MARIAGE DE B E R T I N- D E V A U X
Berlin l'aîné, non moins spirituel el intelligent que son frère, avait sur lui le double avantage de la beauté de ses traits et d'une physionomie où rayonnaient sans cesse la bienveillance et la bonté; aussi par allusion aux deux Tarquins, appelait-on celui-ci dans le monde Bertiu l'An cien et son frère Berlin le Superbe. Quoi qu'il en soit delà différence que Fon remarquait entre les deux frères, le jeune Étienne fut toujours très-favorablement accueilli par ces deux hommes remarquables, qui n'ont pas cessé de lui donner les témoignages de l'intérêt le plus vif et le plus constant.
L'introduction de la famille Bertin dans celle de la jeune fiancée, avait donné à la société de madame B... une physionomie nouvelle. De calme et silencieuse, elle devint animée et parfois assez bruyante. Les trois frères Bertin, car La Touche, le plus jeune, accompagnait ses frères, étaient doués de voix de stentor, et comme ils se livraient fréquemment à des discussions politiques ou littéraires, pendant lesquelles ils se laissaient aller à toute l'effervescence de leurs passions, il arrivait que le bruit de leurs voix éclatantes attirait l'attention des passants de la rue. A celte époque les Berlin défendaient avec autant de verve que de courage la cause royaliste. Habitués à braver le pouvoir républicain par leurs actes et leurs écrits, il n'étaient pas d'humeur, au sortir d'un bon repas, à garder des ménagements en parlant de la république et de ceux qui la gouvernaient. Comme madame B... avait acquis l'expérience qu'il était impossible de tempérer la vivacité impétueuse de ses convives, elle avait soin de recommander, avant la fin du repas, que l'on baissât les jalousies, que Ton fermât les volets et que les rideaux fussent croisés pour étouffer les éclats de voix de ses fougueux convives.
Cependant durant ce vacarme, les trois jeunes amis re-
légués dans un coin du salon , n'assistaient pas à ces scènes inaccoutumées, sans qu'il leur vînt à 4' esprit des appréhensions vagues. Ces explosions bruyantes dont les motifs leur échappaient la plupart du temps, contrastaient tellement avec l'harmonie et le calme habituel de leurs conversations, qu'à les voir gardant d'autant plus le silence, que l'on était plus animé autour d'eux, on aurait pu les comparer à de pauvres petits oiseaux qui, l'œil inquiet et tremblants, cessent de gazouiller lorsque, des voyageurs bruyants passent près de leur nid. En effet tout annonçait un changement dans la famille B... et le pur et charmant drame de Meudon allait finir.
Le mariage de mademoiselle Augustine B...avec Bertin- Devaux célébré , le trio des amis, réduit à deux , n'était plus admissible ; mademoiselle Sophie avait seize ans, Etienne dix-sept. Toujours affectueuse pour le jeune ami de ses filles, madame B... continua de le recevoir avec une égale bonté. Seulement sa fille n'ayant plus sa sœur pour campagne, ne quittait pas sa mère, et chaque jour les habitudes de la primitive intimité allaient s'évanouissant.
Deux années s'écoulèrent ainsi , et bientôt la santé de mademoiselle Sophie commença à donner de graves inquiétudes. Menacée d'une maladie de poitrine à laquelle elle a effectivement succombé jeune encore', les médecins donnèrent à ses parents l'étrange conseil de la marier sans délai. Quoiqu'on eût évité de parler de ces craintes et de ce projet, Etienne qui fréquentait encore la maison eut le pressentiment de ce qui allait arriver. De ce moment l'attachement déjà fort que Sophie lui avait inspiré , se présenta à son esprit sous un jour plus net, qui l'éclaira
* En 1816.
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sur le présent et l'avenir, et donna à ses résolutions quelque chose de plus viril.
Etienne devenait grave, silencieux. Peu à peu il se sentit inoins à Taise dans celte maison , où il avait passé des instants si calmes et si doux.
Bientôt rien ne pouvant plus entretenir ses illusions, il s'arma de courage et prit la résolution de ne plus retourner dans la maison de M. B...
Cet exil volontaire, qui dura près de dix ans, fut la première grande épreuve que subit Etienne à son entrée définitive dans la vie.
Ce ne fut pas sans éprouver d'amers chagrins et des découragements fréquents, qu'Etienne persista dans sa résolution. Indépendamment delà douleur réelle que ces séparations font naître, la cessation subite d'habitudes fortement entrées dans la vie, nous jette dans une espèce d'insensibilité qui peut devenir aussi fatale à l'âme qu'au corps. Il fallait remplir ce vide affreux dans lequel l'imagination d'Étienne s'égarait pendant le jour et dans les longues veilles des nuits. Il eut recours au seul remède, le travail, qui alors et dans d'autres épreuves, l'a aidé à" supporter le chagrin.
Admis au nombre des élèves de L. David, ses premiers essais avaient donné une idée assez avantageuse de son aptitude à l'art de la peinture; et autant dans l'intention de s'y perfectionner que poussé par l'idée de ne
pas laisser son esprit oisif se repaître de vains regrets, Etienne employa ses soirées à étudier la perspective et à traduire les passages de Pline l'Ancien, que cet auteur a consacrés à l'histoire de l'art. Les détails techniques et les difficultés que présente le texte de cet auteur, eurent pour effet de fixer son attention sur des idées complètement étrangères à celles vers lesquelles son esprit tendait à retomber toujours. La lutte entre ses travaux et ses souvenirs fut longue; mais en somme elle retrempa son âme et lui donna ce genre de satisfaction qu'éprouve tout homme quand il sent qu'il ne s'est pas laissé abattre. Telles étaient les études d'Etienne et la disposition d'esprit où il se trouvait lorsqu'un nouvel élève fut admis à l'atelier de L. David : c'était Adolphe Lullin. Plus âgé d'un an qu'Etienne, Lullin, né au sein d'une famille patricienne de Genève, était pourvu des avantages du corps et de l'esprit. Grand, bien fait, les traits purs et élégants de sa figure exprimaient une noble fierté tempérée par une douceur angélique. Deux jours étaient à peine écoulés depuis son entrée à l'école, qu'Etienne et lui avaient contracté une de ces amitiés rares qui ne doivent être interrompues que par la mort. Quelques jours suffirent pour qu'il s'établît entre eux une intimité que l'on peut appeler fraternelle, et dans une de leurs premières conversations ils se firent l'aveu réciproque des chagrins d'amour que chacun d'eux venait d'éprouver. Leurs souvenirs les plus doux comme leurs regrets furent, pendant un mois, le sujet inépuisable de conversations auxquelles ils se livraient le soir, après l'étude, sous les allées alors ombragées et solitaires des Champs-Elysées. Ces épanchements produisirent d'excellents effets sur l'âme; et l'esprit des deux jeunes amis. Leur intelligence en devint plus libre et, par cela môme, plus propre à s'appliquer à des travaux sérieux.
AMITIÉ D'àDOLPHE LULLIN ET d'ÉTIENNE 33
Les études classiques n'avaient pas été interrompues à Genève comme à Paris; aussi Lullin avait une connaissance des langues anciennes supérieure à celle de son ami. Toutefois l'amour et le zèle qu'ils avaient pour l'étude des lettres anciennes, étant également vifs, ils décidèrent d'employer les matinées à l'étude de ia peinture et les soirées à revoir les auteurs de l'antiquité grecque et latine.
Ce fut dans les années 1797, 98 et 99 qu'ils réalisèrent ce projet avec une constance qui ne s'est pas démentie un seul instant. Ils s'appliquèrent particulièrement à l'étude de la langue grecque, el pour mener de front celle des Romains, ils traduisirent plusieurs chants d'Homère en latin. Théocritefut encore un de leurs écrivains favoris, car ils étudiaient de préférence les poètes. Ces travaux étaient entremêlés do la lecture en commun de Virgile, d'Horace et de Tibulle. En 1799, lorsqu'ils se sentirent de force à aborder certaines difficultés de la langue grecque, ils étudièrent soigneusement, sous la direction d'un professeur, les Olynthiennes de Démosthènes, PŒdipe roi de Sophocle et plusieurs chants de l'Odyssée d'Homère.
L'air ambiant, bon ou mauvais, exerce une influence à peu près inévitable sur les corps vivants. 11 en est de môme des goûts régnants à l'égard de l'intelligence; le plus ordinairement ils s'imprègnent dans notre esprit sans que nous nous en apercevions. Tandis que Lullin et Etienne se livraient avec tant d'ardeur à l'étude des arts et des lettres antiques, ils obéissaient, sans s'en douter, à une impulsion donnée par les savants d'Allemagne et d'Italie qui, eux-mêmes avaient été poussés par la découverte encore assez récente des antiquités de toute espèce irouvées parmi les cendres d'Herculanum et de Pompéia. L'étude des richesses fournies par ces deux villes latines; celle que l'on fit, bientôt après, des temples de
Pestum et des ruines d'Athènes, avaient produit une véritable révolution dans les esprits, et passant sans intermédiaire, du guût efféminé et de faux aloi qui régnait depuis près d'un siècle en Europe, on s'éprit d'un guût passionné pour les ouvrages des écrivains et des artistes de l'antiquité, de ceux surtouj dont le style était le plus sévère, avec la ferme conviction que c'était le seul moyen de réformer subitement et complètement le goût.
En 1796, cette disposition des esprits était déjà devenue générale en Europe; et parmi les exemples curieux de ce retour tant soit peu fanatique vers ce que l'antiquité a produit de plus grave, on peut citer celui du poète Vittorio AUieri, âgé alors de quarante-sept ans, qui conçut et réalisa le projet d'apprendre la langue grecque dont il ne s'était jamais occupé jusque-là.
Bien d'autres hommes moins célèbres, et même inconnus aujourd'hui, ont participé à cet élan littéraire; niais on ne peut passer sous silence le nom d'un savant qui s'est formé seul, à cette même époque, où l'antiquité était étudiée avec tant d'ardeur. A.-J. Letronne, né à Paris en 1787, du parents pauvres et qui se trouva dépourvu de toutes les ressources que l'on peut tirer d'une éducation régulière, dès l'âge de quatorze à quinze ans, étudiait le grec, le latin, la cosmographie, et fréquentait le musée des antiques pour affermir ses études et pénétrer plus à fond dans la connaissance de l'antiquité en étudiant comparativement les œuvres des écrivains et celles des artistes de la Grèce et de Rome. Ceux qui, comme Etienne, ont été les amis, les camarades de jeunesse de Letronne, savent avec quelle heureuse facilité il faisait face aux nombreux travaux auxquels il se livrait. Entraîné, comme m l'était alors, à imiter la gymnastique des anciens, il aimait à s'exercer aux'jeux de la balle et de la course; puis à la suite de ces récréations,