LE GÉNÉRAL LAFAYETTE
homme célèbre, aussi eut-il de la peine à le reconnaître! et lorsqu'il sentit la main du général dans la sienne, les événements des trente-six ans de révolutions se représentèrent à son esprit* Mais d'autres personnes furent successivement présentées au général, et Étienne continua de parcourir ce salon où, malgré la bonne intelligence apparente de ceux qui s'y trouvaient mêlés, il y avait des hommes dont les principes et les opinions étaient au fond tellement contraires, qu'il était facile de prévoir qu'à un moment donné, ils redeviendraient ennemis irréconciliables.
Il n'y avait pour tout ornement dans ce vaste, salon que deux gravures, l'une représentant le Serment du jeu de paume, l'autre le Contrat des députés des États- Unis d'Amérique, avec le fac-similé de cet acte passé en
La vue de ces deux tableaux, dont le voisinage rendait la comparaison inévitable, fixa fortement l'attention d'Étienne. Dans la scène de l'acte passé par les Américains, à voir le calme, l'air froid et réfléchi de ces personnages rangés en cercle et écoutant la lecture du grand projet qu'ils avaient résolu d'accomplir, on était tenté de les prendre pour des marchands probes et sages contractant une alliance de commerce, plutôt que pour des hommes jetant les fondéments d'un gouvernement desliné à un si grand avenir.
Dans l'autre tableau, au contraire, à travers les croisées du jeu de paume, on voit le ciel en feu, la foudre tombant sur le château de Versailles, faible image de la tempête qui agitait l'âme des députés de l'Assemblée nationale,, faisant serment de ne pas se séparer que la régénération publique ne soit consolidée. A l'exception de Bailly, qui lit la formule avec calme, la plupart des autres, entre lesquels on distingue Mirabeau et Robespierre, ont
l'air de frénétiques ou de comédiens exagérés. Le rapprochement de ces deux scènes suggéra à Étienne mille réflexions sérieuses qui se présentaient à son esprit avec d'autant plus de vivacité qu'il voyait là, à quelques pas de lui, le vieux général Lafayette, l'un des acteurs de cette séance au jeu de paume, qui, non moins confiant encore après le laps de trente-six ans dans les mômes idées et les mômes espérances, les faisaient passer dans l'âme de la jeunesse ardente dont il était entouré. Quant à Étienne, parvenu à l'âge de quarante-cinq ans, déjà témoin de cinq grandes révolutions dans le gouvernement de la France1, dont la dernrére commençait à faire germer la sixième, il s'était seulement aguerri dès l'enfance à des événements auxquels son âge d'abord, puis après ses idées et surtout ses aptitudes ne lui permettaient pas de prendre part. Le salon du général Lafayette ne pouvait donc avoir aucun attrait pour lui.
Revenons donc à l'Abbaye-aux-Bois .et terminons ce chapitre, consacré en grande partie au souvenir des réunions littéraires chez madame Récamier, en y ajoutant quelques mots sur les dernières qui y eurent lieu avant la mort de Châteaubriand, avant celle de Ballancheet la retraite de madame Récamier de cet appartement de la rue de Sèvres, où elle avait attiré si longtemps la société la plus brillante de Paris. Il faut passer de 1826 à 1838, car Étienne doit prévenir le lecteur que tenant moins en ce moment à observer l'ordre chronologique qu'à rapprocher les faits de môme nature, il anticipe de plusieurs années sur les récits qui lui restent à faire. Talma était mort en octobre 1826, quelques mois après s'être fait si vivement applaudir encore dans le salon de l'Abbaye-aux-Bois.
1 La première République, le Directoire, le Consulat, l'Empire et la Restauration.