SALON DE MADAME RÉCAMIER
politique et du monde, employant une grande partie de son temps à la composition de ses mémoires, et consacrant tous les jours trois ou quatre heures à l'amitié qui s'était formée entre madame Récamier et lui.
En ces occasions, la lecture promise était l'objet de la réunion ; mais c'était avec un art, bien négligé depuis, que madame Récamier préparait les soirées où ses invités devaient se suffire à eux-mêmes par la conversation. Ces réunions, ordinairement nombreuses, se composaient naturellement de différents groupes de personnes liées entre elles par des goûts analogues, mais surtout par les mômes opinions politiques, car, à cette époque de la Restauration, la société était bien divisée. Pour mettre plus facilement en harmonie les invités à mesure qu'ils arrivaient, madame Récamier, pendant la matinée, prenait le soin de faire former avec des sièges cinq ou six cercles assez distants l'un de l'autre, pour que les dames étant assises, les hommes pussent circuler dans les intervalles et s'arrêter là où il leur convenait. Ces espèces de couloirs donnaient en outre à la présidente de la fête le moyen de faire prendre à ses hôtes, à mesure qu'ils arrivaient et sans qu'ils s'en aperçussent, la direction qui les conduisait vers leurs amis, ou au moins vers les personnes dont les idées et les goûts avaient le plus de rapport avec les leurs. Lorsque ces cercles étaient garnis de causeurs et de causeuses élégantes, c'était un tableau curieux que tout ce monde animé i&r la conversation, au milieu duquel madame Récamier, vêtue de sa robe de mousseline blanche nouée par un ruban bleu, allant, venant dans les détours de ce labyrinthe vivant, adressait, avec ce tact qui lui était particulier, un mot amical aux uns, des paroles bienveillautes à tous; poussant même l'attention jusqu'à aller chercher les modestes et les timides dans les encoignures où ils se retranchaient.
Cet ingénieux arrangement s'adaptait on ne peut plus heureusement à la disposition d'une réunion nombreuse, dont l'activité d'esprit devait se diviser à l'infini; mais lorsqu'il s'agissait de faire entendre à une grande assemblée une lecture ou une récitation importante sur laquelle l'attention de tous dût se porter, madame Récamier faisait placer ses invilés en un seul cercle, réservant le centre pour celui ou cclie que l'on devait écouter.
Étienne a assisté à Tune de ces plus brillantes soirées dont beaucoup de personnes, encore vivantes, ont sans doute conservé le souvenir. Les hommes, debout, se tenaient le long des boiseries, tandis que les dames, sans être assises dans un ordre trop régulier, formaient plusieurs cercles concentriques dont le dernier, le plus étroit, laissait un espace destiné au lecteur, près de qui madame Récamier et sa nièce, madame Lenormand, se tenaient ordinairement. Comme décoration, on ne voyait, dans ce salon, que le portrait de madame de Staël peint par F. Gérard, et le tableau de Corinne du même maître; mais ce qui donnait en ces occasions un éclat particulier à ces assemblées, était la réunion d'hommes et de femmes appartenant à l'ancienne et à la nouvelle aristocratie, ou qui, à des degrés différents, s'étaient fait un nom dans les lettres. Avant la lecture, l'inspection seule de ce monde d'élite suffisait et au delà pour faire de l'attente un des moments les plus intéressants de la soirée; mais, sitôt que la lecture allait se faire entendre, les regards et l'attention de tous, disséminés jusque-là, se dirigeaient sur un seul point, en sorte que personne ne pouvait éprouver ces moments de vide et de lassitude, inévitables dans presque tous les salons.
On avait été invité pour entendre une nouvelle pièce de vers de la composition de mademoiselle Delphine Gay, et ensuite Talma, qui devait réciter quelques morceaux de