‹ Souvenirs de Sébastopol;Chapitre 30 sur 38 · COMBAT SUR LA RIVIERE TSCHORNAÏA · texte numérisé non relu

COMBAT SUR LA RIVIERE TSCHORNAÏA

Au commencement du mois d'août, le prince Gortschakoff se décida à attaquer les batteries construites par l'ennemi sur les monts Fédioukines. Notre armée saluait de cris de joie. Tout le monde était fatigué du long siège et brûlait de marcher au combat. Les instructions furent enfin données et les commandants menèrent leurs troupes dans la vallée qui porte le nom de « vallée de la rivière Tschornaïa ». Le général Liprandy arriva le premier au lieu désigné, et ses vaillants soldats repoussèrent vivement sur la pente de la montagne le détachement de Sardaigne et s'emparèrent de ses batteries. Le reste des troupes arriva sous le commandement du général Reade, qui les fit marcher à l'ennemi, sans attendre l'arrivée des renforts, et paya de sa vie sa témérité. Nos soldats se lancèrent furieusement sur les monts Fédioukines et en délogèrent les Français. Mais un nouveau détachement arrive

au secours des Français, puis encore un autre. Ils se jettent sur nous, nous attaquent vigoureusement et nous accablent sous leur nombre. Nos officiers se trouvent en avant et tombent les premiers : il en gît plus de la moitié déjà sur le sol ensanglanté. Les soldats sont refoulés, ils tombent; ceux que la mort a épargnés luttent encore, attendant toujours du renfort... Mais cet envoi n'arrive point, et un combat désespéré continue.

Enfin arrivent les soldats de la réserve : ils courent, sans reprendre haleine, vers le lieu du combat, mais il est déjà trop tard : nos vaillants régiments sont déjà presque complètement détruits. Les réservistes, fatigués par la marche rapide, se lancent pourtant des deux côtés contre l'ennemi, et des deux côtés sont repoussés ; ils se jettent de nouveau en avant. Mais l'ennemi fait avancer contre nous de nouvelles troupes ; beaucoup d'officiers et de soldats tombent dans nos rangs. La bataille est perdue.

Nous* avons ramassé beaucoup de blessés près de la rivière Tschornaïa, beaucoup de fourgons chargés de cadavres sont partis vers le cimetière; le lendemain tonnait déjà le cinquième bombardement de Sébastopol, qui, cette fois, ne cessait point pendant la nuit.

5 me BOMBARDEMENT

Le malheur envahissait avec acharnement la ville martyre. Dans certaines rues on n'apercevait plus

âme qui vive, et les bombes volaient comme des feuilles poussées par le vent. La mort faisait une récolte abondante sur les bastions, et nos munitions tiraient sur leur fin... Avec chaque jour disparaissait l'espoir dans le salut, mais ne disparaissaient ni le courage, ni la foi : les guerriers acceptaient la mort sur les batteries, les citadins priaient dans les temples. Un jour, on célébrait la messe dans la cathédrale Saint-Michel. Tout à coup une bombe traverse le toit et vient éclater dans le soussol, qui servait de dépôt aux cierges. Beaucoup d'images saintes sont arrachées des murs ébranlés par l'explosion en blessant plusieurs personnes qui priaient.

On se décida alors à transporter les autels des cathédrales dans un refuge plus sûr, dans les casernes. Le jour de la Transfiguration deNotre-Seigneur, au plus fort du bombardement, les prêtres, revêtus de leurs habits sacerdotaux, sortirent de la cathédrale. Ils transportèrent dans le temple préparé à cet effet le Saint-Sacrement, les croix, les images et les vases précieux. Au-dessus de leurs têtes découvertes flottaient des bannières. Les intrépides guerriers du Christ, le cœur retrempé dans la foi, marchaient d'un pas lent et mesuré sous le sifflement et le fracas des projectiles ennemis. Le peuple fléchissait les genoux sur leur passage et écoutait attentivement leur chant. Tout à coup une bombe siffle en l'air... Tous s'arrêtent et attendent... La bombe s'abaisse de plus en plus, enfin, éclate avec fracas en l'air;

la marche solennelle continue et les chants recommencent.

Nos prêtres portaient courageusement leur part de peine et de douleur. Ils faisaient constamment le tour des bastions et s'exposaient avec résignation au danger, pour recevoir le dernier soupir des mourants et leur donner la bénédiction suprême. Leurs paroles, pleines de douceur et d'amour, leur vertu chrétienne réchauffaient le cœur des troupes. L'un d'eux, le père Benjamin, confessa, pendant le siège, plus de douze mille personnes à qui il donna le Saint-Sacrement. Les services funèbres se suivaient sans iaterruption et les dimanches et les jours de fêtes, quand le bombardement ne tonnait pas sur la ville, on célébrait des Te Deum sur les bastions.

Cette lutte gigantesque durait déjà depuis onze mois entiers et les derniers moments de Sébastopol s'approchaient. Les tranchées de l'ennemi se trouvaient déjà à plusieurs mètres de là ville. Ses défenseurs, amaigris, exténués de fatigue par les pénibles travaux et les combats, n'admettaient pourtant pas l'idée que la ville pût être rendue, mais les commandants reconnaissaient l'impossibilité de tenir plus longtemps. On continuait, avec des efforts surhumains et d'effroyables pertes d'hommes, à réparer les avaries des fortifications, mais l'ouvrage n'avançait pas. La terre s'ameublissait pour avoir été trop souvent portée d'une place à une autre et se réduisait en poussière; le temps était trop chaud et trop

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sec; an seul obus détruisait le fruit de longs travaux. Malakoff souffrait plus que les autres : son bastion, construit près d'une tour antique, était avancé très près de l'ennemi; vers la fin du siège la tour était à moitié détruite. Tout tombait en décadence. La plupart de nos canons étaient endommagés, les baïonnettes brisées par un trop fréquent usage, notre provision de bombes presque complètement épuisée ; nous étions obligés de calculer le nombre de coups et nos hommes diminuaient toujours.

L'ennemi lui aussi avait compris que nos moyens de défense s'épuisaient de jour en jour, et ne nous donnait point de répit. Enfin il commença le sixième et dernier bombardement.

6 me BOMBARDEMENT

Il commença à tonner dès l'aurore, le 24 août. Le feu coulait comme un fleuve. Le craquement le sifflement et le fracas des engins ébranlaient au loin les airs. Dans toutes les directions s'envolaient des monceaux de terre, des pierres et des cadavres humains. On ne voyait pas le soleil à travers répaisse fumée de la poudre. Une bombe tombe sur un de nos navires qui prend feu, une colonne enflammée s'élance au-dessus des flots de la baie et le feu prend dans plusieurs endroits de la ville. Une masse énorme de poudre éclate, les canons sautent en l'air comme la paille emportée par un

coup de vent, et retombent sur la foule. Les édifices s'ébranlent et la ville et ses environs sont plongés dans la fumée et dans les flammes. Et la canonnade tonne toujours avec une rage et une fureur épouvantables. Vers nous volentdes tonneaux entiers remplis de poudre : tout s'écroule, tout tombe, les remblais s'éboulent sur des monceaux de morts et de blessés. Ce n'est plus l'air qui rafraîchit la poitrine de l'homme, c'est le feu et la fumée qui la brûlent; ce n'est plus la rosée qui baigne la terre, mais c'est le sang. Tous sont sur les batteries : des soldats encore malades quittent les hôpitaux et courent aux bastions. Partout apparaissent des brancards, sur les quais se pressent des fourgons surchargés de blessés.

Trois jours et trois nuits, Sébastopol se débattit dans l'agonie, comme un aigle blessé. Nos troupes dépérissaient à vue d'œil. Chaque jour, près de quatre mille hommes étaient transportés à l'hôpital ou ensevelis. Pendant la nuit tous étaient sur pied, et pendant la journée ils dormaient à tour de rôle sur leurs fusils. On s'attendait d'un instant à l'autre à l'assaut.

Le quatrième jour, la canonnade tonna depuis l'aurore encore plus terriblement. Quatre -vingt mille engins se répandirent durant quelques heures sur Sébastopol, et vers midi tout se tut... Et tout à coup on commença à donner l'alarme, et ce cri fatal parcourut toute la ligne des fortifications : « L'assaut ! »

Les colonnes des ennemis, en uniformes brillants, couvraient toute la vallée et s'approchaient vers nous d'un pas rapide et hardi. C'étaient les Français. Nos bombes tombent sur leurs rangs serrés, mais ils s'approchent toujours, vaillamment et gaiement, et se lancent sur Malakoff et sur le 2 e bastion ; làbas, plus loin, s'avancent, vers le 3 e bastion, les colonnes épaisses des Anglais.

Le 3 e bastion commença à tonner de tous ses canons, et des masses entières de corps ensanglantés tombèrent sur le sol; les ennemis, devenus timides, s'arrêtèrent et reculèrent. Mais à la voix de leurs chefs, les rangs débandés se remirent en ordre et se lancèrent en colonnes compactes à l'assaut. Déjà sur le fossé leurs ponts se jetaient, les Anglais montaient déjà sur les remparts. Ils écrasèrent, refoulèrent les nôtres et envahirent avec des cris de triomphe le bastion. Ce fut un formidable « hourra ! » qui leur répondit et un nouveau détachement de nos braves se jeta sur eux à coups de baïonnettes. Une lutte sanglante corps à corps s'engagea : les Anglais tombent à droite et à gauche et enfin s'enfuient, semant le bastion de leurs cadavres. Les nôtres poursuivent des fuyards à coup de balles, d'obus, de pierres...

Mais les chefs remettent l'ordre dans leurs rangs : ils se lancent de nouveau sur le bastion ; de nouveau s'en emparent et ils sont de nouveau repoussés, laissant une foule de prisonniers entre nos mains. Pour la troisième fois, les ennemis descendent dans

le fossé, mais les balles des fusils et les pierres pieu vent sur eux, de la hauteur du remblai, dru comme grêle. Les Anglais s'enfuient encore, nos canons tonnent, et une masse de morts et de blessés sont fauchés sous leurs décharges.

Cependant les Français se répandent dans le fossé du 2 e bastion, franchissent le remblai et repoussent les nôtres, mais pas pour longtemps : comme un ouragan, le brave Sabachinsky arrive avec ses artilleurs, et les Français reculent. Leurs rangs se désorganisent, mais ils se reforment à nouveau et nous attaquent. La fusillade brille de part et d'autre; les Français luttent héroïquement, quand tout à coup nos vaisseaux se mettent à tonner : ils rendent à la Russie leur dernier service. Les ennemis reculent, mais se tiennent toujours debout. Plusieurs fois, ils se jettent contre le bastion et sont plusieurs fois repoussés. Enfin, un de leurs chefs se lance de nouveau à l'assaut, le pistolet au poing. Tous le suivent et se trouvent en un instant dans le fossé, mais les nôtres ont réussi à sauter sur le remblai et lancent contre l'ennemides obus, des pierres, des fragments de bombes. Les Français sont refoulés; ils tombent l'un sur l'autre : des cris et des gémissements s'élèvent des profondeurs du fossé. Ceux que la mort a épargnés se débarrassent des cadavres qui les pressent et tentent de s'enfuir. Mais nous avons déjà rechargé nos canons et les ennemis, avant d'atteindre leurs tranchées, tombent sur le sol ébranlé.

Plus loin, on a repoussé les attaques sur les 5* et 6 e bastions.

EtMalakoff?

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