‹ Souvenirs de soixante annéesChapitre 111 sur 201 · MADEMOISELLE DELPHINE GAY · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE DELPHINE GAY

nos belles tragédies. L'auditoire était déjà au grand complet et attendant la jeune muse, lorsque Talma, qui ne devait se faire entendre qu'à la fin de la soirée, arriva le premier. L'accueil qu'on lui fit parut l'émouvoir ; et en effet, s'il ne reçut pas les applaudissements bruyants du théâtre, le murmure flatteur qui se fit entendre et la satisfaction qui éclata sur toutes les physionomies à son entrée dans le salon durent le toucher profondément. La présence de Talma augmenta d'autant le désir de l'entendre, que mademoiselle Delphine ne paraissait pas. On commençait à se préoccuper de son arrivée tardive; et déjà inquiète comme toute maîtresse de maison en pareille circonstance, madame Récamier avait fait venir les rafraîchissements pour calmer l'impatience de son auditoire et le soulager de l'excessive chaleur de la fin du mois de juin1. L'assemblée était donc en proie à l'agitation, toujours un peu comique, qui résulte de la distribution des sorbets et des boissons, lorsque mademoiselle Delphine Gay et sa mère, toutes deux en grandes parures, firent, non sans peine, leur entrée dans le salon. Mesdames Récamier et Lenormand les conduisirent jusqu'au petit espace circulaire qui leur était réservé, «t il se passa encore quelque temps avant que l'ordre et le calme pussent se rétablir complètement. Quand chacun eut repris sa place, madame Récamier demanda à la jeune Delphine comment elle voulait se placer. Pour toute réponse, elle prit un siège, se tourna du côté du tableau de Corinne, et dit en souriant : « Je suis bien. » Alors se fit le plus profond silence.

Les vers que récita mademoiselle Delphine avaient pour objet de célébrer le sacre de Charles X, l'événement remarquable à ce moment. Le cadre de cette composition

est une vision. L'auteur croit voir sortir du lac enflammé une jeune fille. C'est Jeanne d'Arc, qui a assisté aussi au sacre d'un roi de France, et ordonne à Delphine de chanter le grand événement qui vient d'avoir lieu. Là, la jeune muse parle du serment que le roi Charles X a juré de maintenir la Charte; elle rappelle qu'il a maintenu la liberté de la presse et l'engage à se confier au parti libéral. Cet hymne, si tant est que c'en soit une, se termine par une espèce de parallèle entre la vierge d'Orléans et l'auteur, d'où il résulterait, qu'ainsi que Jeanne fut désignée pour être l'héroïne de la patrie, Delphine en sera le poêle, la muse.

La teinte politique de celte pièce de vers flatta peu, comme on le pense bien, une partie de l'auditoire. Mais bien qu'une curiosité invincible fit tourner quelques regards indiscrets vers les personnes qui n'avaient pas un goût bien prononcé pour l'opposition libérale, les ducs Mathieu de Montmorency, de Laval, d'Oudeauville et de Larochefoucault conservèrent une sérénité qui ne se démentit pas un seul instant.

Quant à l'ensemble des assistants, ce petit incident fut éclipsé pour eux, par la curiosité que faisait naître celte jeune fille de vingt ans, d'une grande beauté, mise avec une rare élégance, faisant partie du monde et ayant assez d'empire sur elle-même pour se mettre en spectacle et réciter ses vers devant une assemblée si nombreuse.

La jeune muse, la nouvelle Corinne, fut comblée d'éloges; et ce fut en compliments de la part des auditeurs et en remercîments modestes exprimés par la jeune Delphine, que s'écoula l'intervalle de temps qui sépara son récit de celui de Talma. Malgré la chaleur qui faisait sentir à chacun le besoin de quitter son siège pour prendre quelque mouvement, dès que le grand acteur s'avança à son tour au milieu du salon, tout le monde reprit sa

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