‹ Souvenirs de soixante annéesChapitre 108 sur 201 · MM. V. HUGO. — DE LAMARTINE · texte numérisé non relu

MM. V. HUGO. — DE LAMARTINE

toire, et Ton n'a sans doute pas oublié les tentatives de Ducis et de Népomucène Lemercier pour receper le tronc vieilli de la scène française. Mais à celte époque le grand mouvement des esprits leur était imprimé pour les sciences à la tête desquelles étaient des hommes tels que Lavoisier, Delaplace, Bertholet, Fourcroy, Guy-Lussac, Bichat et surtout Cuvier.

Quant à cette joie que Ton avait manifestée de 1795 à 1799, au milieu de plaisirs, de fêtes qui rappelaient parfois les saturnales, elle prit un tout autre caractère après 1815 pendant la durée de la Restauration. Avec cette faculté que possèdent les Français de se transformer, pour obéir du jour au lendemain à un goût, à une mode et même à un gouvernement nouveau, tout dans la société prit un autre aspect. La position importante que la rentrée des Bourbons fit reprendre à l'ancienne noblesse réveilla le goût de la vieille politesse française et des élégantes habitudes de société dont, malgré les efforts tentés sous le règne de Napoléon, on n'avait pu rétablir la tradition. Dans plusieurs salons, ceux entre autres de madame la duchesse de Duras, de madame la comtesse Schwetzin,de madame la marquise de Catelan, de madame la duchesse de Broglie et de madame Récamier, où se rendait l'élite de la société en hommes politiques, en littérateurs et en personnes du monde le plus brillant des deux sexes, on vit en effet régner les habitudes de la plus exquise politesse. Alors l'ardeur des passions politiques et littéraires divisait la société en deux parts si tranchées qu'il fallait avoir de l'empire sur soi-même et user d'un art assez difficile, pour concilier la franchise de ses opinions et les égards qu'exige la politesse. De tous les salons brillants ouverts à cette époque, c'était celui de madame Récamier où ces luttes à armes courtoises offrirent le spectacle le plus piquant. Comme cette personne

excellait dans l'art de calmer, d'apprivoiser, si l'on peut dire ainsi, les personnes d'avis les plus contraires, elle mettait une espèce de coquetterie à les faire trouver ensemble dans son salon. Plus d'une fois Etienne a entendu discuter chez elle, à Paris, avec un calme au moins apparent, MM. Mathieu de Montmorency, de Larochefoucault-Doudeauville et son fils Sosthène, avec MM. de Kératry, Benjamin Constant, de Catelan et de Lally-Tolendal. A dire vrai, ces rapprochements des extrêmes profitaient plus au développement de la politique qu'à la fusion des partis; cependant il est certain que, quand les hommes ont entretenu des rapports de société, ils sont portés à donner des formes moins acerbes à leurs paroles lorsqu'ils défendent publiquement leurs opinions politiques. Cet esprit de conciliation était d'ailleurs une disposition essentielle du caractère de madame Récamier qui, pendant le cours de nos fréquentes révolutions, profita plus d'une fois de l'espèce de crédit que lui avaient fait acquérir l'élévation et l'impartialité de ses sentiments auprès d'hommes des partis les plus opposés, pour obtenir d'eux, en faveur de gens opprimés, des grâces qu'ils auraient refusées à tout autre.

Le retour d'Etienne d'Italie en France avait précédé celui de madame Récamier de quelques mois, et sitôt qu'ellefut rentrée à l'Abbaye-aux-Bois,Éliennes'empressa de lui rendre visite. Au temps de la jeunesse et de la prospérité de madame Récamier, vers 1799, le petit élève en peinture n'avait fait qu'apercevoir dans quelques salons de Paris cette femme que sa beauté avait rendue si célèbre. Ce n'était donc qu'à Rome, pendant l'hiver de 1823 à 1824 qu'il avait pu apprécier l'excellence et la solidité de ses belles qualités. Là s'était établi entre eux, à un âge où tout devient sérieux, car ils étaient contemporains, une confiance tout amicale. Pendant ces soirées

Page 1