CONVERSATIONS
désunir, il n'en pense et n'en croit pas moins que Dieu et la vérité ne font qu'un, et que tôt ou tard on retrouvera le lien qui les unit. Alors je conçois le scepticisme scientifique allié à une sincère croyance religieuse; alors je m'explique le génie d'un Pascal, qui fut à la fois le sceptique le plus savant et le savant le plus religieux. La foi d'un tel homme me rassure, car il est évident qu'aucune vérité partielle, isolée, quelque contraire qu'elle paraisse aux vérités révélées, ne pourra ébranler sa foi, tant est forte la persuasion où il est que toutes les vérités humaines sont inévitablement comprises dans la vérité unique et divine. Ne redoutez donc pas les sciences, Mesdames, et soyez certaines qu'une source intarissable d'erreurs résulte de la mauvaise habitude d'ériger en vérités absolues les myriades de vérités relatives que la science découvre incessamment. Avec une foi plus sincère et plus éclairée, on n'eût pas condamné Galilée pour avoir dit que la terre se meut, puisqu'elle tourne en effet ; ce qui n'a porté aucune atteinte aux fondements de la religion. »
Après celte excursion philosophique, on parla encore de la grotesque histoire de l'homme fossile jusqu'au moment où de Guizard, P. Lebrun le poète et sa femme, en entrant, firent prendre un autre cours à la conversation. Mademoiselle Blanche demanda à Étienne si, en sa qualité d'inventeur de ce qu'il appelle les femmes constitutionnelles, il avait lu l'ouvrage de madame de Rémusat
— Oui, certainement. — Dites-nous donc quelles sont ses idées, car nous n'avons pu lire son livre jusqu'à présent.
— Rien n'est plus simple, dit de Guizard, et prenant la parole : madame de Rémusat, partant de ce principe que le gouvernement représentatif est une institution irrévocable, s'applique à déterminer quel doit être le rôle que les
* De l'éducation des femmes.
femmes sont appelées à jouer au milieu d'une société soumise à un pareil gouvernement. — Oui, Mesdames, dit Etienne, et après avoir reconnu comme un fait l'infériorité des femmes comparativement aux hommes pris en
général — Qu'est-ce que vous dites donc là? observa
madame de Pomaret en interrogeant Étienne de son regard vif et spirituel. — Ce n'est pas moi qui parle, madame; c'est madame de Rémusat. — Ah! ah! Eh bien, voyons la suite. — Cette infériorité, à tort ou à raison reconnue, l'auteur, comme vient de le dire de Guizard, désigne la place que doivent occuper les femmes dans la société, trace les devoirs qu'elles auront à remplir, et fixe enfin la part qu'elles devront prendre aux grands intérêts généraux de la nation, en soumettant leurs conseils et leurs avis à leurs maris. Les trois dames, à cet énoncé de principes, ne purent s'empêcher de sourire, et madame de Pomaret ajouta : « Décidément, nous allons devenir des Cornélie, des Porcie; il ne s'agira plus que de trouver des Giacchus et des Catons. — Enfin, continua Étienne, il résulte des idées de madame de Rémusat, que la femme ayant reçu une instruction analogue à celle donnée aux hommes, dévouée entièrement à son mari, prenant part à toutes les préoccupations des alfaires, même politiques, n'a cependant, en ce dernier cas, que le droit de donner son avis, sans se mêler activement des événements graves qui pourraient même mettre la vie de son époux en danger. — Ainsi, fit observer madame de Pomaret, la femme d'un ministre, d'un député, par exemple, joindrait à tous les soucis d'un homme d'État le supplice de l'inaction et les ennuis d'une femme de ménage? — Certainement; et de plus, celte femme renoncerait aux sociétés brillantes dans la crainte d'y plaire, d'y obtenir des succès qui la détourneraient de ses devoirs. — • Fort bien, ajouta madame de Pomaret, nous voilà ré-