MADAME RÉCAMIER A PARIS
passées à Rome, ceux qui formaient le noyau de cette réunion, le duc de Laval, M. Ampère fils, Ballanche et Dugas-Montbel se promettaient d'en retrouvera l'Abbayeaux-Bois les douces habitudes qu'ils y avaient contractées avant le voyage d'Italie. Madame Récamier ainsi que sa gracieuse nièce recommandèrent expressément à Etienne de se regarder comme faisant partie de ce petit club, qui serait à Paris ce qu'il avait été à Rome.
Le séjour de madame Récamier à l'Abbaye-aux-Bois 1 a donné de la célébrité à ce lieu de retraite. L'ensemble des bâtiments situés dans la rue de Sèvres est divisé en trois parts : le couvent des jeunes filles où le public n'entre pas, une petite chapelle ouverte aux fidèles, puis un corps de logis assez vaste, loué et habité par les personnes qui désirent vivre dans une demi-retraite. C'est là, au troisième étage, que madame Récamier occupait encore un modeste appartement en 1825, à son retour d'Italie; c'est là, dans un petit salon où il n'y avait d'autre luxe qu'une simplicité élégante, où ceux qui y furent admis on l eu l'occasion d'y voir tant de personnes des deux sexes, distinguées à différents titres, les unes parieur naissance, les autres par leurs fonctions, et le plus grand nombre par leur esprit et leurs talents. Tous composaient alors l'élite de la société à Paris, et tenaient à honneur d'environner de leur amitié et de leurs hommages une femme dont la longue célébrité, faveur si souvent dangereuse pour les personnes de son sexe, était restée constamment pure.
1 L'Àbbaye-aux-Bois, surnommée ainsi ù cause d'une espèce de foret dont elle était originairement environnée, fut fondée par saint Bernard et dépendait de Clairvaux dont elle était fille. L'Abbaye-aux- Bois était une abbaye royale, dont l'abbesse était toujours une grande dame. Celles qui ont occupé cette dignité Ips dernières, avant la Révolution, étaient une dame de Richelieu et une dame de Chabrillant.
Ce salon devenait parfois le lieu où le mérite des jeunes gens déjà connus par quelques productions littéraires recevait une espèce de consécration; aussi la plupart d'entre eux ambitionnaient l'honneur d'y être admis. Etienne n'a pas oublié la réception d'un d'entre eux qui, par l'originalité et la quantité immense de ses productions, a poussé l'acquit de ses promesses jusqu'à la prodigalité. Pendant une de ces soirées où Ton se rendait sans invitation et auxquelles madame Récamier, quoique assez ordinairement silencieuse, présidait avec un tact si délicat, la conversation s'étant vivement établie d'un côté entre Ampère lils, Ballanche, madame d'Hautpoul et le duc de Laval, tandis que de l'autre, la nièce de madame Récamier* Charles Lenormand à qui elle était promise, les demoiselles Duvidal, puis Montbei et Etienne, parlaient de l'Italie; tout à coup entra madame la duchesse d'Abrantès accompagnée d'un jeune homme qui paraissait pour la première fois dans ce salon. Il se fit un silence général, et l'attention se porta sur le nouveau venu. D'une taille médiocre et trapue, les traits de son visage, quoique communs, indiquaient une vivacité d'intelligence extraordinaire, et le feu de son regard, ainsi que le contour vigoureusement dessiné de ses lèvres, trahissaient en lui l'énergie delà pensée et l'ardeur des passions. A voir cet air naturellement réjoui répandu sur cette physionomie énergique, on aurait pu prendre une idée de celle de Rabelais dont aucun souvenir authentique ne nous est parvenu. * Ce personnage était Honoré de Balzac, pauvre petit romancier, peu connu alors, mais qui depuis a produit la Comédie Humaine.
La joie naïve qu'exprima Balzac, après avoir été présenté à la maîtresse de la maison, ne peut être comparée qu'à celle d'un enfant ; et il fallut que cet homme eût recours alors à ce qui lui restait de raison pour ne pas se
jeter dans les bras de tous les assistants. Cet excès de satisfaction aurait même été ridicule, si elle n'eût pas été sincère et si franchement exprimée. Mais un sentiment vrai finit toujours par toucher; et cette scène, bien qu'un peu burlesque, n'a laissé dans la mémoire d'Étienne que le souvenir d'une impression favorable au caractère de Balzac. Sa conversation était d'ailleurs si spirituelle; et en ce jour, après sa réception, lorsque madame d'Abrantès, si spirituelle elle-même, le fit asseoir entre elle et Etienne, déjà on pouvait entrevoir en Balzac le profond observateur et l'inépuisable romancier qui, dans l'espace de vingt et un ans, de 1827 à 1848, a composé et publié quatre-vingt-dix-sept ouvrages de longue haleine.
Le caractère et l'aspect des réunions chez madame Récamier étaient assez variés. Aux unes, presque journalières, se rendaient, comme à celles de Rome, les personnes de sa société intime qui ont déjà été nommées , et son mari, M. Récamier, venait régulièrement chaque soir yprendre part à la conversation. Quant aux autres assemblées plus nombreuses, elles ne purent avoir lieu que quand la célèbre habitante du petit appartement du troisième étage occupa le premier de ce même corps de logis. Là, non-seulement les amis et les nombreuses connaissances de madame Récamier purent y trouver accès, mais il y eut des soirées et parfois des matinées où l'élite de la société parisienne s'y trouva rassemblée. Outre le charme que savait y répandre celle que le monde choisi entourait, des distractions variées suspendaient agréablement la conversation générale. Parfois de la musique, mais plus ordinairement de ces récréations qui s'adressent particulièrement à l'intelligence et servent d'aliment à l'esprit; des lectures d'ouvrages inédits de Chateaubriand, d'Ampère fils etde mademoiselle Delphine Gay, ou de brillantes récitations que faisaient le grand acteur Talma, retiré du
théâtre, et plus tard la jeune Rachel, destinée à s'emparer du sceptre tragique. Ce concours volontaire de toutes les aristocraties, sans omettre celle de la beauté ; ces brillantes réunions d'hommes et de femmes présentaient un spectacle tout à fait imposant, et l'inspection seule de cette galerie de personnages, déjà historiques pour la plupart, eût suffi pour entretenir la curiosité et l'attention de chaque assistant.
Etienne dira quelques mots de Tune de ces matinées dont le souvenir est resté gravé dans sa mémoire. L'auditoire invité n'était pas nombreux. Madame Récamier n'avait près d'elle que sa nièce nouvellement mariée à Charles Lenormand, et mademoiselle Clark, l'une de ses compagnes fidèles. Les audil ours étaient le duc de Noailles, les intimes de Rome et de Paris, au nombre desquels M. Ampère fils, placé près de Chateaubriand, devait lire quelques parties des Mémoires d'outre-tombe, auquel fauteur travaillait alors avec une vive ardeur. Le fragment que lut M. Ampère, l'un de ceux qui a été le plus goûlé depuis la publication de l'ouvrage, contient la peinture saisissante que Chateaubriand a faite de la maison paternelle, et du caractère noble, mais sévère et altier de l'auteur de ses jours. A ce tableau, touché en effet de main de mattre, succède celui si touchant de la tendre amitié qui régnait enlre sa sœur et lui, circonstance dont on a cru retrouver un écho lointain dans la nouvelle de René. Tout l'auditoire fut réellement ému; il faut croire que l'auteur le fut aussi puisqu'il essuya quelques larmes.
Chateaubriand, alors à l'apogée de sa gloire, tenait le sceptre de la littérature; il avait vaillamment servi la cause des Bourbons, et les Bourbons en le disgraciant l'avaient remis en honneur auprès des libéraux ; tellement que, maintenu dans une espèce d'équilibre qui ne pouvait que satisfaire sa vanité, il s'était retiré du fracas de la