‹ Souvenirs de soixante annéesChapitre 99 sur 201 · BEAUX-ARTS · texte numérisé non relu

BEAUX-ARTS

et près duquel était Thiers. A. Scheffer, dans l'atelier de qui Etienne avait été voir quelques jours avant un tableau où cet artiste avait représenté le jeune Géricault sur son lit de mort, s'approcha gracieusement de Thiers et d'Etienne, pour épargner aux deux critiques qui se trouvaient ensemble pour la première fois la petite gêne qui se fait toujours sentir en pareille occasion. Tous deux/dans leurs critiques, avaient signalé le tableau de A. Scheffer représentant la Mort de Gaston de Foix à Ravenne. Thiers l'avait loué à peu près sans restriction, insistant en particulier sur le choix d'un sujet moderne glorieux pour la nation. Étienne, tout en faisant l'éloge de la composition et d'une certaine poésie qui régnait dans cet ouvrage, s'était particulièrement appliqué à signaler le grave inconvénient qui résulte pour le véritable développement de l'art, du choix de sujets forçant les peintres à couvrir les personnages d'armures de fer contrariant les formes humaines, donnant de la roideur aux mouvements et une importance excessive à des objets accessoires. A. Scheffer, qui a toujours eu un sentiment délicat de son art, bien que vivement séduit alors par les idées nouvelles, d'un coup d'œil fit comprendre à Étienne qu'il sentait ce qu'il y avait de fondé dans ses observations. Mais on était tellement monté alors contre l'école de David, que peu s'en fallait qu'on ne frappât du même anathème les productions de son école et celles de l'antiquité. Mais là, chez Cerclet, il régna tant d'aisance et môme de gaieté dans les discussions provoquées par ce sujet, qu'à force de vanter le laisser-aller des mouvements, la vivacité et la force de l'expression dans les ouvrages modernes, les jeunes partisans du romantisme allèrent jusqu'à taxer les ouvrages de l'antiquité d'insignifiance et de roideur. Scheffer et Thiers n'étaient pas éloignés d'abonder en ce sens ; et comme Étienne était pressé pour se prononcer à

ce sujet, il leur dit : « Est-ce que nous allons en revenir au goût de messieurs Natoire et Vanloo, comme semble l'indiquer la Locuste de M. Sigalon, que vous admirez tous à l'exposition? Je me souviens que, quand j'étais élève, un vieil académicien, M. La Grenée, dit encore le Jeune, bien qu'il eût quatre-vingts ans, nous disait à la salle des Antiques, que les statues grecques étaient roides, et que les bras et les jambes de l'Apollon du Belvédère ressemblaient à des navets ratisses» » Ce mot du vieil académicien égaya fort les jeunes romantiques ; et Thiers lui-môme n'aurait peut-être pas été éloigné de souscrire à cet arrêt, si A. SchefTer, homme de pratique, ne l'eût modéré, sentant qu'il ne fallait pas pousser la réforme dans l'art au delà des bornes raisonnables.

Cette soirée passée fort gaiement laissa cependant un fond d'inquiélude dans l'esprit d'Etienne. Par la vivacité de son imagination et de sa parole spirituelle, Thiers, comme un nouvel Éole, maître des vents et des orages, avait décuplé la hardiesse et la confiance des quatre ou cinq peintres romantiques dont les ouvrages avaient produit de l'effet au salon de 1824. Et en effet, sans qu'il s'en doutât alors, et contre son intention certainement, il est un des premiers qui ont préparé le règne du laid et de la triste réalité dans les arts.

Cependant, Courier inquiétait ses amis. Sautelet avait annoncé qu'il se rendrait à une réunion du dimanche, et on ne le vit pas. Quelques jours après, Etienne le rencontra dans la galerie des antiques du Louvre. Son œil était hagard, sa toilette plus négligée encore que de coutume, et ce ne fut qu'après quelques instants de silence qu'il se livra à la conversation. En parcourant les salles, les deux promeneurs s'entretinrent sur l'art chez les anciens, et comme Courier, quelque trouble qu'il eût dans le cœur, avait la faculté de laisser son esprit s'éveil-

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1er de son côté, dès qu'il se présentait une question qui l'intéressait, se jeta sur celle relative à l'équipement des chevaux, qu'il poursuivait pour arriver à l'intelligence complète du passage de Xénophon, ce qui le mit en verve, et le rendit intéressant et spirituel en la traitant. Après plus d'une heure d'entretien, près de se retirer, il tendit la main à Étienne qui lui dit adieu en lui demandant des nouvelles de sa famille. « Tout cela va bien, fut la brève réponse qu'il fit; et il partit.

Madame Courier, enceinte, était à Paris, et, quelques semaines après la conversation au Louvre, Étienne reçut une invitation de madame Clavier à passer la soirée chez elle. Etienne ne connaissait pas la mère de madame Courier, et ne se souciait nullement de faire connaissance avec elle; Courier, d'ailleurs, n'était pour rien dans l'invitation, et Étienne avait en ce moment une indisposition assez grave pour qu'elle l'empêchât de sortir de chez lui. Il en profita pour s'excuser, et échapper ainsi au désagrément de tomber pour la première fois au milieu d'une famille à l'instant où tout donnait lieu de croire que la désunion qui y régnait était irréparable. Au surplus, Courier ne causait nul embarras à ses amis au sujet des siens, car il ne leur en parlait jamais et répondait à peine, comme on l'a vu, lorsqu'on l'interrogeait sur leur compte.

Une passion absorbait chez lui toutes les autres; celle d'écrire. Méditer, retourner de mille manières une phrase jusqu'à ce qu'il lui eût donné le tour et la perfection qu'il avait rêvés , suspendait chez lui l'action des peines les plus cuisantes, le rendait même momentanément heureux. Quand on l'a connu intimement, on a bien de la peine à croire que la composition de ses pamphlets lui ait été inspirée par la violence de ses opinions politiques. Les choses les plus graves prenaient une teinte burlesque

en passant par son imagination; Rabelais était son véritable Homère, et il est vraisemblable que, pour Courier, la Charte octroyée par Louis XVIII et l'ultra-royalisme delà Restauration ne lui servirent que de prétextes pour s'exercer dans un genre de satires favorable à son talent, les Ménippées et les Provinciales.

Son goût pour tout ce qui se rattachait aux lettres était si impérieux, qu'une quinzaine de jours après l'entrevue à la salle des antiques, et lorsque déjà il était bourrelé d'inquiétudes, il se rendit à la société du dimanche, ayant appris que Beyle devait y lire la seconde partie de son pamphlet intitulé : — Racine et Shakspeare. L'assemblée était au grand complet, et ce ne fut pas sans étonnement qu'on l'y vit paraître. Quant à Beyle qui voulait préparer son auditoire, en éveillant ses esprits avant de commencer sa lecture, il fit usage de sa faconde et raconta préalablement des anecdotes. Ce fut d'abord l'histoire d'un perroquet plus hypocrite et beaucoup plus mal embouché que Vert-Vert, que madame la duchesse de Berry, à qui un missionnaire en avait fait cadeau, fut obligée de faire enlever sitôt que l'animal eut pris la parole. Enhardi par le succès de son premier récit, Beyle apostrophant l'assistance: « Savez-vous, dit-il, pourquoi mademoiselle Mars n'a pas paru sur la scène pendant plus d'une semaine? Voici le secret! Cette incomparable actrice, âgée de cinquante ans aujourd'hui, a depuis plusieurs années un amant pour lequel on prétend qu'elle a un attachement véritable. Les mauvaises langues répandent le bruit que l'amant n'était pas tout à fait indifférent aux beaux yeux de la cassette de la belle, et que le calcul et le plaisir entretenaient l'équilibre dans son cœur. Bref les deux amants, voulant faire une fin, avaient résolu de se marier. La nouvelle, vous le savez, n'était plus un secret. L'amant a-t-il fait des réflexions sérieuses? Un '

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