EXTRAITS DU JOURNAL
DU CAPITAINE POJARSKY
Pendant le siège deSébastopol, plusieurs officiers et simples soldats des troupes qui constituaient la garnison de défense démontrèrent à maintes reprises un esprit de dévouement, qui, méritant toujours des éloges, devrait être donné surtout comme exemple d'intrépidité.
La garnison de cette ville, qui subissait continuellement le feu bien nourri de l'ennemi, s'était tellement habituée à son sort, que beaucoup de ceux qui ne prévoyaient pas la fin du siège croyaient tôt ou tard être blessés, sinon tués. Accoutumés qu'ils étaient à cette idée, plusieurs d'entre eux n'eurent le désir de verser leur sang qu'en accomplissant un haut fait quelconque qui les eût glorifiés aux yeux de leurs camarades. On ne pouvait en accomplir qu'en faisant une sortie. 11 est assez désagréable d'être sans cesse attaché avec sa compagnie au parapet, dans le personnel de service, ou d'être tué
dans ces conditions sans rien laisser après soi qui soit digne de la mémoire des amis et des camarades. C'est probablement à la suite de ce raisonnement qu'un jeune lieutenant dont le nom m'échappe, nommé de la veille et chargé au mois d'août du commandement des carabiniers du régiment de chasseurs de Jitonir, se trouvait avec son détachement à droite de la casemate du 6 e bastion qui dominait toute la position extérieure, se promenait le long de la casemate, une carabine à la main, comme s'il eût voulu provoquer l'ennemi et l'inviter à sortir de ses tranchées. Cette fois, l'officier ne fut pas atteint par les balles ennemies. On lui fit cependant remarquer que cette promenade n'était pas raisonnable car il ne servait à rien de s'exposer sans aucune nécessité. Ce qui n'empêcha pas les jeunes soldats de s'entraîner et d'agir comme de vieux troupiers rompus aux combats.
Vers la fin du mois d'avril, un bataillon de notre régiment était occupé à un travail de terrassement au 5 e bastion et avait beaucoup à souffrir du feu ennemi, car les bombes et les boulets portaient à cette place continuellement. On dût cesser les travaux et les hommes cherchèrent un refuge contre les bombes qui tombaient sans cesse en des points multipliés. Le danger évident n'empêchait pas les plaisanteries. Tout en riant de la maladresse et de
la frayeur de quelques camarades, un des officiers s'adressa au lieutenant Rogatcheff : « Je suis sûr que tu paierais cher pour te reposer un peu après l'exercice que nous faisons? » — « C'est là l'idée que vous avez de moi? » répondit Rogatcheff — « Est-ce que j'ai peur de la mort? Pour vous prouver le contraire, je propose que quelqu'un vienne s'asseoir avec moi sur ce tronc d'arbre, là-bas, juste au milieu de la plate-forme. Nous nous y reposerons en contemplant l'agitation que produisent les projectiles ennemis. » Sur ces mots et sans attendre que quelqu'un se joigne à lui, il s'assied à l'endroit indiqué, et, tenant sa parole il y resta assez longtemps, supporta sans accident les éclats de deux bombes qui tombèrent près de lui et qui nous firent nous sauver et nous coucher par terre. En regardant les événements, il resta toujours courageux, dédaigneux même de se baisser devant les éclats de bombes qui fendaient l'air autour de lui. Personne n'osa plus tard s'égayer à ses dépens.
Ces deux cas, évidemment sans aucune importance, ont su cependant inspirer à ceux qui en furent témoins une intrépidité sans bornes.
Les troupes qui gardaient Sébastopol reçurent l'ordre de ne pas s'endormir la nuit, durant le siège, afin d'être toujours prêtes à repousser une attaque subite. Quoique chacun ait cherché à accomplir
son devoir et à ne point fermer les yeux, la nature eût certainement vaincu les efforts des soldats si, par hasard, une grande masse d'insectes noirs ne s'était répandue à peu près partout dans la ville. Ils pénétrèrent dans les vêtements des hommes et les piquèrent avec rage, leur pompant le sang, comme s'ils eussent voulu les rappeler à leurs devoirs. Chacun s'étonnait de voir une telle masse d'insectes inquiétants, plus grands, plus intolérables et plus monstrueux que ceux dont on se plaint ordinairement. Un loustic qui se trouvait parmi les hommes, en réponse à cette question insoluble, affirmait à ses camarades que c'était une idée du commandant en chef qui, voulant parer à l'éventualité d'une attaque subite pendant la nuit qui aurait pu trouver les troupes au milieu du sommeil, avait fait acheter chez ce même ennemi deux tonnes de ces insectes étrangers et les avait fait semer dans les bastions afin d'empêcher officiers et soldats de s'endormir pendant la nuit.
Les bataillons de notre régiment étaient déjà sous les armes, attendant l'ordre de faire une sortie, pour prolonger la tranchée que nous avions commencée la veille et qui était destinée à relier entre eux les logements placés en face du 6 e bastion, car les volontaires de notre régiment avaient à peine atteint la tranchée et avaient remplacé les carabi-
niers qui l'avaient occupée tout le jour. Ils étaient commandés par le sous-lieutenant Karpitzky. Cet officier, qui était mon camarade, sachant que nous étions prêts à entreprendre une sortie, s'approche alors de moi et me dit : « Eh bien, frères, vous allez voir aujourd'hui un travail que vous n'avez encore jamais vu! — Je le sais bien, lui répondis-je, et je sais que beaucoup d'entre nous ne reviendront pas de cette sortie. Tu entends, la canonnade devient de plus en plus forte des deux côtés, et c'est notre batterie qui l'a commencée. C'est une preuve que l'ennemi se prépare à nous empêcher de travailler et que nous aurons une afiaire avec lui. — Quant à moi, dit Karpitzky, j'en ai eu trop à supporter avec mon détachement et je n'oublierai jamais le 10 mai. Tu sauras qu'aujourd'hui, au point du jour, quand vous avez eu fini de travailler, je suis rentré à nos logements. L'ennemi s'était à peine aperçu de la longue tranchée que nous venions de creuser presque à sa barbe. Aussi il déchargea tout son crève-cœur sur nous autres carabiniers. Au début nous lui rendîmes, en prenant comme d'ordinaire pour point de mire la fumée qui se montrait après chaque coup qu'il tirait; puis nous fûmes obligés de réitérer nos coups ; ce qui épuisa vivement notre provision de cartouches. Aussi nous restâmes tout le jour sans poudre, c'est-à-dire sans moyens d'action. Nous ne pouvions demeurer tranquilles un seul instant, nous nous démenions dans le logement comme des bètes fauves, en parcourant d'un bout à
l'autre le parapet déjà détruit en plusieurs endroits ; à chaque moment il était comblé par la terre, et des balles, des bombes et des grenades sifflaient à travers. Nous n'avions pas même songé à manger, personne d'ailleurs n'en avait envie. C'est la soif surtout qui nous faisait souffrir. Notre provision d'eau était épuiséto depuis midi. Encore quelques heures et certainement le parapet qui nous protégeait serait détruit complètement et nous serions tous tués. Même à présent, je ne peux m 'expliquer par quel hasard heureux je n'ai pas été tué. Le plus fâcheux de l'affaire, c'est que vu la grande distance qui nous séparait de Sébastopol nous ne pouvions envoyer quelqu'un de notre logement pour y aller chercher de l'eau et des cartouches. Il nous fallait beaucoup de sang-froid, de gaieté et de courage pour supporter notre situation, nos braves carabiniers le démontrèrent d'une manière très suffisante. « Il ne faut pas s'ennuyer, enfants ! surtout ne crachez pas, sans quoi, vous allez cracher toute l'eau qui reste en vous et alors c'en est fini. » C'est ainsi que nous exhortait un vieux soldat; et la jeunesse, comme tout le monde en général, y trouvait un réconfortant.
Le bruit circulait que l'on chargeait de petites pierres les mortiers des batteries les plus proches des tranchées ennemies. Quelques soldats décidèrent
de recueillir dans ce but des balles ennemies. Pour les ramasser, ils sortirent au delà du mur en pierre des 5 e et 6 e bastions et cherchèrent les projectiles et surtout les balles qui se trouvaient sur le sol. Une grande quantité de balles fut ainsi apportée au bastion et servit pour charger les mortiers.
Quoique tout ceci se fit au su du commandant, les hommes qui revenaient de pareilles sorties, ayant montré beaucoup de sang-froid, eurent toujours l'espoir d'être préférés à leurs camarades à la première occasion qui se présenterait d'une distribution de décorations aux troupes. Voyant ces préférences, les jeunes concrits suivirent leur exemple et devinrent bientôt d'une intrépidité extraordinaire.
Nous apprîmes que l'ancien commandant du 4 e bastion, major-général Schoultz occupait avant la guerre de Crimée le poste de commandant d'une forteresse au Caucase. Quelque temps avant la guerre il avait demandé un congé, et il était justement en route pour sa ville natale quand il apprit la nouvelle du débarquement de l'ennemi en Crimée et du siège de Sébastopol. Le général résolut sur le champ de ne pas profiter de son congé et partit pour la Crimée où il fut désigné pour le poste du commandant du 4 e bastion, que je fréquentais souvent en ma qualité de planton auprès du chef de la première section de la ligne de défense. Là, je trouvais
souvent ce général assis en dehors de son blindage et jouant aux échecs, pendant que le feu ennemi ravageait tout autour de lui. Cet exemple de sangfroid produisit un bon effet sur nos hommes.
Pendant tout notre séjour à Sébastopo^ nous nous étions habitués à rencontrer nos camarades tués ou morts des suites de leurs blessures. Nous n'avions jamais entendu dire que quelqu'un fût mort d'une manière naturelle, peut-être y en a-t-il eu cependant, mais nous n'en avons pas eu connaissance. Aussi trouvâmes-nous très étrange la nouvelle dont Ton nous fit part, à savoir que le médecin du bataillon de notre régiment, Bieliavsky qui, avec d'autres médecins faisait le service des ambulances à l'hôtel de l'Assemblée de la Noblesse, était tombé brusquement malade ; il mourut quelques jours après. A cette nouvelle, nous nous regardâmes très étonnés et nous nous écriâmes : * Ce n'est pas possible ! Comment cela se peut-il faire? » Cela nous avait tous frappés, comme si nous ne comprenions pas que l'on pût mourir à Sébastopol de mort naturelle. De suite nous regrettâmes ces pensées farouches et cette exclamation que nous avions laissé échapper dans un moment d'entraînement. La mort du médecin ne fut, en effet, qu'un sacrifice résultant de son dévouement sans limites à son devoir et de son amour pour son prochain.