‹ Souvenirs de soixante annéesChapitre 100 sur 201 · MADEMOISELLE MARS ET T A L M A · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE MARS ET T A L M A

parti aussi avantageux, mais plus honorable, lui a-t-il été offert? C'est un point sur lequel nous saurons peut-être la vérité un jour; mais le fait est que, près de former les doux nœuds de l'hymen, comme disent les poètes classiques, Tamant substitua en son lieu et place, un de ses amis, jeune, joli garçon fort à la mode, riche et très-bon garçon. Le remplaçant fit l'aimable; mais la princesse le repoussa, et reprocha môme à Tamant l'imprudence qu'il commettait en introduisant près d'elle un jeune homme, etc., etc. Cette pruderie ne manqua pas d'amuser l'amant qui, sans en tenir compte, laissa aller les choses jusqu'à ces jours derniers qu'il invita à dîner, chez l'actrice , bon nombre de ses amis , au nombre desquels était son suppléant. Tous crurent assister à un banquet de fiançailles, quand à la fin du repas l'amant, se levant, déclara au contraire que c'était un dîner d'adieu, et que, s'étant aperçu qu'on n'était pas insensible aux attentions de son jeune ami, il laissait le champ libre et se retirait pour toujours.

* On se figure la colère et le désespoir de l'infante. Aux cris, aux pleurs succédèrent l'abattement, puis la résolution de se laisser mourir de faim. Après un ou deux jours d'abstinence, ses femmes de chambre, no sachant plus à quel saint se vouer pour faire accepter quelque nourriture à leur maîtresse, eurent l'idée d'aller avertir quelquesuns de ses camarades du Théâtre-Français qui lui étaient le plus attachés, dans l'espérance qu'ils détourneraient la désolée de sa funeste résolution. Talma s'empressa de venir, et, après avoir tenté mille efforts pour tirer quelques paroles de Mars, il eut l'idée de demander un bouillon qu'il présenta à l'affligée, en lui disant avec son accent tragique : « Tiens, Mars, c'est ton ancien camarade, c'est Talma qui t'en prie; prends ce bouillon! » L'infortunée Mars, dont on n'avait pu obtenir une seule parole jusque-

là, se retournant brusquement vers Talma : « Va te faire » dit-elle, € avec ton bouillon! et dis-leur de m'apporter à dîner ! »

Beyle, spirituel et malin, sentait bien, que pour préparer ceux qu'il voulait convertir au système du mot propre, il était indispensable d'accoutumer leur esprit et leurs oreilles aux locutions les plus hasardées. Aussi avait-il dépassé toutes les bornes dans le récit de ses deux anecdotes. Cette précaution oratoire avait encore un autre objet, celui de faire ressortir par la comparaison le ton en apparence poli avec lequel il allait défendre le romantisme dans sa seconde brochure contre les attaques violentes parties de 1* Académie française. En effet, M. Auger, qui en était alors le secrétaire perpétuel, s'était élevé en pleine Académie contre les romantiques, avec un mépris et parfois une violence qui n'étaient rien moins que de bon goût. Beyle eut l'idée de répondre à ce manifeste, d'en faire ressortir ce qui s'y trouvait d'inconvenant, eî, par la môme occasion, de tracer d'une manière plus nette encore les idées nouvelles d'après lesquelles il prétendait que l'on dût composer les tragédies modernes; car il est à remarquer que Beyle, avec ses vues littéraires fort restreintes, ne s'est jamais occupé que de l'avenir de l'art théâtral.

Dans cette seconde partie du pamphlet, Racine et Shakspeare, publiée deux ans après la première, on retrouve absolument le même fond d'idées qui se résument en ces deux phrases : « Vous me défiez de répondre à cette simple question : qu'est-ce que la tragédie romantique?— Je réponds hardiment: c'est la tragédie en prose, qui dure plusieurs mois et se passe en lieux divers. »

Beyle, lancé dans l'opposition littéraire et politique, n'était pas homme à négliger le moyen de faire valoir son

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système romantique, en lui donnant l'appui fraternel des opinions chaudement libérales. Aussi s'adressant à cet instinct malicieux qui, à toutes les époques, chez nous, a fait mettre en doute la validité des droits des académiciens, Beyle, s'ernparant du mot de sectaire dont M. Auger avait qualifié les soutiens les plus ardents du romantisme, dit tout à coup : « Tous les Français qui s'avisent » de penser comme les romantiques sont donc des sec- » taires? Je suis un sectaire! M. Auger, qui est payé à » part pour faire le dictionnaire, ne peut ignorer que ce » mot est odieux! » Cette sortie égaya beaucoup l'assemblée, et après une suspension de quelques secondes, Beyle, maître de son auditoire, continua : « Pour toute réponse à de tels arguments, je me contenterai de proposer une question : Que dirait le public, sectaire ou non, si on l'invitait à choisir, sous le rapport de l'esprit et du talent, entre :

M. Droz et M. de Lamartine;

M. Campenon et M. de Béranger ;

M. de Lacretelle et M. de Barante ;

M. Roger et M. Fiévée ;

M. Michaud et M. Guizot;

M. d'Aguesseau et M. de Lamennais ;

M. Villar et M. Victor Cousin ;

M. de Levis et M. le général Foy ;

M. de Montesquiou et M. Royer-Collard ;

M. de Cessac et M. Fauriel ;

M. le marquis de Pastoret et M. Daunou ;

M. Auger et M. P. L. Courier;

M. Bigot de Préameneu et M. Benjamin Constant ;

M. le comte Frayssinous et M. de Pradt ;

M. Soumet et M. Scribe ;

M. Laya et M. Etienne.

Ces listes, dont la comparaison est encore piquante au-

jourd'hui, produisirent un grand effet sur le jeune auditoire franchement libéral et déjà à demi converti au romantisme. Au moment où le nom de Courier fut prononcé, Etienne, ainsi que tous ceux qui étaient présents, ayant porté leurs regards sur lui, furent frappés du sourire plein de douleur qu'il laissa échapper.

C'était la dernière fois que Courier devait assister aux réunions du dimanche. Il était retourné à Verelz, depuis cette lecture, et le 14 avril 4825Étienne assistait au théâtre italien, où l'on représentait Vlngamo Feliceetlz Nina, lorsque, dans l'enlr'acte, le jeune professeur Artaud, tout ému, lui apprit que Ton avait reçu la nouvelle que Courier avait été assassiné trois jours avant. Un instant après Berlin l'aîné leur confirma le fait, ajoutant que, dans une lettre qu'il avait reçue de Tours, on lui marquait que le malheureux Courier avait été tué dans le bois de Larçay, situé à une très-pelile distance de la Chavonnière, son habitation ; qu'il avait été frappé par derrière de trois balles de fusil tiré à bout portant, et que les bruits qui circulent dans le pays tendent à faire supposer que cet assassinat est une suite de la mésintelligence qui régnait entre lui et sa femme.

Cet événement devint aussitôt le sujet des conversations animées de toutes les personnes qui étaient dans la salle, et fit prolonger la durée de l'entr'acte à la fin duquel Etienne se retira.

En rentrant chez lui, l'esprit tout plein de cet affreux événement, le souvenir d'un mot que lui avait dit Courier, à Veretz, lui revint en mémoire. Ce dimanche soir où ils allèrent se promener du côté d'une féte champêtre, comme ils longeaient les murs d'une grande propriété, non loin de la Chavonnière, Courier, en montrant à Etienne les grands arbres du parc, lui dit : « On se débarrasse lestement de ceux qu'on n'aime pas, en ce pays : tenez, c'est

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