M. DE RÉMUSAT
qu'elle ne le toucha; mais elle l'amusa beaucoup, car V Insurrection de Saint-Domingue est un ouvrage dont les détails étincellent d'esprit.
Enfin M. de Rémusat avait fait faire un grand pas à la question romantique; il avait essayé de réaliser les idées de Beyle. Mais il ne s'en tint pas à cette première tentative, et quinze ou vingt jours après cette lecture il en fit une autre chez Etienne, en présence de la plupart des auditeurs qui avaient assisté à la première. La nouvelle compositon dramatique de M. de Rémusat, la Féodalité, n'est ni une tragédie, ni une comédie, ni une pièce d'intrigue; mais il s'y trouve une peinture très-vive et fort saisissante des mœurs, des passions et des intérêts compliqués de cette époque. La scène est tour à tour en Anjou et en Touraine. Ce qui constitue le fond du sujet, ce sont les efforts que fait le jeune seigneur de Montciel, de retour de la croisade où l'on croyait qu'il avait perdu la vie, pour rentrer dans la possession de son fief de Montciel, qu'une belle-mère, dont il avait toujours été haï, cherche à faire passer sous la domination du duc d'Anjou. Par amour de la justice, par point d'honneur, et pour rétablir ses propres intérêts, Jean de Montciel met tout en œuvre pour rentrer en la possession de son château et demeurer vassal du roi de France. Une fille de la belle-mère de Montciel, pour laquelle ce jeune chevalier a conservé un tendre souvenir, a fourni à l'auteur les ressources nécessaires pour répandre du charme sur la partie romanesque et dramatique de son ouvrage, qui, il faut l'avouer, est cependant, avant tout, une excellente peinture de mœurs.
Les cinq actes fort étendus de ce drame parurent cependant très-courts aux auditeurs. Le soir même de cette lecture il eût été difficile à Étienne de donner l'analyse de cet ouvrage, qui se recommande bien plus par la vérité
et l'éclat des détails que par le dessin général; mais après plus de trente années qui se sont écoulées depuis, il n'a conservé dans sa mémoire que l'impression générale qu'il en a reçue. Ainsi que l'Insurrection de Saint- Domingue, la Féodalité l'a amusé, intéressé même parfois, sans le toucher jamais. Or l'un des objets principaux delà révolution romantique, au moins selon Beyle, était de renouveler le caractère de la tragédie, et les deux drames de C. de Rémusat sont comiques, puisqu'ils présentent bien plutôt une peinture de mœurs que le développement d'une action. D'ailleurs l'idée de la tragi-comédie n'était pas nouvelle en France, et depuis près de deux siècles on a pu lire ou voir représenter le Don Sanche et le Nicomède de Corneille, le Venceslas et le Ûon Bernard de Cabrera de Rotrou. La seule innovation était donc la prose substituée aux vers.
Ces lectures avaient vivement excité la curiosité de la jeunesse, et on en attendait de nouvelles avec une impatience qui ne tarda pas à être satisfaite. Peu après celles de M. de Rémusat, M. Mérimée, dans l'espace de deux mois, en fit quatre des différents drames que ce spirituel écrivain ne tarda pas de faire imprimer sous le titre de Théâtre de Clara Gazul. La première eut lieu chez Étienne en petit comité. Ampère lils et Sautelet amenèrent M. Mérimée, et on lut les Espagnols en Danemark, drame en cinq journées, et la petite pièce intitulée : Une femme est un diable. C'était un essai. Huit jours après, Étienne annonça à ses amis une lecture à laquelle Bertin l'aîné désira assister, et où il vint en effet. L'auditoire était nombreux, et Ampère se chargea de lire les Espagnols en Danemark, puis le Ciel et l'Enfer, petite pièce extrêmement spirituelle, mais encore plus indévotc. M. de Rémusat parut très-frappé du talent de son rival. Et en effet, à celu près de quelques exagérations causées