristes. La vieille mère et la sœur d'Istomine pleurèrent amèrement sur sa tombe ; leur douleur faisait peine à voir.

Le mois de mars tirant à sa fin, on atteignit le jour du Vendredi Saint. Le peuple se pressait dans les églises et même au dehors : les martyrs de

Sébastopol écoutaient avec un cœur attendri le récit des souffrances du Sauveur, et l'invoquaient à leur secours. Tout à coup la canonnade commence à tonner, les bombes se mettent à siffler au-dessus des temples illuminés, et couvrent de leur bruit les paroles sacrées. Plusieurs femmes effrayées s'enfuient avec leurs enfants; l'office divin ne fut cependant pas interrompu.

Plus la mort était proche, plus on célébra avec solennité la fête de Pâques. On se réunissait en foule et Ton célébrait ensemble la fin du carême. Les femmes s'endimanchaient, les officiers revêtaient des costumes magnifiques. Sur les batteries, tout était mis en ordre et bien nettoyé. Les femmes apportaient aux soldats des pains blancs et des œufs de Pâques. Les enfants se rassemblaient dans les cours et jouaient. Les soldats, assis près des batteries, jouaient à croix et pile et chantaient. Un farceur eut l'idée, au milieu du rire général de ses camarades, d'envoyer à l'ennemi un baiser de Pâques. Il prit une énorme bombe qui avait été vidée, la teignit en rouge, en chargea un canon et l'envoya, en guise d'oeuf de Pâques, dans le camp anglais. Le peuple redevint gai le jour de la grande fête et le feu de l'ennemi se tut.

2 m * BOMBARDEMENT

Tous espéraient pouvoir se reposer cette nuit de la récente canonnade et des longues prières. Mais

au lever du soleil, Sébastopol fut de nouveau ébranlé par une canonnade épouvantable. De tous les côtés les canons commençaient à tonner, les engins volaient dans toutes les directions. C'était le bombardement qui recommençait.

Une tempête mugissait alors, il tombait une pluie battante. Il semblait que la nature prit part aux horreurs de la guerre. Les citadins épouvantés cherchaient un refuge dans les casernes du côté Nord, d'autres traversaient en chaloupe la baie houleuse, d'autres encore y arrivaient en faisant le tour du cap. Les femmes serraient leurs enfants dans leurs bras; une jeune allé et son frère apportant leur père malade, le laissaient dans un coin d'un corridor, et se laissaient tomber, exténués de fatigue, près de lui. Dans les rues, éclairées par un feu terrible, il se faisait un mouvement extraordinaire ; des officiers de cavalerie allaient et venaient au galop de leurs chevaux, des détachements de soldats défilaient, des fourgons et des camions, chargés de munitions de guerre, se rendaient aux bastions et l'on amenait dans les hôpitaux des blessés sur des brancards. Le sifflement de la tempête se confondait avec celui des bombes, et les torrents de pluie avec les ruisseaux de sang. La canonnade dura près d'une semaine ; on emportait au cime- 1 tière des tas de cadavres défigurés, on entendait comme autrefois les hôpitaux retentir de plaintes et de gémissements, et, comme autrefois, nos soldats, accablés de fatigue par le combat de la journée,

restauraient pendant la nuit les fortifications détruites. Quelquefois, au milieu de l'obscurité de la nuit, un obus partait du camp ennemi et venait frapper à la fois plusieurs travailleurs; mais à l'instant même d'autres les remplaçaient et se mettaient à l'œuvre, dans l'attente d'une nouvelle bombe.

Le nombre de blessés augmenta tellement, que Ton fut obligé d'en faire transporter des centaines dans d'autres villes avoisinantes ; partout, ils y trouvèrent des soins empressés. Durant le siège, cent trente-sept Sœurs de charité arrivèrent en Crimée, où elles se consacrèrent complètement à leur sainte tâche. Jour et nuit, elles faisaient le tour des longues rangées de lits, où gisaient pêle-mêle les nôtres et les ennemis. Tous souffraient également, tous avaient également besoin de charité et d'amour, et ils se regardaient comme frères. « Ma bonne sœur, — disait un blessé, — ne vous occupez point de moi, mais allez près de ce Français, car il est ici dans un pays étranger, le pauvre cher homme ». Et ces femmes infatigables allaient de l'un à l'autre, ne connaissant point de repos etnele demandant jamais. Pendant que les unes soutenaient l'espoir au cœur des blessés et inspiraient aux âmes des mourants la résignation et la foi, les autres assistaient aux opérations chirurgicales et préparaient les instruments, les bandages, la charpie et l'eau. Il y avait une chambre particulière pour les opérations chirurgicales, les médecins s'y rele-

vaient sans cesse ; dans un coin se trouvait une grande cuve, d'où sortaient toujours des bras et des jambes coupés.. Pendant le bombardement, on faisait quelquefois dans une journée jusqu'à sept cents opérations. On ne s'occupait point des blessures légères. Souvent les chefs exigeaient que les soldats blessés par un fragment de bombe ou ayant le bras ou la jambe traversé par une baïonnette se rendissent à l'ambulance pour s'y faire panser, mais ils ne furent jamais écoutés. « Cela ne vaut point la peine qu'on s'en occupe, — disaient les soldats — ça fera un peu souffrir et puis cela se cicatrisera de soi-même. Nous voilà debout, par conséquent nous ne sommes pas malades ».

PAUL STEPANOVITSCH NAKHIMOFF

Nakhimoff, promu amiral, fut nommé gouverneur de Sébastopol. Ici, comme sur ses navires, il réussit à mériter les éloges et l'amour de tous. Tous le connaissaient de vue, surtout les femmes du marché, et tous saluaient d'un sourire son apparition ; mais on n'ôtait point son chapeau devant lui, car l'amiral ne pouvait souffrir les témoignages de respect superflus. « Hé, les enfants! — disaient entre eux les matelots, dès qu'ils l'apercevaient de loin, marchant trotte-menu vers les batteries — voilà le père des matelots qui vient ». Et ils le recevaient comme un père, et lui les regardait de ses bons yeux et les réjouissait de ses bonne?

paroles. En lui parlant, ils ne l'appelaient jamais autrement que Paul Stepanovitsch ; en son absence ils le 'nommaient « Nakhimenko » (le cher petit •Nakhimoff). Avec lui ils étaient tranquilles, et ils assuraient que « tant que Nakhimoff vivrait, l'ennemi n'aurait point Sébastopol ».

Mais les femmes murmuraient contre lui, car devant le danger croissant de jour en jour, il leur ordonna de quitter coûte que coûte le côté Sud et d'émigrer vers le côté Nord, où il était encore possible de se préserver des bombes ennemies.

Néanmoins, malgré la sévérité de l'ordonnance, très peu lui obéirent; dans les rues apparaissaient encore de temps à autre quelques têtes de femmes; sur les batteries on voyait constamment les femmes des matelots.

STEPAN ALEXANDROVITCH KHROULEFF

Le général Khrouleff partageait avec Nakhimoff la confiance et l'amour de la garnison et des citadins. Son âme intrépide ne croyait pas au danger et ne craignait pas la mort; il marchait, en riant, au devant d'elle. Un jour, pendant le bombardement, accourt sur son cheval gris, vers le bastion deMalakoff, un beau cavalier, brun de cheveux et de haute stature. Tous reconnaissent à l'instant et le cheval et le cavalier sous son chapeau circassien : c'était Khroulefi.

« A bas de cheval ! à bas de cheval ! — lui crie

tout le monde — Gare à la bombe, elle va vous foudroyer! »

Cependant une bombe venait déjà de s'abattre, en sifflant, à quelques pas de lui. « Peut-être me manquera-t-elle », dit Khrouleff, et il passe à côté d'elle. Et combien de fois les obus ont-ils volé au dessus de sa tête ; tandis qu'il marchait tranquillement au milieu de leur sifflement. Les soldats le croyaient protégé par une force céleste, ils s'imaginaient que les projectiles ennemis n'osaient pas \ le toucher ; lorsque Khrouleff marchait le premier au feu, tous se jetaient gaiement derrière lui, comme si avec lui pour chef, même au milieu du feu, tout danger eût disparu.

LES REDOUTES KAMT8CHATSCKY, WOLYNKY ET SELBNGUINSKY

Depuis le commencement même du siège, tous nos efforts étaient dirigés contre les travaux des alliés. Vers la fin de février, nos commandants, profitant d'une nuit obscure, firent sortir dans la campagne un détachement. Là, à cinq cents mètres devant Malakoff, qui passait pour le principal point de défense de Sébastopol, on se mit à construire une redoute. De ce point, il devait être très facile de tenter des sorties et d'empêcher l'avancement des tranchées ennemies. L'ouvrage marcha activement, sans que l'ennemi s'en aperçût.

Au lever du soleil, les coalisés virent avec stupéfaction la redoute qui sortait de la terre comme par

enchantement, et, la nuit suivante, alors que le régiment Kamtschatscky achevait l'ouvrage commencé, les Français ouvrirent sur lui leur feu. Une vingtaine d'hommes furent tués ou blessés, et la redoute, en l'honneur de ces premières victimes, fut nommée « la redoute Kamtschatscky ». Elle fut immédiatement pourvue de canons. A sa gauche, on en construisit encore deux autres, qu'on réunit à la première au moyen de tranchées; elles portèrent les noms des régiments « Selenguinsky » et Wolynsky » qui les construisirent. Ainsi, en avant des bastions qui entouraient la ville, se formait chez nous une seconde ligne de fortifications. Combien de fois les ennemis l'attaquèrent en vain, et de combien de sorties hardies fut témoin la « Kamtschatka », comme l'appelaient nos soldats!

La « Kamtschatka » est enfin devenue le plus désirable et le plus friand appât des alliés. Vers la fin du mois de mai, ils ouvrirent le bombardement, et tandis que la ville bouillonnait sous une pluie de feu, des troupes compactes se. jetèrent sur nos fortifications avancées, où il n'y avait qu'une poignée de soldats, car personne ne s'attendait à l'attaque. La Kamtschatka fut prise presque sans coup férir, et les Français se jetèrent sur Ma la ko ff. A Malakoff, Khrouleff les rencontra avec ses troupes. Les Français s'enfuirent vers la redoute que nous occupions, et tombèrent sous nos baïonnettes ou se rendirent prisonniers. Un courrier arrivait vers Khrouleff, disant que l'ennemi s'emparait des redoutes Wo-

lyasky et Selenguinsky, Khrouleff se lance à leur secours; cependant, le nombre des ennemis s'est accru et atteint quarante mille hommes, les soldats russes tombent par files entières. Timoféeff, un de nos vaillants chefs, est tué, et un nouveau courrier annonce à Khrouleff que la Kamtschatka est prise à nouveau. Le soleil est déjà couché, l'obscurité augmente, nous battons en retraite.

Khrouleff, inconsolable de la perte de nos fortifications avancées, fit annoncer à ses troupes qu'au lever du soleil, on attaquerait de nouveau l'ennemi. Tout était enfin prêt et les soldats attendaient le moment du combat, mais le commandant en chef ne permit point d'essayer de reprendre les redoutes ; il n'y avait aucune possibilité de les garder en notre pouvoir.

Ce coup inattendu nous frappa comme la foudre. Contre nous tonnaient maintenant les canons qui nous avaient servi tant de fois à repousser les ennemis. Le gouvernement de Sardaigne se joignait, lui aussi, à la coalition dressée contre nous, et l'armée ennemie comptait jusqu'à 160,000 hommes. La tâche de notre armée était devenue tellement difficile, qu'on lui comptait chaque mois de service pour une année.

Une nuit chaude, transparente, commençait à descendre, la nature se reposait ainsi que les hommes fatigués de la journée; mais depuis longtemps déjà les défenseurs de Sébastopol ne savaient point ce que c'était que le repos. Les uns, près de

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