LE PRODUCTEUR. — LE CATHOLIQUE
licisme sous la lumière duquel nous ferons passer tous les objets que nous comptons soumettre à l'attention de nos lecteurs. »
C'était en dînant chez un restaurateur et entre la poire et le fromage, que d'Eckstein, homme fort savant, mais d'un esprit plus subtil que profond, faisait part de son projet à Etienne. Et, comme s'il eût voulu lui donner surle-champ un avant-goût de la manière audacieuse dont il envisagerait ses sujets, il lui déroula une interprétation mystique du drame indien de Sacountala, à laquelle, malgré tous les efforts de son attention il fut impossible à Étienne de rien comprendre.
La publication de ces trois journaux avait été précédée de celle du livre de Benjamin Constant : « De la Religion considérée dans sa source, ses formes et ses développements, et de celui de l'abbé de Lamennais sur Y Indifférence en matière de religion. Le premier est l'étude froide d'un sceptique; l'autre, l'écrit d'un énergumène plein de talent, qui, en cherchant à arrêter le mal, l'a seulement constaté, et en a buriné l'histoire d'une manière si énergique, que bien des gens, tenant la chose pour dite, ont reconnu leur maladie incurable et en ont pris leur parti. Malgré la différence de la forme de ces livres et de ces journaux, la fermentation interne qui y règne est au fond causée par le même levain, la passion d'innover; et ne fût-ce que pour soulager les littérateurs romantiques de la responsabilité totale de celte fureur de réforme, l'équité exigeait qu'une bonne partie de son poids fût reportée sur quelques-uns des écrivains qui traitaient alors des questions les plus élevées, des intérêts les plus graves. Car, en somme, la guerre faite aux trois unités dramatiques a eu des conséquences bien moins sérieuses pour la société, que l'idée, si répandue maintenant, de régler toutes les actions de la vie non plus d'après
la loi religieuse, mais sur la science et la connaissance des faits et des besoins matériels de la société.
Tout en faisant la part de chacun, il faut reconnaître que l'entraînement était général, que la passion de faire ou au moins de dire quelque chose de neuf travaillait tous les hommes de quelque valeur, depuis ceux qui llotlaient dans la sphère élevée de la politique, jusqu'aux plus modestes qui cultivaient les lettres et les arts. La I philosophie, l'histoire, la critique, ne purent se garantir i complètement de cette commotion ; mais l'art dramatique, mis à la portée de tous les esprits par les représentations théâtrales, fut de toutes les branches de littérature celle que l'orage romantique secoua avec le plus d'acharnement. Les doctrines de Beyle, quelque extravagantes qu'elles fussent, avaient séduit plus d'un jeune écrivain, et aux nombreuses conversations sur la théorie dramatique succédèrent des lectures de drames, où, comme le voulait Beyle, le dialogue était écrit en prose et les unités de lieu et de temps mises de côté.
Avec son esprit ferme et pénétrant, M. Mérimée sautant à pieds joints par-dessus les théories, fut, comme on l'a vu par la lecture de son Cromwcll chez Étienne, le premier à faire essai de la méthode de Beyle. Il ne tarda pas à en tenter d'autres dont il sera bientôt question; mais, pour suivre Tordre dans lequel ont eu lieu plusieurs lectures de ce genre, il faut s'occuper d'abord de celle d'un drame en cinq actes, Ylnsurrection de Saint-Domingue, que l'auteur, M. Charles de Kémusat, lut chez M. Dubois, le directeur du Globe, au milieu d'un nombreux auditoire composé de la plupart des collaborateurs de ce journal, et de plusieurs habitués des réunions du dimanche qui avaient été invités avec Étienne4.
1 Voici les noms des personnes qui assistaient à cette lecture :
l'ROSPEK MÉRIMÉE 269
Le drame de l'Insurrection de Saint-Domingue est assez compliqué, et quelques notes prises par Etienne après la lecture aident seules sa mémoire. En voici la donnée principale qui pourra faire entrevoir quels en sont les développements. Plusieurs scènes préparatoires où un colon de Saint-Domingue, sa femme, sa fille, son fils et leurs esclaves noirs se trouvent en relation, initient le spectateur à la vie des colonies. Le père, Vallombre, traite sévèrement ses esclaves, mais pour maintenir la discipline ; sa femme est devenue insensible à leur sort, par habitude ; la fille, Albertine, ne peut s'accoutumer à ces rigueurs, et Léon, le fils, jeune homme ardent, a tout à la fois les préjugés des blancs envers les noirs et les faiblesses communes en ce pays pour les jeunes négresses. De retourd'un voyage au Cap, Léon revient plein d'enthousiasme pour la révolution française. Il a vu le député de l'assemblée nationale, et Ta invité à venir à l'habitation de son père. Deux noirs, Timur et la jeune [Hélène, sa camarade, complètent le nombre des six personnages principaux de ce drame.
Léon a abusé d'Hélène, et la jalousie de Timur est à son comble lorsque le député français proclame le droit de l'homme et l'affranchissement des noirs dans l'habitation de Vallombre. Cet événement donne à Timur l'idée de soulever les noirs, et bientôt s'ourdit une conspiration.
Pendant la nuit, Timur, rôdant autour de l'établissement de Vallombre, surprend Léon cherchant à faire vio-
« MM. Dubois, Vitet, Damiron, Jouffroi, Duchatel, Ch. Magnin, A. Scheflfer, P. Lebrun, Trognon, Viollet-le-Duc, Théodore Leclercq, V. Leclerc, aujourd'hui doyen de la faculté des lettres, Dejean, fils du général, Mignet, Thiers, d'Haubcrsaert, le comte Beugnot, Artaut, Thierry, Pierre Leroux, Patin, de Guizard, Alb. Stapfer, Ampère fils, Duvergier de Hauranne, de Marest, Ccrclct, Sautclet et Êtiennc. »»
lence à Hélène. Le noir insulte Léon qui répond en cassant le bras d'un coup de fusil à son rival et en criant au meurtre ! Timur est arrêté et enchaîné pour être aussitôt livré à la justice. Ici le député interpose son autorité, et, au grand mécontentement des colons, exige une enquête et que le procès soit fait dans les formes. Encouragés par la mansuétude du député, les noirs, s'imaginant qu'il favorise leur conspiration, viennent assaillir l'habitation de Vallombre et délivrent Timur, qui faisant aussitôt usage de sa liberté, revient armé d'une hache et massacre Vallombre et sa femme. Quant à Léon et à sa sœur, le noir, méditant d'affreuses représailles, les déclare ses esclaves. Pour plus de sûreté il s'empare même du député, et l'habitation de Vallombre est livrée aux flammes.
Avant de mettre Léon à mort, Timur se propose de traiter sa sœur comme le jeune blanc a traité Hélène, mais celle-ci parvient à calmer la fureur du noir, qui se propose même de sauver ses victimes. Il se retire avec eux sur le bord de la mer où il est poursuivi par les révoltés qui demandent la mort des deux blancs. Timur leur résiste et, en faisant feu de son arme, il atteint Albertine. La sœur tombe dans les bras de son frère qui se précipite dans la mer avec le cadavre.
De ce sujet grave, horrible même, l'auteur, en mettant le langage et les intérêts de ses acteurs presque toujours en contradiction, a tiré une espèce de comédie. Chacun des principaux personnages inspire un intérêt à peu près égal, car ils ont successivement tort et raison, et tous défendent leurs droits et en abusent. Ce tableau, vrai peut-être, est peu dramatique, par cela seul qu'au lieu d'une action qui échauffe l'àme du spectateur, la peinture curieuse des mœurs maintient l'esprit dans une impartialité philosophique trop voisine de l'indifférence. Aussi la lecture de ce drame amusa-t-elle plus l'auditoire