L'ASSAUT DU 27 AOUT
Pendant les quatre mois du siège, le régiment de Briansk, dont j'ai eu l'honneur de faire partie, a dû soutenir les plus forts bombardements, et, dans ce court délai, il a perdu la moitié de son effectif; c'est lui qui a occupé continuellement le bastion n° 3 et celui de Malakoff. Peu de temps avant l'assaut du 27, il reçut Tordre de renforcer les troupes placées sur la colline de Malakoff; la veille encore, il avait pris part, pendant toute la nuit, aux travaux de réparation des batteries, et remplacé, au point du jour, la réserve de la 3 6 division. Sur Tordre du commandant, elle devait y rester jusqu'à dix heures du matin et aller se reposer ensuite au cap Paul. Mais le repos fut assez étrange en cet endroit : à chaque instant, des bombes y tombaient, tuant ou blessant toujours quelqu'un. Le régiment avait à peine fini de déjeuner, les hommes commençaient à se débarrasser des bombes importunes, quand nous entendons soudain battre l'alarme : « Aux armes ! » Le régiment se range en ligne de bataille et se dirige vers la colline, où le général lui ordonne de le suivre. Moi, j'ai le premier
emmené vers la colline la compagnie que je commandais, elle n'avait pas eu le temps de se disperser après le déjeuner. A ce moment, un des commandants m'ordonna d'emmener la compagnie en avant, en me montrant le plateau de la colline de Malakofl, où nuit et jour une petite lampe brûlait devant les images saintes. Ce plateau était actuellement occupé par les Français, et nos pièces de campagne, endommagées, gisaient sur le sol.
A quelque distance du plateau, je disposai ma compagnie en colonne. Malgré le feu bien nourri de l'ennemi, je me mis devant elle, comme il convient au commandant de compagnie et je l'encourageai en lui disant : « Enfants, voyez-vous nos canons gisant à terre ! Voyez-vous les ruines de nos batteries et les Français qui les occupent! Allons donc leur montrer que nous savons vaincre et mourir! Que Dieu nous protège! Suivez-moi! En avant! » Avec ces mots, nous nous précipitâmes contre l'ennemi. Au même moment, je m'en souviens très bien, je sautai sur la barbette où le drapeau français avait été arboré; je fus grièvement blessé à la tête par une balle qui me fractura le crâne. Je tombai et, je ne sais comment, je me retrouvai à l'hôpital du village de Belbek. Pour cet assaut, j'ai eu l'honneur d'être décoré de Tordre de Saint- Wladimir de 4 e classe, avec les glaives et le ruban.
Semen Khrouchtcheff.
Capitaine en retraite.