ÉTUDE DE LA LANGUE GRECQUE
le soir, en revenant de ces Champs-Élysées si animés alors, le jeune savant, tout couvert de sueur et de poussière, entouré de ses jeunes amis, prenait tout à coup le rôle de professeur et leur transmettait avec autant de lucidité que d'esprit les connaissances variées qu'il possédait déjà. Au goût vif qu'il eut toujours pour la musique, il joignait celui des bcllos-lettres et des beaux-arts; aussi ses travaux comme antiquaire n'ont-ils rien de la sécheresse si commune à ceux qui se livrent à ce genre d'études.
A cette recrudescence, malheureusement trop passagère, du goût pour les lettres grecques , se rattache le nom d'un de nos plus respectables savants, J.-L. Bur~ nouf, traducteur de Tacite, mais qui doit être mentionné ici en mémoire de ses excellents travaux sur la grammaire comparée et particulièrement sur la grammaire grecque. Ce dernier ouvrage, publié seulement en 4813, mais dont les principes avaient été répandus avant par l'auteur, dans des cours publics, semblait destiné à rendre désormais l'étude de la langue d'Homère et de Démosthène plus facile et plus familière dans les classes; mais le mérite de ce livre fit grand honneur à Burnouf le pére, sans que la branche de l'enseignement qu'il favorisait reprît une véritable importance, car elle est demeurée spéciale et presque aussi isolée que l'étude de l'arabe, du persan et du chinois.
En 1827, lorsque l'Occident se prit d'une noble passion pour la délivrance des Grecs, et qu'une armée française passa en Grèce, on pouvait supposer que les relations qui s'établiraient entre Paris et Athènes, faciliteraient l'étude de la langue grecque; mais il n'en fut pas ainsi, et elle resta toujours exceptionnelle.
A quoi tient l'espèce de répulsion que l'on témoigne en France pour l'étude du grec? Cette question, qui préoccupait Etienne pendant son adolescence, s'est pré-
sentée plus d'une fois à son esprit depuis ce temps, et dans un ouvrage qu'il publia en 1844 !, il résumait ainsi ses idées sur cet important sujet : « Dans le livre d'Henry Etienne sur la conformité de la langue française à la langue grecque, ce savant, emporté par son zèle, dit que pour bien savoir la langue grecque, le seul moyen est de l'apprendre avant le latin, ce qui est très-vrai. Mais si l'illustre grammairien eût voulu donner à sa proposition une formule plus étendue et plus philosophique, il fallait alors qu'il osât dire qu'avant tout on ferait réciter aux enfants en bas âge, l'Oraison dominicale et Y Ave Maria en grec. Or c'était une hérésie. » Et en effet, c'est parce que nous faisons partie de l'église latine que nous restons instinctivement étrangers à la langue grecque.
Cependant malgré cette ardeur passagère pour tout ce qui se rattachait à la connaissance de l'antiquité, un goût nouveau ne tarda pas à solliciter la curiosité des jeunes gens studieux de cette époque. L'esprit belliqueux qui avait fait parcourir victorieusement aux armées françaises une bonne partie de l'Europe, eut entre autres résultats, celui de rendre le goût littéraire des Français un peu moins absolu et surtout moins dédaigneux i\ l'égard des productions de nos voisins. Non-seulement on accorda qu'il put y avoir de grands écrivains chez eux, mais on se sentit piqué de la curiosité de les connaître; et ce fut particulièrement parmi les contemporains de Lullin et d'Etienne que ce revirement d'idées se manifesta : ils recherchèrent avec empressement les traductions que l'on ût paraître alors, des théâtres allemand, espagnol, danois, italien et anglais. Ce fut aussi vers ce temps que le roman de Werther et celui d'Herman et Dorothée de Gœthe, contribuèrent à modifier le caractère naturel des
1 Rabelais.