RACHEL
Avec lui, la tragédie sembla morte; elle sommeilla profondément, en effet, pendant plusieurs années, jusqu'à ce qu'une pauvre petite fille des rues, figurante inaperçue dans les théâtres de dernier ordre de Paris, sentit tout à coup se développer son génie pour l'art tragique 4 . Rachel ne tarda pas à devenir l'idole du public; et madame Récamier, qui se plaisait à saluer l'aurore de tous les talents, invita cette actrice, bien jeune encore, à se faire entendre au milieu de sa société. La curiosité de voir de près et d'entendre parler familièrement les acteurs célèbres, n'est pas moins vive que celle d'apprécier leur talent pour la déclamation, dégagé des séductions et des artifices de la scène; aussi, lorsque Rachel devait réciter à l'Abbaye-aux-Bois , l'aflluence des auditeurs, hommes et femmes, était très-grande. Toutes les personnes qui assistaient à la soirée où l'on avait entendu madmoiselle Delphine Gay et Talma et bien d'autres encore, se pressaient autour de la jeune tragédienne, à laquelle on ne pouvait conserver un espace qu'avec peine lorsqu'elle allait commencer son récit. On était ravi de l'entendre, et, en effet, le talent précoce et cependant déjà si sûr de cette jeune fille, était de nature à étonner.
On est presque toujours enclin à supposer que la pureté de l'àme est inhérente à celle du talent ; mais ce n'est que trop souvent une généreuse erreur à laquelle il faut renoncer. Peu de temps après ces soirées où l'on se plaisait à inaugurer les premiers succès de mademoiselle Rachel, les habitants ei les habitués de l'Abbaye-aux- Bois ne voulurent plus entendre qu'au théâtre et séparés par la rampe, Rachel la grande tragédienne.
Bien d'autres souvenirs se rattachent au salon de ma-, dame Récamier, mais Étienne ne retrace que ce dont il
* Rachel a débuté au Théâtre-Français en 1839. ' /
Digitiz
a été témoin et ce qui s'est distinctement gravé dans sa. mémoire. A ce titre il parlera d'une matinée où il joua un rôle plus important que de coutume, car il y fit une lecture. C'était en 1838, il terminait l'ouvrage qu'il a publié plus tard sous le titre de David, son école et son temps, et comme son ami Ampère en avait parlé à madame Récamicr, elle témoigna le désir d'en entendre quelques morceaux. Etienne convint de lire les deux premiers chapitres, mais en petit comité, en présence seulement de la famille et des amis intimes de la maison. Malgré la promesse faite sur ce point, il y eut trahison, et lorsqu'Etienne arriva, outre l'auditoire sur lequel il comptait, il vit M. de Chateaubriand, puis M. le duc de Noailles avec plusieurs personnes de sa famille, entre autres madame de Mouchy.
Dans le premier chapitre de David 1 , il est parlé de madame de Noailles qui cultivait alors l'art de la peinture et venait étudier sous C. Moreau, à qui David son maître avait prêté son atelier des Horaces, situé au Louvre. Etienne, travaillant lui-môme dans cet atelier, se trouvait ainsi condisciple de madame de Noailles, dont la fille, Léonie, âgée alors de six ou sept ans, venait quelquefois avec sa gouvernante, rechercher sa mère au Louvre. Plus d'une fois, en ces occasions, Étienne, afin d'amuser cette enfant, lui dessina des chevaux, des carrosses pour en faire des découpures. Or cette enfant, cette jeune Léonie qu'Élienne n'avait vue que cinq ou six fois à celte époque, était madame de Mouchy devant laquelle, après plus de quarante ans, il allait lire ce qu'il avait écrit sur sa mère.
Personne ne respecte plus qu'Étienne les susceptibilités de famille; aussi quoiqu'à l'exception de l'enthousiasme extraordinaire que l'on éprouvait en 4796 pour
1 Pages 33 et suivantes.