LA BATAILLE D'INKERMANN
JOURNAL DU CAPITAINE PAUL CHAMRAIEVSKV DU RÉGIMENT d'iNFANJERIE DE S. A. I. LE GRAND-DUC
ALEXIS ALEXANDROVITCII
Nous sommes arrivés à Se bas topo 1, venant de Turquie, le 19 octobre 1854, et nous avons entrepris, le 24 octobre, une sortie à Inkermann.
Tout soldat russe sait comment un soldat se prépare à mourir en se mettant en campagne contre son ennemi. Aussi priâmes-nous la Sainte-Vierge et saint Nicolas, puis nous partîmes. Nos commandants étaient ; le lieutenant-général Soïmanoff et le générai Dannenberf. Ils ne nous avaient pas communiqué leurs plans. Où allions-nous? Nous n'en savions rien. Quand nous fûmes arrivés près de la rivière Tchernaïa-Retchka, la célèbre bataille commença. Le lieutenant- général Soïmanoff fut tué, notre [commandant de régiment Ouvagnoff-Alexandroff fut grièvement blessé ; un commandant de bataillon fut blessé au pied : il eut quelques hoquets
douloureux et expira ; un autre commandant de bataillon eut un doigt de pied emporté, un troisième fut blessé au ventre, les soldats voulurent l'emporter, mais il leur dit: « Attendez, je veux me reposer d'abord un peu, puis nous partirons». Tout d'un coup une balle ennemie l'étend raide mort. Un quatrième commandant du bataillon a une oreille emportée; nous perdons, en outre, près de vingt autres officiers, dont quelques-uns sont tués et les autres grièvement blessés.
Que nous restait-il à faire ?
Je pris le commandement du l or bataillon et un autre officier se mit à la tête du 2°. D'autres officiers suivirent notre exemple en criant ; «Hourrah ! Dieu nous protège», puis nous commençâmes l'attaque à la baïonnette. Le lieutenant Tretiakoff pénétra le premier dans la batterie ennemie, l'officier Afanassieff le suivit, un autre vint ensuite. Nous fûmes tellement entraînés à cette vue que nous envahîmes le camp ennemi, en courant sous une grêle de mitraille ; nous renversâmes les tentes et causâmes beaucoup de dommages. Bientôt nous dûmes nous rendre compte que nous ne pouvions recevoir aucun renfort, il nous fallut battre en retraite vers nos anciennes positions. Nos Cathérinbourgeois s'étaient battus comme des lions. Soudain l'ennemi tourne nos positions et toutes les troupes du lieutenant Pavloff ainsi que les nôtres sont obligées de battre en retraite. Ici se produisit un désordre inexprimable ; nous perdîmes beaucoup d'hommes
et beaucoup de camarades trouvèrent la mort. Tout ceux qui ont pris part à cette bataille, se rappelleront cette terrible journée. Ma capote et ma casquette avaient été percées par les projectiles ; je garde encore les traces des balles anglo-françaises. Mais j'en sortis sain et sauf. Si Soïmanoff nous avait communiqué son plan de bataille, jamais nous ne l'eussions perdue ! Au contraire, l'ennemi avant la bataille d'inkermann avait tenu tout prêt ses vaisseaux pour reprendre le chemin du retour. Notre insuccès le força à rester et à se renforcer. Si nous avions su le plan de l'affaire sur place, il en eût été tout autrement, d'autant plus que nos hommes étaient très courageux et se portaient à merveille. Je puis dire qu'avant la campagne de Sébastopol, les hommes de notre régiment paraissaient avoir été choisis exprès, mais beaucoup d'entre eux tombèrent à Inkermann.
C'est après le 24 octobre que nous prîmes l'habitude de nous battre. Nous trouvant toujours au 4* bastion, nous avions toujours des escarmouches avec l'ennemi sur les lignes de défense de Sébastopol; nous étions tour à tour envoyés en avant jusqu'au bastion d'avant-garde, nommé le Petit- Champignon. Ici nous empêchions l'ennemi de travailler. Chaque nuit nous usions 12,000 cartouches ; nous étions tellement habitués au feu, que nous nous avancions avec des volontaires quand nous en avions le temps. J'avais dans mon détachement un soldat nommé Kondratieff qui faisait son service
dans la musique. C'était un très bon tireur. Chaque jour il prenait sa carabine et s'en allait expédier dans l'autre monde trois ou quatre ennemis. Une fois je sortis du bastion, de nuit, avec lui et un autre, également bon tireur, dans le but de nous approcher par curiosité des logements des volontaires. Nous atteignîmes justement un poste ennemi. Un coup de feu retentit au moment où nous étions prêts à les emmener prisonniers , puis une vive canonnade commençait; nous réussîmes cependant à emmener trois Anglais prisonniers. Je les présentai moi-môme à son Excellence Dimitri Osten-Sacken. Plein de joie de me voir avec des prisonniers, il me demanda, en faisant le signe de la croix : « Mon Dieu, qui donc les a emmenés? »
— C'est moi, Excellence !
— Embrasse-moi tout de suite mon brave ! »
L'impertinence de l'ennemi alla jusqu'à nous
jeter au bastion du Petit-Champignon des bouteilles chargées de toutes sortes d'ordures ; nous nous en plaignîmes auprès de Son Excellence, qui ne voulut pas y ajouter foi. Nous lui apportâmes alors une de ces bouteilles qu'il examina lui-même. Pour remercier les ennemis, notre lieutenant Petroff prépara quelques boites foudroyantes, remplies également d'ordures, et les leur envoya en cadeau, ce qui leur apprit à ne pas nous envoyer de bouteilles. Un jour nos soldats du 4 e bastion se décidèrent à se moquer un peu de l'ennemi : ils confectionnèrent une poupée de la grandeur d'un homme, l'ha-
billèrent en femme et l'attachèrent debout au mur. Les Français se mirent tout de suite à tirer sur elle et la poupée de s'incliner encore devant eux! Ils ne comprirent pas de suite la farce qu'on leur avait faite.
Une autre fois, un lieutenant de marine fabriqua avec quatre grandes feuilles de papier un cerf- volant muni de crécelles et lé fit s'envoler. Les Français l'aperçurent et se mirent à tirer dessus et nous de leur flanquer une dizaine de bombes; une foule de curieux tombèrent morts. Cependant le cerf-volant s'était détaché. Le lendemain, un second était tout prêt, un autre lieutenant aussi blagueur l'avait fabriqué. Les crécelles sonnent et les Français se mettent à tirer; nous leur servons à nouveau quelques bombes. Mais quand le comte Osten-Sacken l'eut appris, il nous défendit les plaisanteries de ce genre.
Bien que nous perdions chaque jour près de 1,000 hommes, nous n'étions cependant pas abattus.
Nakhimoff nous rendait souvent visite et il nous était agréable de l'avoir avec nous.
Souvent il nous arrivait de ne pas dormir du tout de la nuit et de garder nos portes au 4 e bastion. Dans l'attente des coups de feu ennemis et pour ne pas nous endormir dans l'inaction, nous nous installions autour de la grosse caisse et nous jouions aux cartes. Une partie des hommes allait dormir ; les uns restaient debout près du mur en s'appuyant sur leur fusil, les autres étaient assis au bas du mur, le restant formait le cercle et chacun racon-
tait à son tour quelque histoire. Deux bonnes heures passaient de cette manière. Puis ces derniers se couchaient et d'autres les remplaçaient. Ceux qui se levaient retiraient de suite de leur manche un jeu de cartes tellement crasseux que Ton en distinguait à peine les figures. On se réunissait cependant tous ensemble pour jouer au « trilistik » ou à la « filka ». Souvent des marins venaient nousjvoir pendant la nuit et alors commençait une conversation très animée. Ui* matelot fit cette remarque : « J'ai été à peu près partout, j'ai vu tous les miracles de l'autre monde, mais je n'ai jamais entendu parler d'une guerre comme celle-ci ! Regardez-moi comme les mécréants s'agitent! Attendez un peu. Notre petit père le Tzar-Blanc donnera l'ordre à notre père Nakhimoffde marcher et nous les ferons sauter ! Nous irons tout droit àConstantinople! »
— « A quoi bon parler ainsi ! Tu vois bien qif on ne nous le permet pas. On dit qu'il y a longtemps déjà que notre père les voulait faire sauter sur mer, d'une manière qui lui est propre. Mais on le lui a défendu. Cela se comprend. C'est toujours une question de jalousie ! D'autres que lui veulent se faire remarquer ! »
La conversation durait ainsi jusqu'à quatre heures du matin. A l'aube tout le monde se levait. Le rappel se faisait entendre : « Garçons, il est temps ! Voyezvous l'ennemi qui commence déjà à bouger? f>
Le 4 mars, notre 4 e bastion subit un fort bombardement. Beaucoup d'hommes furent tués.
SOUVENIRS DE 8ÉBASTOPOL 327
Le 7 mars : autre bombardement très vif.
Le 24 mars, nous avons renversé les Français avec l'aide d'une partie de notre régiment de Cathérinbourg. Nous les avons chassés jusqu'à l'autre côté de la baie du Midi en faisant beaucoup de prisonniers. Ceux qui ont voulu résister y ont trouvé la mort.
Le 28 et le 29 mars a eu lieu un fort bombardement de Sébastopol et de ses forts d'avant-garde. Les Anglais et les Français se sont approchés à plusieurs reprises. Mais nous les avons repoussés chaque fois, bien que nous ayons perdu beaucoup d'hommes.
Le 31 mars a eu lieu un nouveau bombardement très vif de Sébastopol. Nous sommes néanmoins restés fermes, quoique ayant perdu beaucoup de camarades.
Le 1 er avril, une partie de notre régiment de Cathérinbourg , renforcée d'une fraction du régiment de Kolyvagne a chassé l'ennemi devant la redoute de Schwartz, où sont les logements occupés par les 4 e et 5 e bataillons. Nous avons eu même à supporter une canonnade dirigée contre les batteries de Niconoff, et celles des 3 e , 4° et 5 e bastions.
Le 3 avril, nous avons de nouveau soutenu un fort bombardement de la 2* section de la ligne de défense de Sébastopol. 1
Le 6 avril a eu lieu une vive canonnade des 4* et 5 e bastions et des batteries de KostomarofF et de Jazonoff. Pour avoir pris part au bombardement qui
a duré 10 jours, j'ai eu l'honneur d'être décoré de Tordre de Ste-Anne de 4 e classe avec le ruban.
Le 11 et le 12 avril, j'ai pris part à l'engagement dans lequel nous avons repoussé l'ennemi des logements situés entre le 5 e et le 6 e bastion devant la redoute de Schwartz.
Du 12 au 13 avril, j'ai pris part à une sortie pour repousser l'ennemi des logements situés entre le 4% le 5* et le 6 6 bastions devant la redoute de Schwartz. Nous sommes partis à 8 heures du soir. Il faisait déjà nuit. Quand nous fûmes un peu plus près, les Français battirent la retraite russe. Nos hommes eurent un moment d'hésitation et voulurent s'en retourner. Mais le commandant du régiment, Boguensky, et moi nous avions pris des mesures en conséquence. Nous tirâmes nos sabres du fourreau, et nous postant devant les troupes : « En avant soldats! Il ne faut pas se couvrir de honte! » L'affaire s'engagea. Nous prîmes la batterie ennemie et tournâmes ses pièces contre lui ; mais il réussit à la reprendre. Nous l'attaquâmes de nouveau à la baïonnette et après l'en avoir chassé nous tournâmes ses canons encore une fois contre lui. Ici huit officiers furent tués surplace, deux tombèrent devant les gabions; un officier fut littéralement broyé. La compagnie que je commandais ne conserva de son effectif que 32 hommes. Le commandant du régiment, Boguensky, fut également blessé. Prirent part à cette affaire : trois bataillons de notre régiment de Cathérinbourg, deux bataillons du régi-
ment de Souzdal et deux bataillons du régiment des chasseurs d'Aiexapol. Nous avions emporté les logements ennemis.
Le lendemain nous fûmes remplacés par le régiment d'Ouglitch, qui dut céder les logements pris la veille.
Cette affaire me valut l'honneur d'être porté pour le grade de major.
Les Français nous lancèrent toutes sortes de projectiles barbares. Ils jetèrent des bombes coniques foudroyantes, qui massacrèrent nos troupes par files entières. Ils ont eu, en outre, des balles entourées de crin, qui faisaient d'affreuses blessures. Môme pour la blessure la plus légère, le poil n'en restait pas moins et la gangrène s'en suivait. Notre commandant du régiment, Boguensky, est mort d'un de ces coups de feu. Le colonel Veriovkine le remplaça.
Le 13 avril. — Comme nous nous emparions des logements français, un capitaine français s'avança vers nous. Nos soldats s'écrièrent : « Donnez-lui un coup de crosse !» — Et lui de répondre en russe : « On ne doit pas frapper de la crosse ! » et s'adressant à moi : « Monsieur le capitaine ! Vos soldats employent la crosse! On ne [doit pas le faire! » Il reçut quelques coups de baïonnette et les soldats de dire : « Quel drôle! Il a appris le russe et s'exerce sur cette question : de quelle façon faut-il frapper? >>
Alors qu'on ramassait les cadavres, il m'est
arrivé souvent d'être le témoin d'affreux spectacles. A chaque instant on voyait du sang versé, des cadavres mutilés horriblement. Malgré ce spectacle, les soldats finissaient souvent par me faire rire.
Le fait suivant se passa une fois sous mes yeux : Un Français retire de sa poche un flacon d'eau-devie russe et invite un des nôtres à en boire un coup en lui disant : « Buvez, je vous en prie! » Le soldat russe lui répond : « Pouftym, pouftym chez nous ! » ce qui, en langue de Valachie, signifie : Venez, venez chez nous ! Le Français le regarde et ne comprend rien. Le Russe commence à se fâcher et dit : « En voilà encore un qui ne connaît pas sa propre langue! c'est nous qui venons de là -bas, et il ne comprend pas ! » et le Français de dire : « Allons !» et le nôtre de répondre : « Marchir ! » Puis ils se tendent la main et se saluent mutuellement.
Pendant la nuit du 30 avril au 1 er mai, j'ai pris part aux travaux de la l 6re ligne de défense de Sébastopol, sous le feu de l'ennemi. Nous avons repoussé les Français qui essayèrent à plusieurs reprises d'attaquer la redoute de Schwartz.
Dans la nuit du 10 au 11 mai, nous avons soutenu l'artillerie et la fusillade bien nourries de l'ennemi, ce qui me valut d'être porté pour l'ordre de Saint- Stanislas. Mais le chef me le refusa, prétextant que j'avais été déjà décoré deux fois dans un très court délai.
Entre le 5 et le 6 juin, une canonnade renforcée
eut lieu tout le long des lignes de défense de Sébastopol. Tous nos vieux officiers y trouvèrent la mort ou y furent grièvement blessés. J'étais resté seul et je ne manquai pas d'être contusionné vers midi par un éclat de bombe. Un officier du régiment de Sievsk prit le commandement de la compagnie qui m'avait été confiée. Je fus transporté sans connaissance en dehors du champ de bataille. Revenu à moi, je m'effrayai moi-même devant l'intensité de la douleur, cependant je me rétablis bientôt complètement, mais je demeurai sourd.
J'ai passé 7 mois et 24 jours au 4 e bastion de Sébastopol, à la fois comme spectateur et comme auteur du drame qui s'y jouait. J'espère que le temps et les hommes sauront à l'avenir rendre hommage aux défenseurs de Sébastopol, qui, se trouvant continuellement sous un feu dirigé contre eux de trois directions différentes, ont su se comporter dignement malgré la perte considérable de leurs troupes. Au 4° bastion, chaque pierre, le moindre atome de poussière même, sont arrosés du sang de mes chers camarades; tout cela s'est passé devant mes yeux. C'est un endroit sacré pour tout patriote russe. Il n'y a que nous autres Russes pour avoir pu résister avec nos poitrines de fer contre un feu infernal, où la fumée souvent obscurcissait le jour. Ma santé étant complètement ébranlée j'ai dû demander ma retraite. Je touche maintenant ma pension, bien gagnée par la durée de mon service,
En 1857, quatre seulement des vieux officiers
restaient dans les rangs de l'armée ; une partie des autres avaient dû demander leur retraite à cause de blessures ; les autres étaient morts. En même temps nous avions perdu la plus grande partie de notre effectif . Quand j'étais à Sébastopol, on a dû, à deux reprises différentes, combler par des réserves les vides de notre régiment.
Il 7 a eu un moment où nous étions tous prêts à nous sacrifier, pourvu que nous puissions sauver un petit lot de terre. Nous l'avons d'ailleurs bien prouvé pour avoir résisté, au 4 e bastion, au feu de file des ennemis.
Tout ce que je viens de communiquer ici est l'expression de la vérité; mon dossier de service peut d'ailleurs reconstituer tout notre passé!