‹ Souvenirs de soixante annéesChapitre 106 sur 201 · C. DELAVIGNE. — P. LEBRUN · texte numérisé non relu

C. DELAVIGNE. — P. LEBRUN

lait de l'étude que l'auteur avait faite de Shakspeare , puis enfin l'emploi de vers de mesures différentes qui, combattant l'uniformité de l'alexandrin, la bête noire des romantiques, contribuèrent à leur faire accepter le Cid d'Andalousie. En outre, cette composition tragicomique, fit naître une circonstance tout en faveur des idées de la nouvelle école. Talma, le grand tragique, avait à débiter dans son rôle du Cid plus d'un passage d'un ton très-familier, tandis que la comédienne par excellence, mademoiselle Mars, joua avec supériorité plusieurs scènes très-pathétiques, ce qui fournit un argument de plus à ceux qui exigeaient que, comme dans la vie réelle, on entremêlât dans les événements les plus graves, les plus tragiques, tous les tons depuis le plus élevé jusqu'au plus humble.

Il régnait une activité d'esprit extraordinaire parmi les écrivains et les personnes qui s'intéressaient aux lettres; aussi les lectures se multipliaient chaque jour davantage. Etienne fréquentait alors la maison de madame de Pomaret; cette dame sur le retour, valétudinaire, ne sortent guère de son salon ni môme de son fauteuil, faisait jaillir de son esprit vif et délicat, le surplus d'activité à laquelle son corps ne pouvait prendre part. C'était une de ces bonnes et aimables causeuses comme il ne s'en rencontre plus guère, donnant un tour agréable et solide à la conversation, sachant, chose si rare, écouter et répondre, et possédant l'art de profiter de l'esprit de chacun en l'amenant sur les sujets qui souriaient à son imagination, ou s'adaptaient le mieux à ses connaissances.

Quoique madame de Pomaret fût connue de beaucoup de monde, les réunions chez elle étaient peu nombreuses; telles furent au moins celles auxquelles Etienne assista, où, indépendamment des trois personnes de la famille, le mari; la femme et leur fille, il ne se trouva que Dupar-

quel, homme du monde, très-spirituel, madame Lebrun et son mari, l'auteur du Cid d'Andalousie, Viollet-le-Duc et sa femme, sœur d'Étienne, quelquefois madame la comtesse de Serre, qu'Etienne avait connue à Naples lorsque son mari y était ambassadeur de France, et enfin Valéry, l'auteur de différents ouvrages destinés à servir de guides aux voyageurs en Italie.

Valéry a eu deux grandes préoccupations dans sa vie : sa taille d'abord, qui était de plus àe six pieds, co qui Ta condamné à mille petits supplices journaliers, surtout pendant ses fréquents voyages; puis le désir, la passion de se faire un nom dans les lettres. Sans cesse à la piste des anecdotes et des mots spirituels, on l'a surpris plus d'une fois dans les salons qu'il fréquentait, tirant de sa poche son carnet pour y inscrire un fait ou un trait d'esprit qui lui paraissaient assez piquants pour en orner ses ouvrages. Travailleur infatigable, il se levait hiver comme été dès cinq heures du matin, prenait son café qu'il faisait lui-même avec le soin qu'exigerait l'accomplissement de l'opération de chimie la plus délicate, puis étudiait, composait, écrivait tout le jour jusqu'au soir où il se mettait en marche pour faire sa tournée dans les salons de Paris où il était admis. Au nombre des maisons qu'il fréquentait le plus habituellement étaient celles de madame de Genlis, de la duchesse de Duras, de la comtesse Schwetzin, de Viollet-le-Duc, et de madame de Pomaret.

On avait envoyé à Valéry deux ouvrages nouveaux, manuscrits de Xavier de Maistre, auteur du Lépreux et du Voyage autour de ma chambre, pour qu'il les fit imprimer à Paris. Mais l'originalité de ces nouvelles productions ayant fait naître quelques inquiétudes dans l'esprit de Valéry, il pria madame de Pomaret de convoquer ses amis pour en entendre la lecture, afin de pressentir l'effet qu'ils pourraient produire sur le public. Ces deux moi-

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