‹ Souvenirs de soixante annéesChapitre 9 sur 201 · ETIENNE REPREND SES ETUDES · texte numérisé non relu

ETIENNE REPREND SES ETUDES

Les deux jeunes amies d'Etienne, sans s'en douter, con-, coururent puissamment à l'affermir dans cette bonne résolution, et l'écolier devenu un peu plus confiant en luimôme, donna un (tours nouveau aux entretiens du soir qu'il avait avec les deux sœurs. Tantôt il leur racontait l'histoire du Cordonnier Mycile et de son coq, puis il leur faisait de son mieux le récit du Songe de Scipion; une autre fois il leur lisait des traductions en vers de sa façon. Le fond de ces récits et de ces lectures était respecté en raison de leur grave origine; mais l'auditoire en cornettes ne se faisait aucun scrupule de critiquer les expressions françaises du pauvre translateur qui avait souvent à essuyer les gorges chaudes de ses amies au sujet d'une phrase ou d'un mot mal sonnant à leurs oreilles. Mademoiselle Sophie surtout, bonne au fond, mais assez railleuse, disposée d'ailleurs à tenir son petit voisin sous le joug, lui répétait quelquefois pendant plusieurs jours de suite une phrase ou une expression, qu'à tort ou à raison, elle avait blâmée. Les sentences de ce petit tribunal eurent cela de bon pour Etienne, que le faisant tenir sur ses gardes, à peine rentré chez lui et plein de confiance en la critique de ses deux sévères auditeurs, il revoyait soigneusement son travail, s'efforçant de l'améliorer pour le soumettre de nouveau à ses juges.

Mais une occasion nouvelle dont les résultats furent plus sérieux, vint bientôt offrir à Etienne les moyens de mettre à profit, sous un maître bon, savant et habile, le retour à l'étude que les deux sœurs de Meudon avaient provoqué. Une famille , liée anciennement avec celle d'Étienne, s'était aussi retirée pendant la Terreur, dans le village de Ville-d'Avray,' voisin de celui de Meudon. Au sein de cette famille composée du père, de la mère et de leur fils, âgé de quinze ans ainsi qu'Etienne, s'était réfugié à la fin de 1792, l'oncle maternel de ce jeune garçon.

Cet homme, M. Bintot, qui concourut, vers 4800, au rétablissement des anciennes études universitaires dans une institution qu'il fonda alors, était un ecclésiastique, ancien diacre à Saint-Étienne-du-Mont, lorsque les lois révolutionnaires et proscrivirent les prêtres les forcèrent à se cacher pour se soustraire à la prison et à la mort. A la faveur d'un costume laïque, M. Bintot se réfugia et vécut à Ville-d'Avray chez sa sœur, où saisissant l'occasion de reconnaître les soins que l'on prenait de lui, et enchanté d'ailleurs d'employer utilement sa noble intelligence, il prit la résolution de présider à l'éducation et à l'instruction de son jeune neveu. Outre sa qualité d'excellent humaniste, cet homme avait pour les lettres en général un goût vif, soutenu par une érudition très-variée; et chose assez rare parmi les ecclésiastiques, il était fort bon mathématicien. Son neveu, dont l'intelligence était tant soit peu paresseuse, avait été promptement rebuté par l'étude de la langue latine, ce qui avait fait prendre à son oncle la résolution de diriger les efforts de son intelligence d'un autre côté. L'École polytechnique, qui venait d'être fondée 4, ouvrait une carrière nouvelle à la jeunesse. M. Bintot saisit cette occasion pour éprouver les facultés de son élève, et s'assurer de l'aptitude qu'il pouvait avoir aux sciences exactes. En effet le jeune homme eut assez de succès en ce genre d'études, et son oncle le poussa assez avant en algèbre pour qu'on se décidât à lui faire donner des répétitions par Francœur, alors jeune professeur de mathématiques dont le mérite était déjà fort apprécié. Mais M. Bintot, tout en éprouvant une certaine satisfaction à voir son neveu prendre quelque goût aux sciences, ne put toutefois renoncer entièrement à l'espoir de dépo-

* Ç) brumaire an iv (5 octobre 1795).

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ser dans son esprit quelques semences de littérature qui pourraient germer plus tard.

Tel était l'état où se trouvaient les habitants de Villed'Àvray lorsque le chef de celte famille et le père d'Etienne, s'étant rencontrés après les trois grandes années de tourmentes révolutionnaires, convinrent de rétablir entre eux des relations trop longtemps interrompues, el de se revoir à la campagne pendant la belle saison. M. Binlot, prompt à saisir toutes les occasions qui lui semblaient de\roir être utiles et agréables à son neveu, souscrivit avec d'autant plus d'empressement a ce projet de réunion, que d'après ce qu'il avait entendu dire de la vivacité d'imagination d'Etienne, et de l'ardeur avec laquelle il avait repris ses études, il put concevoir l'espérance de donner un camarade à son neveu qui exciterait sans doute son émulation pour le travail et le dégourdirait dans les récréations.

Des visites réciproques eurent lieu en effet entre les deux familles, et M. Bintot qui, bien que mathématicien, avait un faible très-prononcé pour les lettres, accueillit avec autant de bonté que de grâce, le jeune Etienne qui lui parla de Virgile, de Cicéron, lui avouant même qu'il se hasardait à faire des vers français , mais témoignant surtout le désir ardent de réparer le temps perdu, et laissant deviner combien il se trouverait heureux si quelqu'un voulait bien soutenir sa bonne volonté et le guider dans ses études.

La sincérité, l'effusion avec lesquelles ces espérances et ces aveux furent exprimés, firent sans doute impression sur le digne M. Bintot, car il dit aussitôt à Étienne : « Hé bien ! nous travaillerons ensemble. » La joie du jeune écolier fut si vive qu'il se jeta dans les bras de son nouveau maître en pleurant. On convint, et il fut arrêté qu'Etienne viendrait trois fois par semaine de Meudon à

Ville-d'Avray, pour recevoir les leçons qu'on voulait bien lui donner. Ordinairement elles étaient consacrées ^l'explication de fragments choisis des ouvrages de Virgile, de Cicéron, de Tite-Live et de Térence; et plus tard, lorsque Étienne eut affermi ses connaissances en latin on lui fit aborder les odes d'Horace.

Il serait superflu d'entrer dans les détails de ces études auxquelles le maître et l'élève attachaient un intérêt différent, mais également vif. Cependant, il n'est peut-être pas inutile de dire quel fut le mode d'enseignement que choisit M. Bintot pour faire regagner autant qu'il était possible, à son nouvel élève, plus de deux précieuses années qu'il avait perdues, et lui indiquer surtout les différentes voies qu'il aurait à parcourir pour satisfaire le désir immense qu'il manifestait déjà d'étudier, de s'instruire. Un des soins que prenait cet excellent maître, lorsqu'il avait fait étudier à fond le fragment d'un auteur latin, était de lire à son élève pendant les instants de récréation, les imitations qui en avaient été faites par les meilleurs écrivains français. Parmi les exercices de ce genre, Étienne n'a point oublié le rapprochement que lui fit faire son maître du discours que Tite-Live prête au père Horace défendant son fils, et des beaux vers où le grand Corneille a si heureusement reproduit cet éloquent plaidoyer. C'était ordinairement .pendant le cours des promenades que M. Bintot faisait faire à son neveu et à Étienne dans les bois de Ville-d'Avray et de Saint-Cloud, que l'ingénieux professeur, après une marche d'une ou deux heures, faisait asseoir ses deux élèves, tirait de sa poche un volume soit des œuvres de Racine, de Bossuet, de Racan, de Malherbe et même de Rabelais, pour leur en lire des passages choisis, se proposant de leur donner le goût, non-seulement des plus excellents auteurs français de la grande époque, mais désirant éveiller leur atten-

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tion sur les précieux essais des écrivains antérieurs.

Lorsque M. Bintot consentit à donner des leçons à Etienne, les parents du jeune homme avaient pris le soin de faire connaître ses côtés faibles. On avait avoué au maître combien l'imagination de cet enfant était vagabonde; que son caractère indépendant l'entraînait souvent jusqu'à'l'insubordination; qu'on ne pouvait fixer son attention que sur les occupations de son goût; qu'il ne se passait qu'avec peine de la liberté qu'il se plaisait à goûter dans les champs et en plein air ; et, que de toutes les causes qui avaient contribué à lui rendre pendant long- * temps les études classiques odieuses, la plus persistante avait été le souvenir pénible qu'il conservait du collège de Lizieux dont effectivement l'intérieur présentait plutôt l'aspect d'une affreuse prison que celui d'un gymnase destiné à la jeunesse. Ces renseignements soigneusement recueillis par M. Bintot l'aidèrent à tempérer les accès de fougue d'Etienne. Obéissant avec tact aux fantaisies de son élève, quand elles étaient innocentes, en guide habile il profila de la vivacité de ses goûts littéraires pour concentrer son attention sur ce point et lui faire prendre l'habitude d'étudier à fond ce qu'il avait l'intention d'apprendre.

En somme, les conversations encore enfantines de Meudon, avaient éveillé le goût de l'étude chez Etienne ; les leçons de Ville-d'Avray lui apprirent comment on étudie. Il lui restait sans doute bien des efforts à faire ; mais on l'avait mis dans la bonne voie et il s'est toujours appliqué à s'y maintenir.

Les inquiétudes, les souffrances avaient été telles pendant le régime de la Terreur, que malgré l'aspect encore fort nébuleux de l'avenir pendant les années 1795-96, on se laissait aller à l'espérance. On se livra môme bientôt à la gaieté, comme il arrive aux malades dès les premières lueurs de la convalescence. Chacun étant à peu près rentré dans les habitudes de la vie ordinaire, les parents d'Étienne de retour à Paris, pensèrent à donner à leurs enfants des maîtres qui essayassent de perfectionner leur éducation si souvent interrompue. On les confia donc aux soins de trois professeurs. L'un. B fut chargé d'enseigner le latin et les mathématiques à Etienne, le français et l'arithmétique à ses sœurs. Un jeune élève de l'école de David, Godefroy, guida les premiers essais que fil Etienne dans l'art du dessin, et un coryphée des chœurs de l'Opéra, Lécuyer, basse-taille puissante, enseigna la musique aux trois enfants.

Les souvenirs que l'on retrace ici, se rapportant surtout aux lettres, on glissera sur les détails relatifs aux arts dont il a été traité déjà2. On rappellera seulement qu'à cette époque, Etienne toujours poussé par le désir d'entrer à l'école de David, avait déjà fait d'assez grands progrès dans l'art du dessin. Cependant le goût des études littéraires fit faire de grands efforts à ce jeune écolier.

1 Voyez Louis David, son école et son temps.

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Pour se familiariser avec la langue latine, en dehors des

lectures de Cicéron et de Virgile que lui faisait faire B

il entreprit et acheva, non sans beaucoup de peine, la traduction de deux comédies de Plaute, VAularia et YÉpidicnSj ce qui contribua à lui applanir les difficultés de Tèrence. Car Etienne, poussé déjà par un vif instinct de curiosité>, désirait savoir quelle devait être la langue parlée familièrement, dans cette Home dont les écrivains classiques ne nous ont laissé que des ouvrages d'apparat, longtemps élaborés.

Malgré les soins pris par les parents d'Etienne pour l'instruction de leurs enfants, l'irrégularité des habitudes d'une maison particulière se faisait souvent sentir dans le cours de leurs études. Déjà, en cette année 1796, le goût des réunions, des bals, des fêtes publiques et privées, était dégénéré en une manie tellement générale que les personnes les plus sages avaient peine à s'y soustraire; or, ces distractions assez fréquentes, jointes encore à l'irrégularité des leçons, amenaient des veilles, des repos forcés, et enfin un relâchement inévitable dans les travaux de la semaine. Cependant, au fond de l'âme d'Etienne et de celle de sa sœur cadette, Eugénie, un certain besoin impérieux d'apprendre et de s'instruire, leur faisait mener de front le travail et les récréations. Comme dans son enfance, Etienne, adolescent, pouvait veiller longtemps sans que sa santé en souffrît, et cette faculté, qu'il a conservée pendant toute sa vie, a en quelque sorte doublé son existence.

En février 1796, Etienne avait atteint sa quinzième année. La salutaire intluence des deux sœurs de Meudon, avait donné du nerf à son esprit, ses connaissances avaient été raffermies par les bons soins de M. Bintot, et les leçons des trois maîtres de Paris n'étaient pas restées sans fruit. Le temps était donc venu pour le jeune homme

de redoubler d'ardeur et d'application afin de se livrer à un ensemble de travaux qui exigeraient remploi de tout ce qu'il avait reçu d'intelligence et d'énergie.

Dans le livre des souvenirs relatifs à David, on a omis volontairement quelques circonstances qui se rattachent à l'adolescence d'Etienne, parce qu'elles doivent prendre place ici, pour servir de lien entre la vie d'artiste de notre jeune écolier, et celle d'homme de lettres dans laquelle il ne s'est trouvé engagé qu'à l'âge de quarante ans.

Etienne n'avait pas cessé de fréquenter à Paris la maison de madame B..., et l'amitié des trois fidèles de Meudon s'était accrue avec le temps. Mademoiselle Augustine avait atteint sa dix-sçptième année, on pensa à la marier et il ne tarda pas à se présenter un prétendant; c'était Bertin-Devaux. Lorsque les arrangements furent pris, madame B..., qui avait toujours témoigné une tendresse maternelle à Étienne, lui en fit part. Quoi qu'il en soit, pendant tout le temps où Bertin-Devaux vint faire sa cour, les conversations qui avaient commencé à Meudon, se continuèrent à Paris. Quant à la jeune fiancée, soumise à la volonté de ses parents, ne parlant jamais de son changement futur d'état, elle attendit le jour de la célébration de son mariage avec un calme qui ne se démentit pas un seul instant.

Bertin-Devaux, âgé alors de vingt-six à vingt-sept ans, avait une assez belle figu re, dont l'expression fort spirituelle n'éiait cependant agréable et gracieuse q ue quand il lu i convenait de plaire aux gens. 11 régnait presque toujours un air de fierté dans son regard; et le dédain se dessinait fréquemment sur ses lèvres. Pendant les deux ou trois mois qui précédèrent son mariage, toutes les personnes de sa famille fréquentèrent la maison de madame B... etcefut là qu'Etienne vit aussi pour la première fois Bertin l'aîné qui, avec son frère, allait foncier le Journal des Débats.

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