‹ Souvenirs de soixante annéesChapitre 112 sur 201 · MADEMOISELLE DELPHINE G A Y · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE DELPHINE G A Y

place et il se fit un profond silence. Talma déckima successivement le songe et le monologue de Macbeth de la tragédie de Ducis, puis les prédictions du grand prêtre dans YAthalie de Racine. Privé des ressources de la scène, sans costume et touchant en quelque sorte à ceux qui l'écoutaient, ce grand comédien fut admirable. A peine avait-il débité quelques vers que Ton avait oublié le lieu où l'on était; on se croyait dans la forêt d'Inverness ou dans le temple de Jérusalem. Chose étrange! l'illusion fut complète et tout le inonde fut profondément touché. Quant à Etienne, il fut ravi, et c'est à la suite de cette expérience décisive, qu'il est resté convaincu que le luxe des décorations théâtrales nuit plus à la représentation des chefs-d'œuvre qu'elle ne les fait valoir *.

Mademoiselle Delphine, entrant dans la carrière qu'elle a parcourue depuis avec tant d'éclat, se faisait connaître alors, et dans sa jeune ardeur, attentive aux événements qui pouvaient féconder sa verve, elle aimait à réciter dans les salons ce que telle ou telle circonstance lui avait inspiré. M. Mathieu de Montmorency, quelques mois après cette lecture, tomba malade, et pendant plusieurs jours l'inquiétude que donnait son état fut cause de l'empressement avec lequel on cherchait à apprendre des nou-

1 Pour ne pas surcharger le récit on donne ici les noms des personnes qui ont assisté à cette soirée : Les ducs Mathieu de Montmorency, de Laval, d'Oudeauville, vicomte de Larochefoucault, Chateaubriand, d'Arlincourt, Villemain , de Catelan, de Saint-Aulaire, de Barante, Bertin-Devaux, P. Lebrun, Charles Lenormand, Charles Magnin, Saint-Marc Girardin, Dubois du Globe, Humboldt, Pasquier, Pasquier son frère, Tourganief, Tuliakin, de Montlhosier, de Réinusat, de Forbin, Parceval de Grand-Maison, Delatouche, A. Roger, de Guizard, Seguin, Molh, Ampère père et fils, Paul David, parent de madame Récainier, Récamier, mesdames Tastu, Deboine, de Catelan, de Grammont, Elisa Mercœur, la duchesse d'Abrantès, d'Hautpoul, Lenormand, nièce de madame Récamier, miss Clark.

velles de cet homme respectable. Etienne s'élait rendu chez madame Récamier dans cette intention, et après quelques instants d'entretien avec le jeune magistrat Ferot, Ballanche et Dugas-Montbel, entra tout à coup madame Gay, qui, d'un air inquiet, effaré même,#'adressa à madame Récamier en disant : « Hé bien! comment va M. le duc de Montmorency? — Beaucoup mieux; je l'ai vu il y a deux heures, la saignée lui a été très-salutaire. — Ah! que vous me faites de bien, » répondit madame Gay, qui n'eut pas plutôt prononcé ces mots qu'elle partit comme un trait. Un moment de silence pendant lequel chacun semblait s'interroger sur la brusquerie et la brièveté de cette visite allait devenir embarrassant, lorsque, dans l'intention d'en conjurer l'effet, madame Récamier s'adressa à Montbel en lui demandant ce que Ballanche venait de lui dire à l'oreille.— « Ballanche? madame,» dit Montbel en souriant, « ne vous fiez pas à lui, avec son air si bon et si tloux, c'est une très-mauvaise langue. Il prétend que madame Gay est venue ici prendre ses informations pour savoir si sa fille doit se mettre à faire des vers sur une convalescence ou sur une mort. » Peu de temps après, le vendredi saint (avril 1826), M. Mathieu de Montmorency expirait au pied des autels en faisant ses prières à Saint-Thomas d'Aquin.

Quelques jours après cet événement, Etienne alla passer la soirée chez le peintre F. Gérard, dont le salon, sous l'Empire et pendant la Restauration, a été constamment fréquenté par les célébrités européennes en tons genres. Minuit était sonné depuis longtemps, et il ne restait plus que quelques personnes dans l'un des salons, tandis que dans la pièce voisine MM. Ingres, Pradier, Thévenin et Etienne écoutaient attentivement Gérard, parlant de son art avec une fermeté de jugement et une délicatesse de goût tout à fait remarquables. Il achevait d'exprimer son

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