DES DEFENSEURS DE SEBASTOPOL
Pendant cette guerre glorieuse, j'occupais le poste de sœur de charité dans la communauté de Krestovozdvigènsk. Je me rappelle très bien le dévouement héroïque et les souffrances de nos braves soldats. Je n'ose entreprendre la tâche de décrire tout ce que j'ai vu; d'ailleurs, toute mon activité se limitait uniquement aux soins et à la surveillance des blessés, qui répétaient courageusement : « Ma sœur, aidez-moi que je puisse regagner ma place au bastion ; même avec un pied ou une main de moins, je commanderai les camarades inexpérimentés et nous réussirons à repousser l'ennemi ». Le prince Chirinsky-Chakhmatoff me disait, en mourant dans mes bras, qu'il ne regrettait qu'une chose : c'était de ne plus pouvoir être utile à la patrie. Le capitaine Tonagel me disait tout doucement en fermant les yeux pour la dernière fois : « Ma sœur, ma présence est indispensable pendant la sortie du fort, faites-moi transporter là et j'agirai ». Le colonel Zagoskine criait
en pleine conscience : « Ce n'est pas mon pied emporté que je regrette, je regrette aussi d'être obligé de garder le lit, quand l'ennemi est devant les retranchements ». C'est ainsi que les soldats se précipitèrent contre l'ennemi en oubliant leurs blessures.
Les balles sifflaient, les bombes portaient, les fusées incendiaient les maisons particulières et les hôpitaux, et nos blessés brûlaient du désir de courir à l'ennemi. Tout ceci excitait notre compassion et renforçait notre courage. J'ai eu 600 soldats à soigner sur la batterie de Nicolas et 56 officiers dans le palais de Cathérina. Je m'accordai encore des blessés dans quelques maisons particulières.
Nuit et jour, la lanterne à la main, je rencontrais souvent le comte Saken et le prince Vassiltchikoff et je me hâtais d'aller chez mes malades, en leur apportant des boissons que j'avais préparées moimême; leurs larmes de reconnaissance étaient pour moi les plus grandes récompenses. Maintenant encore ces larmes me sont un soulagement dans mon âge bien avancé. Je rends grâce à Dieu qui m'a jugée digne de servir mes compatriotes.
J'étais la ménagère de l'hôpital de Sébastopol qui m'avait été confié, je faisais en même temps l'office de sœur de charité. J'ai eu l'honneur de préparer moi-même le médicament prescrit par notre bienfaiteur infatigable Nicolas Ivanovitsch Pirogoff. Il est consolant de se rappeler tout ce dont les malades ont eu besoin, même des choses luxueuses. Dans le
château des Ingénieurs, j'ai eu le bonheur d'offrir du gruau desoldatàson A. I. le Grand-duc Nicolas Nicolaïevitsch, ce qui m'a valu d'augustes remerciements.
Après avoir passé cinq mois à Sébastopol, le travail continuel avait tellement compromis ma santé que le commandant m'offrit de partir pour Bakhtchi- Sarai. Là nous attendaient des difficultés de toute autre nature : les malades y étaient placés dans l'ancien palais des Khans; ceux qui souffraient d'une maladie plus grave, dans les gloriettes du grand jardin. Là, je faisais des prières et souvent celles des agonisants. Là m'avait trouvée le prince Bariatiosky : il regardait avec compassion les malades faire leurs prières. Quand il faisait chaud, nous rencontrions les transports de blessés loin au dehors de la ville de Bakhtchi-Sarai ; nous leur donnions du thé et quelque chose à manger; nous accompagnions ceux qui avaient à faire un long parcours et nous acceptions les autres chez nous, au palais. Il m'est encore impossible de décrire tout ce que j'ai vu ici ! Mais, grâce à Dieu, l'air frais rétablissait beaucoup de malades et nous les envoyions avec joie dans leur pays natal.
A un moment, on eut besoin de sœurs de charité pour les hôpitaux de marins à Simféropol. Mes supérieurs m'ordonnèrent d'organiser ces hôpitaux et de me charger des soins à donner aux matelots. Ils furent placés sous des tentes ; les sœurs s'installèrent dans les plus proches villages ta r tare s. Il
nous arrivait ici de rencontrer des réservistes dans la campagne. Touchés de la réception que nous leur faisions, — nous leur offrions toujours du thé et toutes ■ sortes de secours provenant de la caisse qui avait été gracieusement mise à notre disposition par S. A. I. la Grande-Duchesse Hélène Pawlovna — les réservistes nous disaient : «Nous te remercions, notre bonne mère, de ne pas nous avoir oubliés ; nous voulons avec joie mourir pour la patrie ! »
En plus des malades, j'étais chargée à Simféropol du sort des orphelins des marins. Nicolas Ivanovitch Pirogoff m'offrit d'aller de Simféropol à Pérékop. J'y allai, en effet, en accompagnant un transport de malades, très contents de ce qu'ils étaient soignés en chemin. A Pérékop-je trouvai treize maisons particulières transformées en hôpitaux.
Quels tristes souvenirs! Mais ici également Dieu a intervenu par sa miséricorde et les paroles du Christ ont encore une fois de plus été justifiées :
« La puissance de Dieu se manifeste sur les misérables ! »
Alexandra Ivanovna Travina
Ancienne sœur supérieure de la communauté de Krestovozdvigènsk.