‹ Souvenirs de soixante annéesChapitre 13 sur 201 · N. LEMERCIER · texte numérisé non relu

N. LEMERCIER

leur, et en prose, ce qui dissimule l'incorrection et l'obscurité trop habituelle des vers de N. Lemercier. Cet ouvrage fut monté avec un soin particulier au Théàtre-Français : Monvel, Grandménil, mesdemoiselles Contai, Mars et Devienne y figuraient, etTalma, chargé du rôle de Pinto, fit admirer les ressources nouvelles de son talent, en remplissant avec éclat le rôle tantôt sérieux, tantôt comique, du conspirateur portugais.

De toutes les comédies historiques de N. Lemercier, celle de Pinto est de beaucoup la meilleure, parce qu'il l'a composée de verve, instinctivement. Mais le succès, qubique assez contesté de cet ouvrage, fit naître dans l'esprit de l'auteur l'idée systématique d'un genre dont il prétendait être l'inventeur : la comédie historique ; aussi ses autres compositions en ce genre se sentent-elles du travail d'érudition auquel se laissa entraîner l'auteur.

Les préfaces de N. Lemercier ne témoigneraient pas ouvertement de sa prétention à ne marcher que dans des voies nouvelles, que la lecture de ses ouvrages en fournirait des preuves éclatantes. Il serait trop long de s'arrêter sur les nombreuses et parfois immenses compositions de ce laborieux écrivain; on omettra donc son Atlantiade trop souvent difficile à comprendre, pour dire quelques mots d'un autre poëme en seize chants, la Panhypocrisiade, auquel l'auteur travailla pendant une bonne partie de sa vie. Il ne le publia qu'en 1819, lorsque, ne pouvant plus supporter patiemment les prétentions de Ja nouvelle école dite romantique, il voulut prouver par la publication d'un ouvrage auquel il travaillait depuis plus de trente ans, qu'en fait d'inventions

1 Le sujet de ce poëme fort long, est une nouvelle théogonie au moyen de laquelle l'auteur a prétendu développer la philosophie newtonniene.

étranges et bizarres, il était le premier en date. Dans la Panhypocrisiade *, l'auteur suppose que dans une suite de scènes, les principaux faits de l'histoire de l'Europe au xvic >iècle, servent de spectacle aux démons dans l'enfer lorsque les rigueurs de leurs supplices sont momentanément suspendues. L'épître dédicatoire est adressée à Dan le; et en effet, dans toutes les parties de la comédie infernale, on y reconnaît l'influence de la lecture du poêle florentin. D'ailleurs l'ordonnance de la Panhypocrisiade est des plus fantasques ; on change de lieu, de pays môme, à chaque scène; l'inattendu des transitions va jusqu'à la brusquerie, et une foule de personnifications telles que l'Honneur, la Conscience, la Politique, la Ville de Paris, les Parlements, l'Espace, la Peur, et jusqu'à l'Église et l'Esprit des conciles, jouent leur rôle et parlent dans cette étrange composition. Toutefois les idées fourmillent dans ce poëme pétillant d'esprit; mais c'est évidemment l'ouvrage d'un cerveau qui n'est pas sain, et ce qui est peutêtre plus fâcheux encore, les vers du poëte sont durs, souvent incorrects, défauts impardonnables dans un ouvrage écrit en français.

Lemercier fut affligé de très-bonne heure d'une hémiplégie, et l'on prétendit que ce funeste accident avait pu être cause de l'inégalité de ses facultés intellectuelles. Ce qui frappe, en effet, dans l'ensemble des productions de ce spirituel écrivain, est le contraste qu'offrent ses principes rigoureusement classiques si minutieusement exposés dans le cours de littérature qu'il professa à Paris en 1810 eH 811, comparés à ses pièces historiques et particulièrement à celle de Christophe Colomb. A la première représentation de ce drame-, où l'auteur viola si ouver-

1 Tout est hypocrisie.

* Le 7 mars 1809, au théâtre de l'Impératrice (Odéon).

BONAPARTE. — Pi. LEMERCIER 43

tement la loi de l'unité de lieu, il s'éleva un tel orage au parterre et dans toutes les parties de la salle, que la police, soutenue par la garde, intervint pour la faire évacuer. Ce tumulte eut pour origine, d'une part, la mauvaise humeur des écrivains et des amateurs des lettres, exclusivement voués aux doctrines classiques, de l'autre celle du souverain, l'empereur Napoléon. Malgré des éclairs lumineux et une multitude de traits spirituels,. le drame de Christophe Colomb ne prêtait malheureusement que trop le flanc à la critique. En outre, N. Lemercier avait blessé les susceptibilités d'un homme bien autrement dangereux pour lui que le public. 11 avait été l'ami du général Bonaparte, et avait célébré son retour d'Égypte dans sa tragédie tfOphis. Alors, le poêle, sincère mais sage ami de la liberté, s'était bercé de l'espoir que son ami devenu un héros, ne manquerait pas de profiter de sa puissance et de la confiance que l'on mettait alors en lui, pour réaliser et établir sur des fondements solides un système de gouvernement libre, où tout ce qui avait été conçu et fait trop à la hâte en 1789 serait régularisé et définitivement établi. On sait ce que sont devenus ces rêves, et comment le moderne César reconstruisit une nouvelle monarchie beaucoup plus absolue que celle que l'on avait détruite. Pendant son consulat, Bonaparte avait eu l'idée de distribuer des armes d'honneur à ceux de ses soldats qui s'étaient distingués par des actions d'éclat. Devenu empereur, il résolut de donner à ces récompenses le caractère d'une institution plus large et qui ne s'appliquerait pas exclusivement au mérite militaire. La Légion d'honneur avait été créée d'abord 1 pour comprendre en différentes cohortes, les braves, les savants et tous les hommes qui se seraient distingués par des vertus ou des

1 20 floréal an X (10 juin 1802).

talents, mais sans qu'il fût encore question d'un signe extérieur qui fît reconnaître les légionnaires Les idées d'égalité et le ridicule encore attaché aux croix et aux rubans de l'ancien régime, étaient trop fortement imprimés dans les esprits pour que l'on se décidât à ressusciter tout à coup des usages que l'on regardait généralement comme tombés en désuétude. Bonaparte lui-môme, malgré le vif désir qu'il avait de rétablir ces insignes monarchiques, sentit la nécessité de temporiser, et ce ne fut que le \ \ juillet 1804, que la décoration fut décrétée par le nouvel empereur. La croix de la Légion d'honneur fut envoyée d'abord à tous les hommes qui s'étaient distingués comme militaires et magistrats, puis dans les lettres et les arts. N. Lemercier fut naturellement compris dans cette distribution, mais l'ancien ami de Bonaparte, fidèle à ses principes politiques, refusa ce qui était alors bien moins une faveur qu'une adhésion imposée parie nouveau monarque; et les deux anciens amis cessèrent de l'être.

En retraçant les souvenirs qui se rattachent aux longs et opiniâtres efforts que N. Lemercier n'a pas cessé de faire dans l'intention de renouveler et d'élargir la carrière des lettres en France, on a dépassé de beaucoup l'époque où Lullin et Etienne agitaient humblement les questions que cet écrivain courageux, et après tout fort remarquable, cherchait à résoudre. Mais les travaux, les innovations de l'auteur d'Agamcmnon, de Pinto, de Platite et de la Panhypocrisiade, ont, en raison de leur priorité, une telle importance à l'égard de la révolution romantique qui éclata vers 1820, qu'il était indispensable d'en donner dès à présent une idée à peu près complète.

Étiennea connu N. Lemercier et prenait l'intérêt le plus vif aux efforts que cet homme a faits pour réaliser ses idées. Malheureusement, quoique profond penseur, doué

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