LE 6 JUIN
Les Français se jetèrent sur les l* et 2 e bastions et sur la colline de Malakoff ; mais nos vaisseaux se portèrent sur la baie et ouvrirent sur l'ennemi un feu terrible. Les décharges tonnaient Tune après l'autre ; des centaines de bombes sillonnaient l'air. . .
D'autres colonnes françaises se lancèrent vaillamment à l'assaut de la batterie Gervé. Ils furent reçus par le feu de ses batteries, mais ils avancèrent toujours, laissant sur leur chemin beaucoup de blessés et de morts. Les tourbillons épais de fumée noire étaient sillonnés de longs jets de flammes, partout les engins pleuvaient, le sifflement et le crépitement se fondaient en un bruit sourd et épouvantable. A travers tout ce bruit retentit tout à coup le cri triomphal des Français : ils occupaient les vallons, parsemés sur la pente de la colline, et le bataillon qui occupait la batterie Gervé commençait à perdre courage Le bataillon faiblissait
Mais à sa rencontre accourt déjà Khrouleff au galop de son cheval gris : « Halte les enfants ! — criait-il — il arrive du secours !» A la voix connue du chef tant aimé, les soldats s'arrêtèrent.
«t En avant, les enfants ! » — s'écria un des soldats — « En avant ! » répétèrent-ils tous et se lancèrent comme une flèche sur la batterie Gervé. Voilà encore un autre détachement qui arrive. « Suivez-moi, mes braves ! » — s'écria de nouveau
Khrouleff. Tous se lancent à sa suite, tous se ré pandent en un instant sur la pente de Malakoff : les officiers courent les premiers sabre au clair. Mais déjà les Français s'enferment dans les maisons occupées et se défendent courageusement par lés fenêtres contre le bastion de Malakoff. Ses défenseurs, au milieu du feu et du sang, chargeaient les canons et perçaient de leurs obus les maisons ébranlées. Il y avait un vaillant commandant debout auprès de sa batterie : les fusils tiraient sur lui par dizaines et cependant sa voix retentit de plus en plus fort : « Vivement, enfants, vivement ! » Une balle partie d'une fenêtre et le héros tombe sur le sol ensanglanté... Un autre le remplace immédiatement, et le feu de la fusillade brille encore, toujours aux fenêtres. Mais Khrouleff arrive avec ses braves ; ils se jettent contre les maisons, en brisent les portes, démontent les toits, et en chassent l'ennemi qui, muni de renforts, se lance de nouveau à l'assaut, et de nouveau est repoussé. Les baïonnettes commencent à briller, le combat devient corps à corps. Les Fiançais chancellent et commencent à reculer ; les nôtres attaquent toujours Les Français tombent l'un après l'autre
et enfin s'enfuient, poursuivis par les soldats russes. Un formidable « hourra ! » retentit dans les rangs ; la victoire est à nous sur toute la ligne. Tandis que nos vaisseaux repoussaient l'attaque, et que nous chassions les Français de la colline de Malakoff, les Anglais attaquaient le 3* bastion. Ils y furent reçus
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par une formidable décharge de nos canons, puis par d'autres encore : les colonnes des assiégeants chancelèrent, se confondirent et prirent la fuite. Les bombes de nos batteriss les poursuivirent et parsemèrent le sol de centaines de cadavres.
Sébastopol était encore enveloppé d'un nuage de fumée, on eût dit d'un immense crêpe; en divers endroits, le feu qui commençait à s'éteindre éclatait de temps à autre, mais l'assaut avait été repoussé sur toute la ligne. Déjà les pavillons blancs flottaient et les nôtres se confondaient avec les ennemis; tristes et soucieux, ils ramassaient les blessés et les morts. Les sœurs de charité apparaissaient sur Therbe ensanglantée et rafraîchissaient avec de l'eau les lèvres des souffrants. Les alliés amenaient fourgon sur fourgon. A nous aussi la victoire avait coûté bien cher : il ny avait plus une place de libre à l'ambulance, il n'y en avait pas non plus dans les hôpitaux, et le cimetière s'élargissait toujours de plus en plus
Toutefois la victoire est à nous, et Sébastopol est en joie. Jamais encore les assiégés n'ont eu un jour aussi gai. Il leur semble qu'en repoussant l'assaut ils aient porté à l'ennemi un coup décisif. Les guerrier soublient les dangers présents, les blessés, leurs souffrances, partout l'on entend des cris d'allégresse, la foule afflue aux églises pour célébrer un Te Deum d'action? de grâce. Et pourtant la douleur était proche!
MORT DB PAUL STBPANOVIT8CH NAKHIMOFF
Dans les derniers jours de juin un bit extraordinaire se passa à Sébastopol. Les habitants de la ville s'attroupèrent dans les rues, s'interrogeant l'un à l'autre et se confiant mutuellement leurs craintes. Tous semblaient préoccupés et émus : beaucoup d'entre eux avaient vu, une heure auparavant, Nakhimoff, accompagné de ses aides de camp, s'avancer sur son petit cheval gris que tout le monde connaissait, du côté de la colline de Malakoff ; peu de temps après, on ramenait son cheval sans le cavalier! et les aides de camp passaient au grand galop dans différentes directions. Des bastions étaient accourus les matelots qui demandèrent à tout le monde des nouvelles de « Nakhimenko > enfin la terrible nouvelle parcourut, comme la foudre, la ville entière : Nakhimoff est blessé, Nakhimoff se meurt !
En effet, Nakhimoff était blessé, Nakhimoff se mourait. Sur le fatal Malakoff était encore tombée cette glorieuse victime. L'amiral, en passant en revue les fortifications, s'avança hors du remblai, pour jeter un coup d'œil sur les batteries de l'ennemi. Le commandant du bastion le pria de prendre garde et, dans le but de l'éloigner du danger, lui proposa d'aller écouter les vêpres dans l'église de Malakoff, en ajoutant que l'office était déjà commencé. « Je viens de suite, tout de suite: allez-y en
m'attendant », répondit Nakhimoff sans bouger de sa place; tout à coup il tomba si brusquement qu'on n'eut point le temps de le saisir dans les bras. Une balle Tavait atteint à la tempe.
Le blessé fut transporté sur le côté Nord, plus loin de la fusillade. Les médecins lui procurèrent les premiers soins et entourèrent en silence son lit, derrière eut se tenaient en pleurant ses aides de camp; le peuple se pressait en hâte autour delà baraque où était couché le souffrant. Il était sans connaissance et respirait difficilement. Ainsi s'écoulèrent, dans l'inquiétude et l'agitation générale, la nuit entière et le lendemain — jour de fête de l'amiral, — puis encore une nuit, et enfin 14 glas funèbre des cloches annonça aux habitants de Sébastopol que le héros de Sinope avait vécu.
Tout avait l'air triste en ville : le vent agitait la mer, le peuple affligé accourait en foule sur le quai, tous se découvraient, faisaient le signe de la croix; une grande chaloupe se dirigeait dans la baie ; près de la poupe se tenait debout, vêtu de noir, un prêtre tenant une croix : il accompagnait sur le côté Sud les cendres de Nakhimoff.
La chaloupe s'arrêta à l'embarcadère; le mort fut transporté chez lui, enveloppé dans le drapeau du vaisseau, sur lequel il avait commandé le jour de la victoire de Sinope. La garnison et les habitants désiraient rendre hommage aux cendres du héros tant aimé et tant de fois protégé dans les combats; femmes, vieillards, soldats, matelots se
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pressaient en foule aux portes de son modeste logement.
Trois drapeaux couvraient le cercueil. Les matelots montaient auprès une garde d'honneur. Le jour des funérailles, tous les habitants de Sébastopol affluèrent pour la triste cérémonie, et les ennemis cessèrent leur feu par respect pour cette douleur qui nous frappait. Aussitôt que le commandant en chef et les hauts fonctionnaires de la ville eurent sorti le corps, des salves d'honneur retentirent sur nos vaisseaux. Le cortège funèbre se mit en marche entre deux bataillons de matelots et de soldats en armes. Les drapeaux des régiments étaient recouverts de crêpe, ceux des vaisseaux abaissés, et dans la cathédrale Saint Michel on avait déjà préparé une place pour Nakhimoff, près des tombeaux d'autres illustres chefs de la flotte russe.
Après le service funèbre, les matelots en sanglottant approchèrent deux par deux et dirent un dernier adieu aux cendres de celui qu'ils appelaient leur père, puis le corps fut descendu dans la tombe.
4 m * BOMBARDEMENT
Sébastopol est devenu lugubre : les matelots surtout paraissent tristes et abattus, toutefois la vie reprend son cours ordinaire. La fusillade et la canonnade avec l'ennemi vont leur train habituel, et aux réparations ordinaires sur les fortifications est venu s'ajouter encore un nouveau travail. Nous
avons commencé à construire sur la baie de Sébastopol un pont volant, afin de réunir le côté Sud au côté Nord. L'ouvrage avance vivement, malgré les efforts des alliés, qui tentent, par tous les moyens, d'empêcher ses progrès. Une centaine d'hommes y travaillent constamment. Dans leur direction sifflent quotidiennement jusqu'à 500 obus. Néanmoins, le pont, long d'une verste, fut achevé dans l'espace d'un mois, et fut inauguré le jour de l'Assomption,