‹ Souvenirs de Sébastopol;Chapitre 31 sur 38 · LA CHUTE DE MALAKOFF · texte numérisé non relu

LA CHUTE DE MALAKOFF

Les Français, au commencement de l'assaut, se ruent contre Malakoff comme des flèches lancées d'une main sûre ; ils déployent leurs drapeaux sur la tour et se répandent sur le bastion. Ses derniers défenseurs les reçoivent comme la lionne reçoit le chasseur qui a pénétré dans sa tanière. Un terrible combat corps-à-corps s'engage : les baïonnettes et les haches brillent, les bêches, les pioches, les massues font leur œuvre, les pierres volent de tous côtés : toute arme est bonne; l'un se jette sans armes sur l'ennemi et l'étrangle, un autre le mord. Enivrés par la lutte et la rage, ils foulent aux pieds les morts et les blessés, ils tombent, se relèvent de la terre ensanglantée pour se jeter avec une nouvelle furie sur les assaillants. Et cependant les Français augmentent et augmentent toujours

Le sang coule dans tous les coins du bastion. Ici, un détachement ennemi serre contre le mur une poignée des nôtres ; ils n'ont plus une seule cartouche, mais ils ne se rendent pas : on les fusille l'un après l'autre. Là, un vaillant officier se lance contre les ennemis avec cinquante soldats : il est blessé grièvement, mais il reste le seul survivant

de tous les autres — ses braves guerriers sont tombés jusqu'au dernier.

Le lieutenant Youny se lance dans la tour même de Malakoff avec trente matelots. On y entrait par une étroite ouverture pratiquée dans le mur. De là, Youny et sa compagnie font pleuvoir des balles contre les Français. Les Français y répondent. La lutte inégale durait depuis longtemps : les nôtres ne se rendaient pas. Enfin, on avance un canon devant l'ouverture de la tour et un premier obus est lancé. Youny et ses braves l'arrosent avec de l'eau. Mais un autre tombe au milieu des assiégés, dont la moitié est blessée ; un fragment de l'engin heurte la sainte image, suspendue dans un coin, et éteint le lampadaire qui brûlait devant elle. « C'est là un mauvais présage », murmurent les matelots. Cependant Pennemi charge pour la troisième fois le canon... il ne reste plus aucune chance de salut : les matelots se rendent.

Près de la colline, la lutte bouillonne aussi. Maintenant, ce sont les nôtres qui marchent à l'assaut contre Malakoff conquis. Les forces énormes de l'ennemi les écrasent de tous les côtés, et sous le feu croisé ils tombent comme des épis sous la faulx. Sous la grêle des engins meurtriers, vont et viennent, au milieu de la foule des combattants, plusieurs femmes de matelots. Elles procurent des soins aux blessés, apportent aux soldats du « kwas » (cidre) et de l'eau.

La lutte se change en carnage : pour chaque

soldat russe on compte jusqu'à dix ennemis. Nos rangs fondent comme la neige au soleil

Mais Khrouleff arrive : il vole avec ses braves sur la route arrosée de sang. Parvenus en face de Malakoff, tous sautent à bas de leurs chevaux. Krouleff prend le médaillon avec l'image de la Vierge, qu'il portait sur sa poitrine, le montre aux soldats et s'écrie : « Suivez-moi, mes braves ! » Tous se lancent derrière lui sur la colline comme une volée de milans. Tout à coup, Krouleff s'arrête empourpré de sang : une balle lui a traversé le bras ; l'intolérable douleur brise ses forces et les aides de camp l'emmènent hors du combat.

Des nôtres se répandent sur la colline et répondent à la fusillade derrière les monceaux de cadavres de leurs camarades, mais les chefs tombent l'un après l'autre. On entend les cris : « Donnez-nous des chefs! — Conduisez - nous ! » et de nouvelles masses ennemies affluent sans cesse vers Malakoff.

En ce moment, le prince Gortschakoff parcourt la ligne des fortifications, où il est reçu par un joyeux « hourra ! » L'ennemi est repoussé de partout, seul Malakoff reste entre ses mains; tous les nôtres se lancent dans la direction de Malakoff. Mais le prince parcourt tristement des yeux les remparts ruinés et les monceaux de corps ensanglantés dont est jonché le sol. Il sait que c'est en vain que tomberont de nouvelles* victimes, que, tôt ou tard, Sébastopol succombera sous le pression du puissant ennemi, que nous n'avons plus de muni-

tions de guerre, que nous n'avons plus de forces, plus de sang. Il prévoit depuis longtemps la fin de la terrible lutte et prépare tout pour sauver le reste de l'armée et l'honneur du drapeau russe.

Il ne permet pas une nouvelle attaque contre Malakoff.

Une heure se passe, puis une autre, et un coup de foudre éclate sur la garnison : des courriers passent au galop dans toutes les directions avec les instructions des commandants, l'ordre est donné de se préparer à la retraite : les troupes quitteront le côté Sud et passeront sur le côté Nord. Battre en retraite! S'incliner devant l'ennemi, quand tous sont prêts pour un nouveau combat, quand tous veulent risquer leur tête pour le bien-aimé Sébastopol! L'auront-ils défendu en vain pendant si longtemps ? Est-il donc possible qu'ils ne délivrent point Malakoff; n'arracheront-ils point de son sommet le drapeau étranger , ne vengeront-ils point le sang des leurs?... Les rangs retentissent de sanglots et nos guerriers se jettent sur leurs canons et les embrassent en leur disant un dernier adieu.

Les ordres sont donnés : l'heure delà retraite est indiquée. Mais nos soldats n'abandonneront point un nouveau butin à l'ennemi, ne lui rendront point ce qu'ils ont érigé avec leur sueur, tout ce qu'ils arrosèrent de leur sang, et ils comblent les fossés, rasent les remblais restés intacts, ils hachent, percent, enfoncent, détruisent tout ce qu'on ne peut

point emporter. Beaucoup de canons sont enlevés, !es autres sont encloués à la hâte ou jetés dans la mer. Tout le monde s'agite dans la ville et sur les bastions. Les blessés sont transportés en masse sur le côté Nord. L'ordre est donné aux troupes de se rassembler à la tombée de la nuit sur une des places delà ville; seule une petite partie de. la garnison restera sur les fortifications, pour soutenir la fusillade avec l'ennemi et lui cacher notre retraite.

ADIEU SÊBASTOPOL ! !

La nuit est venue ; la place est pleine de troupes et de peuple ; tous les habitants ont quitté la ville, comme nos pères avaient quitté jadis Moscou, livrée aux ennemis. Des chaloupes chargées se portent promptement sur la baie d'une rive à l'autre. On a commencé à franchir le pont ; le passage dura près de sept heures. L'artillerie passa, puis les voitures, les fourgons et les camions. Les piétons se pressaient en rangs serrés : de front avec les soldats marchaient des femmes, des vieillards, des enfants. On transportait des blessés, et le craquement des roues, le trépignement des chevaux, le bruit, les sanglots se confondaient avec le jaillissement des vagues agitées. Plus d'une fois des cris de terreur s'élevèrent : il semblait à tous que le pont allait se rompre, la foule effrayée se jeta en arrière. Tous se mêlaient, se heurtaient/ s'embrouillaient dans l'obscurité de la

nuit, les commandements avaient beaucoup de peine à rétablir Tordre.

A MalakofF, les feux brûlaient. Demain, dès le lever de l'aurore, les Français apercevront des hauteurs de la colline, la ville qui s'étend à leurs pieds, avec ses jardins ombragés et ses jolies maisons. Demain, au son des trompettes, les ennemis, enivrés par la victoire, entreront avec des cris de triomphe, les drapeaux déployés, dans Sébastopol, pour lequel tant de braves têtes sont tombées, où fume encore le sang des martyrs, où les pierres gardent encore les traces de nos larmes, où dorment les glorieux chefs ds la flotte de la mer Noire, — et alors ils se reposeront de leurs fatigues dans les maisons que nous avons abandonnées... Ainsi pensaient les ennemis.

Tout à coup un coup de tonnerre assourdissant ébranle les environs, la terre tremble, la mer gémit dans ses profondeurs, une flamme éclatante et sanglante se répand au loin dans les airs... Un de nos bastions vient de sauter. A la lueur du feu terrible et éblouissant apparaissent du côté Sud nos intrépides matelots : avec des mèches allumées ils courent d'une poudrière à l'autre. . . Puis une explosion éclate encore, puis une autre et une autre... durant toute la nuit elles éclatèrent et tonnèrent sans cesse, sans arrêter ; Sébastopol tout entière flambait, éclairant de ses lueurs nos vaisseaux criblés d'obus qui coulaient à fond dans la baie.

F. Folitcheva

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