‹ Souvenirs de soixante annéesChapitre 105 sur 201 · CLARA GAZUL · texte numérisé non relu

CLARA GAZUL

par Timitalion de la rudesse des mœurs espagnoles et de la singularité du système dramatique en ce pays, tous les assistants furent frappés de lasûrelé, de la hardiesse inexorable avec laquelle un écrivain, si jeune encore , peignait déjà les maladies du cœur humain. On se prit môme à le plaindre d'avoir pu dépouiller les passions du charme, des illusions qui les entourent ordinairement, pour les réduire à leur triste réalité. Quoi qu'il en soit, le mérite de l'auteur fut généralement apprécié ; dans leur joie d'avoir un si vigoureux champion, les jeunes romantiques regardèrent leur cause comme gagnée; mais quelques assistants d'un âge plus mûr, Berlin l'aîné et Courier entre autres, ne virent pas sans appréhension pour les destinées de la littérature la facilité avec laquelle on multipliait les scènes horribles, et l'empressement que la plupart des auditeurs avaient mis k les accepter.

D'autres réunions de ce genre se succédèrent. Les drames de Mérimée, lus encore chez Cerclet, réunirent là tous les suffrages, ce qui décida Sautelet et Paulin, qui avaient fondé une librairie, à les imprimer sous le titre de Théâtre de Clara Gazul (1825), livre qui obtint un succès brillant et ouvrit à Mérimée la carrière des lettres, où il s'est distingué depuis comme un de nos meilleurs écrivains et un savant archéologue.

Les hardiesses de la plume de Mérimée et l'idée de publier son théâtre sous un faux nom furent bientôt imités. Deux fidèles aux réunions du dimanche, l'aimable Dittmer et Cavé, composèrent, sous le titre de Soirées de Neuilly, une suite d'esquisses dramatiques et historiques dialoguées, qu'ils donnèrent sous le pseudonyme de M. du Fougeray. La plupart de ces blucttes spirituelles, dictées par l'esprit d'opposition politique si ardente alors, ont, comme tous les écrits de circonstance, perdu presque tout leur sel. C'est à peine si l'on saisirait aujourd'hui le sens

des plaisanteries dirigées contre les royalistes de 1815 qui appelaient les Cosaques nos amis, ou les indévots qui allaient à confesse pour obtenir des places. Cependant il y a un de ces drames, Mallet ou la conspiration sous l Empire, qui, considéré du point de vue de l'histoire, mérite quelque attention. Ce n'est à proprement parler, qu'une suite de procès-verbaux mis en dialogue, ce qui enthousiasmait les romantiques il y a trente ans ; mais ce système prosaïque est on ne peut plus favorable à l'exposition d'une foule de circonstances qui se sont succédé pendant les vingt-quatre heures qu'a duré cette étrange conspiration. Dans le naufrage qui menace tant d'écrits de ce temps, ce drame sera peut-être une planche de salut pour les Soirées de Neuilly.

Sautelet était un très-aimable garçon qui s'était fait libraire-éditeur, et au succès de qui ses jeunes amis lettrés prenaient le plus vif intérêt. De son côté, il profitait habilement de ces bonnes dispositions pour faire passer à la coupelle des jeunes critiques les ouvrages en manuscrit qu'on lui proposait de publier. Aussi était-ce lui qui, le plus ordinairement, provoquait et organisait les lectures. Il avait été présent et intéressé à celles qui se firent des drames de Rémusat et de Mérimée, chez Dubois, Cerclet et Etienne, et il en combina d'autres pour faire subir cette épreuve à plusieurs Proverbes de Théodore Leclercq qu'il avait l'intention de publier. Il y eut une de ces soirées entre autres chez Fiôvée, le spirituel publicisle, rédacteur au Journal des Débals, avec qui Th. Leclercq logeait. Les invitations furent nombreuses; mais à l'exception d'Armand Bertin, de Duvergier de Hauranne, de Sautelet et d'Etienne, les autres assistants n'étaient point connus des maîtres du logis 1 . Th. Leclercq lut d'abord le

* Voici les noms de ceux qui assistèrent à cette lecture : MM. Mi-

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Brigand, puis Ma cuisinière me vole, deux proverbes dont le dernier surtout est fort spirituel. Tous deux font partie des œuvres imprimées de Th. Leclercq où on pourra les retrouver. Mais ce qui avait excité la curiosité de l'auditoire était la promesse de lui faire entendre quatre dialogues dont on tâchera de donner une idée, parce qu'ils feront connaître l'une des préoccupations qui agitaient si vivement alors le parti libéral. Dans ces quatre dialogues, un jésuite est successivement mis en scène avec une dame de qualité âgée, puis avec sa fille, qui se contente d'une religion superficielle, et avec le frère de celle-ci que ces évolutions pieuses commandées à toutes les classes de la société ennuient et dégoûtent, et enfin avec le frère môme du jésuite. Ce dernier, rentré en France après une longue absence, s'étonne, en sa qualité de vieux révolutionnaire, d'ancien jacob in, que son frère, qui autrefois faisait cause commune avec lui, ait quitté son vieux drapeau et se soit fait jésuite. L'auteur suppose que le vieux jacobin tient ii sa croyance avec assez de bonne foi, tandis que le jésuite, plus docile à l'expérience, raille son frère sur sa constance en ses vieilles opinions politiques, et cherche à lui démontrer que lui, jésuite, tout en changeant de langage et de costume, se propose toujours d'atteindre le môme but; qu'au temps de la république il vantait le culte de la Raison, comme il parle aujourd'hui de celui du Christ, et qu'en somme, la grande affaire est de devenir maîtres de la France, sans s'embarrasser des moyens employés pour obtenir ce résultat. La discussion dégénère en querelle. Le jésuite développe avec véhémence sa politique, le jacobin défend toujours plus chaudement

gnet, Vitet, Beyle, Dunoyer, Dubois, Viguier, Ampère fils, Mérimée, Rémusat, de Guizard,Dittmer, Cavé, A. Stapfer, Tanneguy-DuchàteJ, Cerclet, Jouffroy, etc.

ses principes, tant qu'enfin celui-ci dit à son frère : « Non, je ne changerai jamais ! » Et ouvrant son gilet il lui montre un bonnet rouge fixé sur sa poitrine. — « Hé bien, dit l'autre, en ouvrant aussi son vêtement, tiens, voilà le sacré-cœur ; tu vois bien, imbécile, que c'est la môme chose que ton bonnet! Tu portes la pointe en haut et moi en bas, voilà toute la différence ! »

Les idées de Beyle avaient prévalu. Non-seulement on s'était complètement affranchi des unités que l'on peut regarder comme non regrettables,mais ce qui était grave et n'a pas cessé de l'être, est l'envahissement de la prose, la hardiesse de la pensée poussée jusqu'au cynisme, l'expression crue rejetant l'art et bravant même les bienséances.

Au fort de toute révolution, il y a, entre ceux qui les font et ceux qui les condamnent, certains esprits reconnaissant bien les abus à corriger, mais redoutant les passions aveugles de ceux qui prétendent les détruire. En littérature, deux poètes distingués, Casimir Delavigne et Pierre Lebrun, jouèrent le rôle de modérateurs au moment de la tourmente romantique. Mais malgré le mérite et le succès au théâtre des Vêpres siciliennes, du Paria, la nouvelle école ne tint aucun compte à Casimir Delavigne des efforts qu'il avait tentés pour mitiger l'emphase reprochée au théâtre français, ni du choix qu'il avait fait de sujets étrangers à la mythologie et à l'histoire des anciens ; il fut repoussé par cela seul qu'il persistait à écrire ses drames en vers.

M. P. Lebrun se fit écouler un peu plus favorablement par les novateurs littéraires. Son drame en cinq actes, le Cid d'Andalousie, représenté au Théâtre-Français, obtint alors un assez brillant succès. Le caractère chevaleresque du sujet, un certain laisser-aller dans la distribution des scènes et particulièrement dans le dialogue qui se ressen-

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