ÀL0N DE F. GÉRARD
par un solide pilier central, flanqué de quatre portes, rendaient facile à chacun la circulation, sans, occasionner de dérangement à ceux qui, soit dans la salle de jeu, ou dans les salons de conversation, étaient établis sur des sièges. Bien rarement la conversation devenait générale ; et de la nature même de ces réunions d'hommes et de femmes dont les connaissances, les aptitudes et les goûts étaient si variés, résullaient des entretiens particuliers auxquels chacun, selon les dispositions de son esprit, pouvait prendre part.
Au surplus, Gérard, si habile artiste, se montrait ingénieux pour les choses les moins importantes. Nul homme n'a su mieux que lui tenir un salon, organiser une fête, un concert. Etienne en fit l'expérience à une réunion à laquelle il avait été invité par le peintre de la Psyché et de YEntrée de Henri IV à Paris. Cette fois il reçut dans son grand atelier de peinture. Une profusion de lumières éclairait les tableaux qui y étaient exposés : celui de la bataille d'Austerlitz occupait toute une paroi de ce vaste local, et au-dessous étaient rangés les portraits de la princesse Bagration, de la duchesse de Broglie, de madame de Dinot, du maréchal Bereesford, du jeune de Beauveau et de madame de Saint- Aulaire. Puis, sur un chevalet, on voyait le tableau de Daphnis et Chloé auquel l'artiste travaillait encore.
Un piano placé au centre de l'atelier, puis l'improvisateur florentin Sgricci avec son costume bizarre, indiquaient quels seraient les divertissements de la soirée. Comme il s'agissait d'entendre de la musique et des vers italiens, Gérard avait choisi son auditoire, qui n'était pas très-nombreux. Outre deux chanteurs renommés alors, Donzelli et Zuchelli, on distinguait la célèbre madame Pasta, aussi remarquable par sa rare beauté que par son talent. Le3 auditeurs se composaient de quelques
amis intimes, puis de Duparquet, de P. Lebrun, auteur du Cid d'Andalousie, d'Ancelot et de sa femme, de la spirituelle madame de Bawr, auteur de la comédie de la Suite d'un bal masqué et l'une des habituées les plus fidèles de la maison de Gérard, puis du savant de Humboldt. Au milieu de cette réunion, Etienne remarqua deux dames dont il ne put reconnaître complètement les traits, malgré un long effort de mémoire. C'était madame de Bellegarde et sa sœur Aurore, avec lesquelles il s'était trouvé chez madame de Noailles, lorsqu'il étudiait la peinture dans l'atelier des Horace chez L. David . Plus de vingt-cinq ans s'étaient écoulés sans qu'il les eût revues, et si madame de Bawr ne les lui eût pas nommées, il ne les aurait pas reconnues.
Le concert allait commencer lorsque Pozzo di Borgo entra. Venant de chez le roi Charles X, il était revêtu de l'uniforme d'officier général russe, et couvert de ses décorations. Gérard le reçut et madame Gérard le fit placer sur le canapé entre elle et madame Pasla, précisément en face du tableau de la bataille d'Austerlitz, rapprochement piquant qui fit naître quelques légers sourires. Madame Pasta, Donzelli et Zuchelli chantèrent de l'ancienne musique italienne de Paesiello, de Fiovaranti et de Cimarosa, pour laquelle Gérard avait conservé un goût assez exclusif; la grande cantatrice termina le concert en chantant admirablement le grand air d'Euridicede VOrfeo de Gluck.
Après un quart d'heure de conversation, Gérard amena au milieu de l'atelier Sgricci, en annonçant qu'il allait improviser. Ce personnage, qu'Élienne avait connu à Florence, qu'il voyait à Paris et devait retrouver bientôt à Londres, outre que sa physionomie était très-fortement caractérisée, s'affublait de l'habillement le plus étrange lorsqu'il devait improviser. Vêtu d'une tunique très-
l'improvisateuk sgiucci 297
courte fixée par une ceinture, et d'un pantalon, le tout en velours violet, sa chevelure noire, après avoir encadre sa figure osseuse et pâle, retombait en longues boucles autour de son cou nu jusque sur un collet de chemise brodé que fixait une agrafe brillante.
On demanda des sujets ; mais c'était à qui n'en donnerait pas, et pendant ces incertitudes, qui durèrent plus d'un quart d'heure, Sgricci, en véritable patient, semblait se préparer à un grand effort d'imagination. Enfin, après bien des pourparlers et des hésitations, on désigna au poète la Mort d'Orphée, pour en faire le cinquième acte d'une tragédie.
A l'instant même Sgricci s'avança, et portant l'une de ses mains à son front en élevant son regard, il convint avec son auditoire des personnages qu'il introduirait dans son drame, du lieu de, la scène et de l'exposition du sujet que ferait un chœur de Ménades. Il réclama l'indulgence en faisant observer que le sujet était peu dramatique, et demanda la permission, pour donner plus de ressort à l'action, d'ajouter un personnage. « Ce personnage, dit-il, sera une reine de Thrace ; nous la nommerons Leucothoé et nous supposerons qu'elle aime Orphée. Ces conventions faites, Sgricci commença de verve son improvisation qui dura plus de trois quarts d'heure sans qu'il parut hésiter un seul instant. On estima qu'il avait débité de sept à huit cents vers. L'amour de la reine Leucothoé pour Orphée et la jalousie que fait naître en son cœur le souvenir qu'Orphée conserve d'Euridice, inspira heureusement le poète, qui fut très-éloquent encore en faisant chanter Orphée sur son art. Enfin, dans la narration de la mort de ce héros, mise dans la bouche de Leucothoé, au moment où elle-même a résolu de se donner la mort, l'improvisateur, se livrant à sa verve, donna parfois une élévation à ses pensées qui ravit l'assemblée. Dupar-
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quct, P. Lebrun et Étienne, restés il est vrai les derniers chez Gérard, n'en sortirent qu'à deux heures et demiedu matin.
Puisqu'Étienne a donné une idée de l'esprit de plusieurs salons de Paris tels qu'ils étaient tenus en 1826, il ajoutera quelques mots sur l'un des plus célèbres de cette époque, où cependant il ne s'est présenté qu'une fois. Depuis longtemps, ses amis de la réunion du dimanche l'engageaient à aller voir le général Lafayette à ses mardis. Quoi qu'il s'en fallût bien qu'Etienne restât inattenlif aux fautes de la cour et aux symptômes de l'orage politique qui menaçait déjà, au delà des débats politiques dans les deux chambres, il avait peu de goût pour les discussions particulières de ce genre, et c'était naturellement chez le général qu'elles devaient être le plus actives. Cependant, sur les instances pressantes de Sautelet, qui vint prendre Étienne chez lui le lendemain de la soirée de Gérard, tous deux se rendirent au salon de la rue d'Anjou. Il y avait foule. Au milieu des allants et venants, on apercevait des quadrilles où les jeunes gens de la nombreuse famille du général dansaient. Sautelet, qui tenait à présenter Étienne au général, le conduisait par le bras pour fendre la presse et pénétrer jusqu'au maître du lieu. Chemin faisant, ils rencontrèrent M. de Catelan, pair de France; Julien de Itordeaux, Thiers, Mignet, Ary SchefTer l'artiste, Béranger le poète, Paulin, A. de Saint-Aignan, de Rémusat, Aubernon, Manuel, célèbre par son arrestation dans la chambre des députés; de Gérando, Dubois et presque tous les rédacteurs du Globe, ainsi que les habitués de la réunion du dimanche. Enfin, après avoir traversé en plusieurs sens des flots de monde pour arriver jusqu'à Lafayette, Sautelet s'écria : « Ah ! le voilà! » et il présenta Étienne au général. Depuis le jour de la fédération en 1790, Etienne n'avait pas eu l'occasion de revoir cet