‹ Souvenirs de soixante annéesChapitre 12 sur 201 · WERTHER. — V. AL FIE RI · texte numérisé non relu

WERTHER. — V. AL FIE RI

Français, en leur donnant une teinte de tristesse qui domina longtemps dans les productions de notre littérature, sous la forme vague et insaisissable, de ce que Ton appela alors la mélancolie. Etienne, qui ne resta étranger à aucune de ces lectures nouvelles, reçut de celle des drames de Shakespeare une impression si vive, qu'après avoir dévoré les vingt volumes de la traduction de Le Tourneur, il forma, à part lui, le projet qu'il ne réalisa que vingt ans plus tard, d'apprendre la langue anglaise.

Lulîin l'avait étudiée dès l'enfance à Genève ; mais la rigidité de ses goûts classiques lui faisait appliquer à peu près exclusivement son admiration, sur les trois ou quatre grands poètes de l'antiquité grecque, ce qui le rendait presque insensible aux beautés de Shakespeare. Il fit même une espèce de querelle à son ami qu'il surprit plusieurs fois acharné à la lecture du poète anglais. Or ces nuances entre les goûts des deux amis leur fournirent bientôt le thème d'une discussion dont la jeunesse de ce temps était fortement préoccupée. Il s'agissait alors de savoir si, dans les arts, on dût s'en tenir non-seulement aux principes établis par les anciens, mais pratiquer l'art en préférant les formes et les sujets employés par eux; ou bien s'il était préférable, en se conformant à leurs principes, d'en faire seulement l'application en traitant des sujets modernes et môme contemporains. Ces idées, ces questions autour desquelles couvait la réaction que devait naturellement produire le culte exagéré de l'art grec, voltigeaient dans l'air, et étaient entrées par les mansardes du réduit où philosophaient les deux amis. La vérité est que ces doutes exprimés par les deux jeunes artistes étaient devenus l'objet d'une question et d'efforts littéraires assez importants pour que leur histoire, à peu près oubliée aujourd'hui, soit consignée ici.

De tous les auteurs dramatiques étrangers, dont les

ouvrages avaient éveillé la curiosité publique, Alfleri était celui qui, s'éloignant le moins des goûts littéraires de la Franco, se prêtait d'abord le mieux à ce que Ton imitât ses tragédies. Au fond, les drames de ce poète sont de la môme famille que ceux de Racine , et toute l'originalité d'Alfieri, à part le mérite de son style, consiste à avoir réduit ses personnages à la nudité, sous prétexte de les dépouiller des accessoires factices sous lesquels plus d'un tragique français les a effectivement déguisés.

Sous la double influence des études que l'on faisait alors de la littérature et de la statuaire grecques, on prétendit reproduire les personnages anciens sur la scène, dans tout; l'intégrité de leurs mœurs et de leurs costumes. Cette espèce d'innovation avait en effet été tentée par Alfieri, et bientôt on voulut la reporter sur le tbéâtre français. Un jeune poëte, heureusement doué et élevé sous les yeux d'une mère spirituelle; imbu d'ailleurs des idées de la sévérité du style pittoresque, puisées à l'école deL. David qu'il avait fréquentée, Népomucène Lemercier, forma le projet d'imprimer à la scène tragique la gravi uf» austère et l'exactitude de costume que l'artiste apportait dans ses tableaux. Poussé d'ailleurs dans cette voie par les ouvrages d' Alfieri, N. Lemercier fit représenter sa première et sa meilleure tragédie, celle d'Agamemnon \ Le succès fut brillant et mérité, surtout en considérant la jeunesse de l'auteur, sur l'avenir duquel on conçut les plus belles espérances.

Toutefois les seules véritables innovations apportées dans ce drame se bornaient au tutoiement des personnages et à l'observation rigoureuse de leurs vêtements sur la forme desquels Talma, chargé du rôle d'Egysle, avait exercé sa critique savante, mais un peu minutieuse. D'ail

* 5 floréal an V, U avril 1797.

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leurs, les rôles parasites reprochas aux anciens tragiques français n'avaient pas été supprimés; et Agamemnon, Égyste et Oreste avaient chacun son confident. Quoi qu'il en soit, dans le premier ôtonnement que causèrent ces nouveautés, on s'imagina qu'il s'était opéré une grande révolution dans notre système théâtral.

La seconde tragédie que N. Lemercier fit représenter • deux ans après \ Ophis , ne répondit pas aux espérances que son Agamemnon avait fait naître. Le sujet du drame nouveau, inventé par l'auteur, avait pour objet de rendre hommage au vainqueur de l'Egypte, au général Bonaparte, alors ami de Lemercier. Etienne, qui avait assisté au succès Agamemnon et comptait comme le public sur le talent du jeune poêle, se trouvait aussi à la première représentation à'Ophis. Tout ce qu'il y avait alors de personnages éminents parmi les hommes de guerre, les hommes politiques, les gens de lettres et les femmes à la mode, assistaient à cette représentation; et le général Bonaparte lui-même, placé modestement aux secondes loges, était venu, croyant concourir au triomphe de son ami. Mais malgré la bienveillance de l'auditoire et la présence du héros du jour, et malgré les efforts que fit Talma, déjà célèbre, pour soutenir cet ouvrage, Ophis n'eut que quelques froides représentations.

Quelques lignes placées par i'auleur en tête de cette tragédie lorsqu'elle fut imprimée, donneront une juste idée de i'âprelé pjus que classique, qu'affectaient les écrivains à celte époque.

Les voici : « Le sujet de celle tragédie n'est emprunté ni de la fable, ni de l'histoire : il est imaginé. Si l'on me demande quels modèles je me suis efforcé encore d'imi-

1 2 nivôse an Vil, 2U décembre 1799.

ter, les Grecs; quelle terreur j'ai voulu inspirer, celle du meurtre. »

Par une de ces contradictions assez communes chez les poètes , N... Lemercier qui se cramponnait obstinément, comme on voit, au style classique, composa son meilleur ouvrage dans un mode tout opposé. Dans la préface placée en tête de l'édition de ses Comédies historiques, donnée en 1828 il raconte « qu'étant au milieu d'un cercle de personnes parmi lesquelles on distinguait l'aimable duchesse d'Aiguillon, les dames de Lameth et Dumas, et madame De la Rue, fille de l'ingénieux Beaumarchais, il entendit affirmer que le Mariage de Figaro était la dernière invention théâtrale possible. Quoique jeune encore , ajoute-t-il , mais ayant déjà donné au théâtre plusieurs pièces soumises aux formes classiques, j'osai m'élcver contre le sentiment général, et soutenir que l'imitation de la nature dans tous les modes était inépuisable. On me défia de prouver la vérité de mon système par une composition entièrement neuve; poussé à bout, j'acceptai la gageure et je composai la comédie de Pinto en vingtdeux jours. »

Or, celte comédie de Pinto, représentée deux ans après Ophis, est charmante1. Son allure est aussi vive et son développement aussi naturel, que la tragédie égyptienne marche péniblement. Le sujet de celte comédie historique est la conspiration qu'ourdit Pinto pour faire remonter son maître, le duc de Bragance, sur le trône de Portugal 5. Elle fut écrite rapidement, comme le dit Fau-

* Ces comédies sont : Pinto , Richelieu, l'Ostracisme ou la Comédie grecque et Plaute ou la comédie taline. Les comédies de Pinto et de Plaute seulement on été représentées.

'Représentée sur le Théâtre de la République, le 5 floréal an VIII (25 avril 1800).

1 Ce sujet est tiré des Révolutions de Portugal, de Vertot.

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